Sam Raimi : De l'horreur aux super-héros, retour sur une filmographie incontournable
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Thibault Jeanroy
3/6/202625 min read


Il est de retour avec un nouveau film d'horreur, genre qu'il n'a plus proposé depuis Drag Me to Hell en 2009. Il s'agit de Send Help, un huis clos avec Rachel McAdams et Dylan O'Brien qui mélange Seul au monde et Misery, dans lequel un crash d'avion oblige un patron détestable et son employée soumise à cohabiter pour survivre.
Un pitch simple, mais qui annonce un retour aux sources pour l'un des piliers du cinéma d'horreur/fantastique, notamment révélé en 1981 avec le premier Evil Dead (une franchise toujours en marche, avec Raimi toujours au poste de producteur). Un come-back artistique également, sachant que son dernier long-métrage remonte à Doctor Strange in the Multiverse of Madness en 2022, et avant ça à Le Monde fantastique d'Oz en 2013.
Maître dans son domaine, tout en ayant révolutionné le genre du super-héros, il est temps aujourd'hui de revenir sur la filmographie d'un artiste du genre, un nom indépendant mais renommé à Hollywood.
Véritable opéra burlesque (L'Opéra de la Terreur est d'ailleurs son titre québécois) et horrifique, c'est ici que Sam Raimi s'est fait un nom pour la première fois. L'histoire tourne autour d'Ash Williams (Bruce Campbell) et de sa bande de copains qui s'isolent dans une cabane en pleine forêt pour quelques jours de repos, mais vont voir leurs plans virer au cauchemar lorsqu'ils tombent sur un mystérieux livre et décident innocemment d'y jeter un oeil. Ils ne se doutent alors de ce qu'il renferme. Réalisé avec un budget de 350 000 dollars, le film a rencontré un succès mondial avec 29 400 000 dollars, dont 2 400 000 dollars rien que sur le sol américain.
Est-il nécessaire de se demander si son statut de film lui est démérité ? Non, évidemment ! Encore aujourd'hui, à l'ère des films d'horreur sans substance ni réelle audace (il y a des exceptions bien sûr), Evil Dead semble toujours trôner parmi les plus grandes réalisations du genre. Que de pratique, pas de numérique, rien qu'un pitch en deux lignes et une caméra vacillante parmi les bois brumeux d'où sortent les démons des enfers. Nous sommes en 2026 et ça n'a pas pris une ride. Fede Alvarez avait d'ailleurs reproduit certains moments clés du long-métrage dans son reboot sorti en 2013.
Un incontournable classique du burlesque horrifique qui annonçait la couleur sur ce que Raimi serait capable de nous proposer trois décennies plus tard. Certes pas spécialement terrifiant, mais particulièrement intelligent et unique, et ce sont là des choses que ne possèdent pas la majorité des projets d'aujourd'hui. Raimi pose ici les premières pierres d'un cinéma jouissif et maîtrisé où de simples humains se transforment en machines à tuer, ou en créatures venues des abysses. Et même sur grand écran, la pellicule reste bien conservée et Ash, un personnage iconique de la pop culture (et on aura l'occasion de revoir pourquoi avec les deux opus suivants).


Entre deux Evil Dead, Raimi sortait de son royaume des morts pour venir filmer autre chose, et cette fois-ci, il n'est plus seul… Avec Mort sur le Grill, Sam Raimi coécrit avec les frères Coen (qui ont fortement contribué au développement de l’œuvre, étant devenus amis avec Raimi), ce qui donne un scénario beaucoup plus étoffé et engageant. Le film n'a malheureusement pas rencontré le succès, tant auprès du public (sortie dans uniquement 7 salles et ne rapportant qu'un peu plus de 5 000 dollars) que des critiques, et ce n'est pas peu dire que s'il y a bien un film de Sam Raimi oublié, c'est bien celui-ci !
Un peu le film direct-to-DVD de sa filmographie, bien que le style de Sam Raimi se distingue bel et bien, et qu'il s'agisse d'un projet plus ambitieux sur le fond qu'un Evil Dead. Il n'en reste pas moins modeste, voire humoristique, comme si Raimi, pour se détacher de la noirceur de son premier film, avait décidé de mettre quelque chose en scène de plus léger et déjanté sans pour autant se relâcher sur la mise en scène, qui est ici plus élaborée. Après tout, on parle d'un modeste employé d'entreprise, nommé Victor, qui va tenter de sauver la vie de la charmante Nancy, alors que lui-même est accusé de meurtre, commis par deux assassins loufoques. En soi, un héros qui affronte les méchants pour protéger sa bien-aimée, un scénario qu'on lui connaît. Une intrigue en roue libre, au service d'un divertissement malheureusement oublié, mais tout sauf mauvais au final !


Retour dans l'univers d'Evil Dead, avec un second opus qui, finalement, n'a rien d'une suite, mais plutôt d'un prolongement d'univers : il est plutôt question de recommencer ce qui a déjà été fait dans l'opus précédent, en y mettant encore plus de créativité, que ce soit sur les effets pratiques ou la mise en scène… Même si, selon Raimi, c'est bien une suite directe au premier ! Ash revient sur les lieux avec sa petite amie Linda, et même enchaînement d'événements que dans l'opus initial, sauf que cette fois-ci ils sont seuls et pas en groupe (pour des raisons budgétaires, pas scénaristiques).
Sam Raimi n'avait rien à dire de plus ici, et pourtant, c'est bien ce second Evil Dead qui a vraiment fonctionné auprès du public (10 900 000 dollars de recettes mondiales pour un budget de 3 millions), ce succès était d'autant plus nécessaire au vu de la réception catastrophique de Mort sur le Grill. Evil Dead 2, ou le film le plus expressif de Sam Raimi (avant un autre qu'on évoquera plus tard), quand l'horreur rencontre l'absurde, et quand ces deux domaines sont maîtrisés pour donner un carnage qui n'a rien de grotesque ni de ridicule. Bruce Campbell reprend son personnage d'Ash et redevient une machine à tuer face aux enfers. 84 minutes de symphonie horrifique et fantaisiste. Raimi a désormais deux films à son actif, et un peu plus de budget, et étoffe donc son champ des possibles, écrivant un peu plus la matrice de son cinéma et, plus largement encore, du cinéma en lui-même…
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Evil Dead (1981)
Mort sur le grill (1985)
Evil Dead II (1987)
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Avant d'adapter un futur comic-book bien connu, Raimi proposait son propre "super-héros", son propre "Chevalier Noir", un film encore plus sombre que ses trois premiers. À ce moment-là venait de sortir le premier Batman de Burton avec une esthétique remarquable, quelques Superman étaient aussi sortis, et pourtant Darkman s'est largement démarqué de son époque. Pourquoi ? Comment ?
L'histoire est la suivante : un scientifique de génie interprété par Liam Neeson récupère des documents compromettants sur un client de sa femme, interprétée par Frances McDormand. Défiguré suite à un massacre inattendu dans son laboratoire, il met en œuvre une vengeance contre ses bourreaux. Ainsi est né un anti-héros aux allures de justicier. Bien avant que Nolan ne s'empare de Batman et y ajoute la noirceur et la violence qu'on lui attribue, Raimi propose avec Darkman un polar héroïque avec une dimension de comic-book. On y décèle les éléments qui deviendront récurrents dans son cinéma. Le héros intelligent qui voit sa vie basculer et devenir une autre personne pour se faire justice.
Pas de tronçonneuse pour abattre les morts-vivants, mais de la réflexion et de la science pour abattre les bandits. Sam Raimi fait ici naître un mélange entre Batman et Spider-Man, bien avant de définitivement mettre les pieds dans l'écurie Marvel. D'ailleurs, Raimi déclarait il y a quelques jours qu'il avait demandé les droits pour s'atteler à un film Batman, malheureusement il ne les a pas eus. Peyton Westlake devient donc un personnage emblématique, malheureusement oublié avec le temps, mais la mise en scène de Raimi, au plus près de l'action, immortalisant le personnage dans toute sa splendeur et dans ses blessures, en fait un solide film d'action noir qui n'a pas pris une ride. Les effets spéciaux restent efficaces, et Liam Neeson fait corps avec un personnage très intense qui ne ressemble en rien à tous les autres protagonistes qu'il joue aujourd'hui. On notera que les frères Coen sont intervenus en tant que script doctors sur le projet.


Douze ans après son initiation, Sam Raimi vient conclure sa trilogie avec tout le fun et la créativité dont il est désormais capable. En l'espace d'une décennie, il s'est imposé avec cinq films devenus cultes. Dans ce troisième opus, Ash Williams est envoyé au Moyen Âge et doit retrouver le Necronomicon afin de retourner à son époque. Bien entendu, une série de péripéties vont se dresser sur son chemin. Bien qu'il tranche en tout point avec les deux précédents volets, Army of Darkness (titre censé remplacer Evil Dead, car les studios voulaient se détacher de ces derniers), Evil Dead 3 garde le sel et l'énergie de ce qui a fait sa renommée. Le personnage d'Ash est embarqué dans un ensemble d'événements toujours aussi absurdes, mais dans un prolongement de l'univers. Raimi sort de sa zone de confort pour renforcer la mythologie de son univers avec une croisade à travers le temps. Et bien sûr, son budget plus important lui permet totalement d'aller plus loin (11 millions de dollars).
Ici, Ash est désormais plus un soldat qu'un homme simple, de la même sorte que Sam Raimi n'est plus un jeune cinéaste, mais un réalisateur affirmé, et en règle générale, l'étiquette Evil Dead est désormais un gage de succès pour les producteurs. Mais c'est aussi l'occasion pour notre réalisateur de se renouveler une fois de plus et de proposer une comédie d'horreur "historique". Raimi a toujours su se renouveler, même au sein d'une même saga, ce qu'on aura l'occasion de voir un peu plus loin.


Avec Mort ou vif, c'est probablement le film le plus méconnu de notre auteur du jour, un western qui tranche considérablement avec ses cinq premiers travaux. Seul point commun avec le reste : toujours ce thème de la mort qui obsède apparemment Raimi depuis le début. Mais pour une fois, c'est une femme qui est la tête d'affiche !
Et en l'occurrence Sharon Stone, tout juste révélée au monde entier par Paul Verhoeven dans Basic Instinct. Ici, Stone se glisse sous les traits d'une justicière du Far West qui débarque dans la petite ville de Redemption, prête à gagner un concours de duels. L'histoire révèle alors une histoire de vengeance entre le personnage de Stone et celui de Gene Hackman, absolument parfait en impitoyable shérif.
Pour la première fois dans un autre registre que l'horreur comique ou le film noir héroïque, Raimi propose pourtant son film le plus coriace et sérieux depuis ses débuts. Un western qui, cependant, conserve les thèmes qui habitent le cinéma de Raimi (la vengeance, la mort, la justice). Un film qui révolutionne son genre (le western spaghetti) et permet à son réalisateur de faire prendre à son cinéma une direction plus contemporaine à l'approche des années 2000. Et il est plutôt ironique que deux films se déroulant à l'époque du Moyen Âge et du Far West se succèdent à ce moment-là, laissant entrevoir plus de lumière que de ténèbres chez un metteur en scène adepte des "enfers".
On rappelle qu'il permet aux futurs vedettes Leonardo DiCaprio et Russell Crowe de faire leurs armes avant qu'ils ne soient reconnus pour Titanic et Gladiator, quatre et cinq ans plus tard (Stone ayant d'ailleurs insisté pour qu'ils soient embauchés, les producteurs étant alors réticents). Les deux acteurs composent eux-mêmes des personnages largement différents de ce qu'ils joueront par la suite, le tout dans un sanguinolent duel ensoleillé et immortalisé par une mise en scène plus novatrice et élaborée que jamais.
Sam Raimi démontre une habileté qu'on ne lui soupçonnait guère, et un certain talent à s'adapter à divers registres… Tout est de rythme et de sang sur fond d'une grande quête intérieure. Très réjouissant et solide. Malheureusement mal accueilli sur le sol américain, et davantage cueilli par le reste du monde…
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Darkman (1990)
Evil Dead III : Army of Darkness (1993)
Mort ou vif (1995)
On évoquait les capacités de Sam Raimi à passer d'un genre à l'autre, et voilà que trois ans après, il revient avec un thriller simple mais d'une grande efficacité d'écriture, et très bien dirigé. Un Plan Simple est l'exemple type du long-métrage à la problématique simple, mais qui, entre les mains d'un metteur en scène rusé, peut s'avérer très palpitant (et on verra par la suite qu'il est vraiment doué pour ce registre-là). Et pourtant, le projet a mis du temps à voir le jour : après la publication du roman, le projet est passé par plusieurs metteurs en scène comme Mike Nichols, Ben Stiller, John Dahl et John Boorman, avant que Sam Raimi finisse par être choisi par Paramount.
L'idée est simple : trois hommes, dont deux frères, et un ami de l'un d'eux, découvrent une grosse somme d'argent dans un avion crashé aux côtés du pilote. Ils décident de le garder si la somme n'est pas réclamée, et de le rendre dans le cas contraire. Bien entendu, cet accord sera très vite remis en question. Plus dans la veine du cinéma des frères Coen (type Fargo, notamment avec cette atmosphère hivernale — Raimi est d'ailleurs venu leur demander conseil pour cette même raison) que de son propre cinéma, et pourtant il n'en reste pas moins très palpitant avec un suspense quasi continu.
Pour la première fois, la mort n'est pas le sujet premier : il est plus question de moralité, de principes, et de personnages sans caractéristiques particulières et qui le resteront (d'habitude, Raimi fait évoluer des protagonistes normaux en êtres à part). Tout ici repose sur l'évolution de la situation initiale et sur la tournure que vont prendre les événements. Parce que, évidemment, chez Sam Raimi, rien n'est simple : ses personnages se débattent toujours avec des dilemmes, des ennemis, et les dénouements ne sont jamais sans séquelles pour personne.
Un Plan Simple n'a rien de terrifiant, mais c'est dans la maîtrise du scénario (adapté du roman de Scott B. Smith, première adaptation pour le réalisateur) et la direction des acteurs que tout repose ici. Le suspense est omniprésent (élément encore jamais présent chez Raimi) et permet une imprévisibilité constante. En résumé, un thriller efficace, là aussi assez méconnu du grand public (seulement 20 millions à l'international), et même sur le sol français il attire peu (126 000 entrées).


Si on vous disait, une fois de plus, que c'est un film que très peu ont vu et connaissent ? Force est de constater que chaque film de Sam Raimi, qui ne soit pas issu de l'horreur ou du comic-book, reste dans l'ombre de ses principaux succès (et c'est vraiment dommage, car ce sont des films très bons). Mais oui, avec une recette totale de 40 millions dans le monde, pour un budget double, Raimi échoue une troisième fois consécutive à trouver un public.
Sam Raimi a choisi d'adapter le roman de Michael Shaara publié en 1991, pour sa dimension intime et sentimentale (il ne vous aura pas échappé que Raimi est un adepte des histoires sentimentales : chacun de ses films met en vedette un couple ou un intérêt amoureux). Et sans être son film le plus important, il n'en reste pas moins très réussi, notamment dans l'écriture et sur la dimension sportive et sentimentale. Sans doute le film, avant la trilogie Spider-Man, qui repose le plus sur l'équilibre entre l'amour d'une passion et l'amour pour une femme. Dans certaines scènes entre Costner et Preston, on y voit presque la manière dont il dirigera par la suite la relation entre Peter Parker et Mary Jane Watson dans sa future trilogie. Raimi a une façon bien particulière de traiter les rapports humains et amoureux dans ses films, et voilà une nouvelle preuve qu'il peut absolument toucher à tout, et en l'occurrence aux drames sportifs.


Retour "aux sources", en quelque sorte, pour Raimi : un film très intérieur, très psychologique, avec un côté paranormal, qui faisait alors partie d'un mouvement artistique débuté avec Prémonitions de Neil Jordan en 1998, Sixième Sens de M. Night Shyamalan ou encore Hypnose de David Koepp. Loin de la série B, Raimi se renouvèle ici dans l'épouvante avec quelques solides scènes de tension et de violence. Intuitions permet toutefois à Sam Raimi de retrouver le succès commercial après les trois échecs consécutifs que nous venons d'aborder. On y suit Annie Wilson, interprétée par Cate Blanchett, une mère au foyer veuve qui utilise ses dons de voyance pour gagner sa vie.
La particularité ici est qu'il s'agit d'un film d'enquête, d'un thriller choral. Excepté pour sa trilogie à suivre sur l'homme-araignée, jamais Raimi n'aura mis en scène autant de protagonistes. On y retrouve une certaine violence verbale qui émane de sa filmographie depuis le début. Raimi maîtrise le conflit intérieur et humain, et Intuitions lui permet, une fois de plus, de développer ses protagonistes et leurs dilemmes moraux, comme il avait déjà pu le faire dans Pour l'Amour du Jeu et Un Plan Simple, qui reposent énormément sur l'immoralité des décisions que les protagonistes prennent.
Intuitions a le déshonneur de se trouver juste avant le premier film d'une trilogie qui marquera l'histoire à tout jamais, mais brille encore par son segment psychologique, son côté paranormal ancré dans son époque et les performances notables de Cate Blanchett, Giovanni Ribisi, ou encore Keanu Reeves…
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Un plan simple (1998)
Pour l'amour du jeu (1999)
Intuitions (2000)
On y arrive… La trilogie qui permit à Sam Raimi d'inscrire son nom dans la légende, en ayant à lui seul deux trilogies cultes. Et pourtant, ce n'était pas gagné ! Au départ, James Cameron devait prendre en charge le projet avec un certain Leonardo DiCaprio dans le rôle de l'homme-araignée (l'ami d'enfance de Maguire, d'ailleurs). Finalement, c'est Tobey Maguire qui sera l'icône de toute une génération. Spider-Man, premier nom ou naissance d'un super-héros emblématique à l'écran, du personnage le plus populaire de Stan Lee à ce jour (suivi de près par Batman et Superman). Un premier film qui pose les prémices, lorgnant entre le teenage et l'adaptation noire, avec de nombreuses scènes épiques accompagnées par la musique originale de Danny Elfman fidèle collaborateur de Raimi (Tobey Maguire qui grimpe une façade d'immeuble pour la première fois, son baiser avec Kirsten Dunst avec le masque de Spider-Man sous une pluie battante).
Sam Raimi ne propose ici pas qu'un film de super-héros, mais surtout un film sur la quête identitaire, le passage de l'adolescence à l'âge adulte, et un combat pour protéger et venger ceux qu'on aime. Les émotions de Maguire en accompagnant son oncle Ben dans ses derniers instants sont réellement sincères, de même quand il croise le regard de la belle Mary Jane Watson à quelques reprises. Maguire apporte à Peter Parker une sensibilité réelle, et une force convaincante quand il est dans le costume de Spider-Man.
La mise en scène de Raimi est inspirée, et fait complètement corps avec l'évolution du personnage. Dans ses scènes de voltige à New York notamment, la caméra accompagne le personnage dans ses mouvements et dans ses émotions. Le film jongle aussi très habilement entre le côté héroïque et le côté humain, puisque Peter Parker n'est pas le seul protagoniste de son histoire. On suit aussi la trajectoire de Norman Osborn (magistralement incarné par Willem Dafoe), qui deviendra par accident le Bouffon Vert et l'ennemi de notre héros. Chaque protagoniste se bat avec son côté sombre d'une manière ou d'une autre, et tout est très bien retranscrit par une super direction d'acteurs de Sam Raimi, qui n'est pas qu'un excellent metteur en scène.
Ce premier opus (qui cette année-là faisait aussi face au deuxième opus du Seigneur des Anneaux et au second de la prélogie Star Wars) pose admirablement les bases d'une trilogie axée sur un héros torturé entre ses deux identités. Un film qui n'a pas pris une ride et qui démontre à peine toutes les capacités de son équipe sur ce projet. Entre une mise en scène assez sophistiquée, des séquences d'action sombres et cauchemardesques, une dimension comique avec l'indémodable J.K. Simmons en patron du Daily Bugle, et une dimension romantique, le long-métrage reste dans le haut du podium des divertissements et des films de super-héros, fort de ses plus de 800 millions de dollars à l'international. La suite ne pouvait que réserver le meilleur.


Fort de son succès, une suite était inévitable, et le personnage avait encore beaucoup à dire ! Dans Spider-Man 2, Sam Raimi déploie toutes ses capacités pour proposer le meilleur film de super-héros à ce jour (bien que The Dark Knight de Nolan soit aussi considéré comme tel). Mais ce second opus, avec son héros tiraillé, ses scènes d'action d'anthologie (la scène du train, bien entendu) et son méchant mythique, a tout pour marquer les esprits. Raimi fait vivre intensément la suite des aventures de Peter Parker, qui jongle entre ses devoirs de super-héros et ses difficultés quotidiennes, jusqu'à sa confrontation avec le Dr Octopus, qui viendra compliquer davantage les choses.
Indéniablement l'opus Spider-Man le plus épique et le plus musclé, on sent la douleur de notre héros dans chaque scène où il est en danger, et on le suit dans ses péripéties les plus folles. Le tout est toujours aussi bien accompagné d'une bande originale mémorable de Danny Elfman, une partition qui souligne la bravoure et l'intensité de certains moments d'action. On peut aussi en retirer une émotion palpable : Peter Parker est poussé dans ses moindres retranchements, et nous avec. Raimi distille de l'émotion même dans le plus grand chaos qui soit (le flashback avec l'oncle Ben, qui motive Peter à délaisser son costume, est d'une grande poésie narrative), car oui, Raimi valorise plus que jamais son super-héros, sans pour autant laisser le héros de côté.
Et d'ailleurs, tout le monde a sa place dans ce deuxième opus. Le scénario (signé Alvin Sargent, qui prend la place de David Koepp, auteur du premier volet) est très efficace pour jongler entre le parcours de chaque acteur de l'histoire et les multiples confrontations qui ponctuent cette seconde aventure extrêmement riche et inspirée (il suffit de voir le générique d'ouverture). Raimi lui-même trouve sa place dans le monde de l'homme-araignée et parvient habillement à imprégner cette suite de sa patte (la scène d'hôpital avec Octopus est assez remarquable pour s'en rendre compte). Il faut dire que la complexité du personnage d'Otto Octopus (très justement incarné par Alfred Molina) se prête bien au monde de Sam Raimi, lorsque sa machine fait corps avec son esprit et que, tel Ash il deviendra une machine à tuer
Spider-Man 2 n'est pas seulement l'opus décisif de cette trilogie, mais c'est aussi une référence dans son genre, affirmant autant son super-héros à l'écran que la maîtrise artistique de son auteur. Un film qui fait toujours autant sens pour la génération d'aujourd'hui, car les thématiques sont universelles et ne dérogent pas à la façon dont la jeunesse évolue. Tout promettait donc un final plus réussi que jamais…


Au même titre que le symbiote et le côté obscur de Peter Parker, Spider-Man 3 est la bête noire de la filmographie de Sam Raimi, qui abandonnera finalement là son aventure avec l'homme-araignée. Il le déclarait il y a quelques jours : un Spider-Man 4 n'est pas envisageable. Raimi a tourné la page de son association avec Sony Pictures, et c'est sincèrement dommage, car cet ultime opus, avec Tobey Maguire en Peter Parker principal, est bien loin d'être mauvais. Considérablement sombre, voire torturé, Raimi livre un film noir et triste, jonché de mauvaises décisions, d'éboulements identitaires et de répliques cinglantes. C'est l'opus le plus adulte de cette première trilogie, celui où Sam Raimi imprègne le plus son univers de celui de Stan Lee, tant à l'image qu'à l'écriture (il officie au scénario pour la première fois de la trilogie aux côtés de Ivan Raimi, son frère, et Alvin Sargent). Cet opus final est une occasion d'introduire des personnages touchants qui virent involontairement au mal (l'homme-sable qui agit pour sa fille), ou encore d'accueillir des rédemptions bouleversantes. Tout n'est pas recevable : le surplus d'antagonistes notamment, l'arc de Peter Parker ponctué de moments drôles mais ridicules.
On comprend assez mal certains éléments de la direction prise, mais cela n'enlève rien au grandiose de la mise en scène, cette fois sublimée par l'orchestration de Christopher Young (qui remplace Danny Elfman), et aux sublimes dernières minutes entre Maguire et Dunst, qui achèvent cette trilogie dans la mélancolie et la douleur mais avec beauté, sans qu'on sache de quoi sera fait leur futur — et c'est toujours aussi frustrant d'en rester là !
Néanmoins, malgré toutes ces belles qualités, c'est ce troisième opus qui sera le moins bien accueilli par les critiques et le public, malgré un box-office approchant les 900 millions de dollars à l’international. Défauts apparents donc, mais un spectacle toujours au rendez-vous, une mise en scène toujours aussi vertigineuse et au service de ses personnages (la scène du clocher est absolument phénoménale, la plus dark de la trilogie).
Ce film n'a pas pris les meilleures décisions, mais il dégage une aura artistique que peu de films de super-héros peuvent se vanter d'avoir. Et pourtant, un an plus tard sortira The Dark Knight de Nolan, assez connu pour sa noirceur, et quatre ans plus tard The Dark Knight Rises, troisième et dernier opus également le moins apprécié de sa trilogie… Comme quoi les deux super-héros les plus populaires de la pop culture ont connu des temps compliqués.
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Spider-Man (2002)
Spider-Man II (2004)
Spider-Man III (2007)
Après plus de dix ans sans les côtoyer, Raimi retournait dans les enfers, ceux qu'il aimait tant finalement ! Jusqu'en Enfer, c'est l'histoire d'une employée de banque (interprétée par Allison Lohman) qui mène une vie paisible, jusqu'à sa rencontre avec une gitane qui va lui lancer un terrible sort après un désaccord financier. Sam Raimi est bien le seul à s'emparer d'un postulat aussi basique et à le transformer en un véritable récit démoniaque, plein d'effets de terreur. Film de genre exemplaire, on y retrouve absolument tout ce qui a constitué la matrice et les fondations du cinéma de notre fameux auteur. Un divertissement d'épouvante jubilatoire, sans mauvais effets spéciaux, et avec uniquement de bons effets pratiques qui, encore aujourd'hui, font parfaitement l'affaire.
Le scénario, signé ici par Sam et son frère Ivan, est sans doute leur plus abouti et captivant, voire le plus imprévisible, se permettant au passage des rebondissements exceptionnels, dont un qui reste gravé en mémoire. Autant dire qu'après six ans de blockbusters à plusieurs millions de dollars, Sam Raimi peut enfin s'exprimer à plein régime dans son domaine de prédilection, et il est toujours plus plaisant pour un spectateur de voir un metteur en scène en parfaite coordination avec son art. Ce qui est le cas ici : Raimi prend un malin plaisir à dissimuler de la crasse un peu partout, parce que finalement, le cinéma de Raimi est aussi sophistiqué que crasseux et pouilleux.
On note que les frères Raimi avaient écrit le script à la fin des années 90, à la suite du troisième Evil Dead justement, à partir d'un fait divers survenu dans l'Oregon. Le film a été proposé au réalisateur britannique Edgar Wright, mais ce dernier, occupé par Hot Fuzz, a décliné, pour que finalement Raimi s'en charge. Avec 86 millions de bénéfices mondiaux pour un budget de 30 millions, c'est le quatrième grand succès consécutif de Raimi au box-office, avec les trois Spider-Man. Comme quoi il est parvenu à s'extraire, sans trop de mal, du genre blockbuster pour revenir à un film de série B bien plus à son image.


Si Sam Raimi s'était brillamment emparé de l'univers Spider-Man, allait-il pouvoir en faire autant avec l'univers d'Oz de L. Frank Baum ? En fait, Le Monde Fantastique d'Oz est un préquel bien plus réussi que ne l'est aujourd'hui le dyptique Wicked, porté par Ariana Grande et Cynthia Erivo. Sans doute parce que Raimi a imposé ses conditions, voulant tourner majoritairement avec des décors naturels et non des fonds verts comme on aurait pu l'imaginer. Voilà donc toute la différence.
Ce préquel de 2013, malgré un univers visuel déjà établi, conserve la vision de son auteur tout en respectant la palette originale. Sans doute la plus féerique des aventures de Sam Raimi, peu voire pas d'éléments terrifiants, mais tout de même une esthétique qui lui appartient, permettant au film de ne pas être un pur produit Disney. De plus, James Franco, le Harry Osborn de sa trilogie Spider-Man, prête ses traits à Oscar Diggs, le futur magicien d'Oz. C'est le premier acteur depuis Bruce Campbell à jouer dans plus de trois films de Raimi.
Une aventure pleine de couleurs, aux effets spéciaux très corrects. On perd le côté "terrific" majoritairement présent dans le cinéma de notre réalisateur, mais sans doute que l'univers ne s'y prêtait pas. Il faut dire que, comme dans toute franchise qui se respecte, il y a un cahier des charges à respecter, et le monde d'Oz (depuis élargi avec les deux opus Wicked) ne déroge pas à la règle : forcément, la troupe emmenée par Diggs doit parvenir jusqu'au château d'émeraude, et les héroïnes incarnées par Rachel Weisz et Michelle Williams doivent aussi parvenir à un point B.
Mais malgré son étiquette, la patte Raimi ne passe pas inaperçue, et finalement, la réception presse et public est plutôt correcte (plus de 400 000 000 de recettes mondiales), et par la suite les ventes DVD et Blu-Ray ont permis au film d'accentuer sa visibilité… Ce ne sera pas une aventure vaine.


Il y a eu une décennie entre l'aventure dans le monde d'Oz et celle dans le monde de Doctor Strange. Sam Raimi signait avec ce second volet son retour dans le monde des super-héros pour la première fois depuis 2007 (après le retour de Tobey Maguire dans le costume de l'homme-araignée dans Spider-Man : No Way Home). Après une excellente introduction du personnage par Scott Derrickson en 2016, Raimi est donc chargé de poursuivre les aventures du magicien Strange, qui doit affronter les limbes du multivers en compagnie d’America Chavez, nouveau personnage introduit dans le MCU.
Le risque que le cahier des charges Marvel entrave la vision et les intentions de Raimi était grand, mais il s'avère que le personnage incarné par Benedict Cumberbatch se fond très bien dans l'univers ténébreux et quelque peu effrayant du réalisateur, qui parvient, sans trop se contraindre, à imposer une esthétique dominante, faisant de Wanda Maximoff l'antagoniste la plus terrifiante de l'univers Marvel (on recommande d'ailleurs la série WandaVision, qui reste la meilleure série du MCU à ce jour). Plein d'audace, de rebondissements et surtout de volonté d'emmener Marvel ailleurs, Sam Raimi prouve une fois de plus qu'intégrer une licence n'est pas synonyme pour lui de s'effacer derrière la caméra, bien au contraire !
Doctor Strange 2 reste l'opus Marvel le plus notable de la phase 4, et l'un des plus aboutis de ces dernières années, grâce à une réalisation distinguée, un production design très sombre et élaboré, et des protagonistes vraiment bien développés (tout le parcours de Wanda est le point le plus pertinent du scénario, et le segment entre Stephen Strange et le Dr Palmer, toujours joué par Rachel McAdams, reste dans la lignée de ces sujets que Raimi a si souvent traités), quelques séquences toujours inédites dans le MCU (l'affrontement entre Wanda et les Illuminati reste en pole position par exemple), et quelques clins d'oeil remarqués aux anciennes productions de Raimi (le livre Darkhold, le Strange Zombie, etc ..)
Un retour plus que remarquable pour Sam Raimi, résolument sombre et mature. On avait espéré que ce virage artistique permettrait au MCU de changer de direction pour ses futures productions ; malheureusement, il n'en a rien été.
Thibault Jeanroy
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Jusqu'en enfer (2009)
Le Monde fantastique d'Oz (2013)
Doctor Strange in the Multiverse of Madness (2023)
Au fond, Sam Raimi n’a jamais cessé de faire le même film. Un film sur la chute, la tentation, la culpabilité, la dualité, et cette lutte permanente entre l’ombre et la lumière. Qu’il mette en scène un étudiant possédé dans une cabane, un scientifique défiguré, un joueur de baseball hanté par ses regrets, un médium tourmenté, un employé de banque maudit, ou un super-héros déchiré entre deux identités, le combat reste le même : survivre à soi-même.
Raimi est un cinéaste du mouvement, du chaos maîtrisé, du grotesque sublimé. Un artisan capable d’embrasser les codes d’un studio hollywoodien tout en y injectant sa propre folie visuelle. Peu de réalisateurs peuvent se vanter d’avoir révolutionné à la fois le cinéma d’horreur et le film de super-héros, tout en naviguant entre thriller moral, western stylisé, drame romantique et blockbuster fantastique.
Son œuvre est traversée par une constante : l’humain face à ses démons, parfois littéraux, souvent intérieurs. Et si certains films ont été incompris à leur sortie, le temps joue en sa faveur. Car au-delà des chiffres du box-office, il reste une signature. Une caméra nerveuse. Une énergie burlesque. Une sincérité dans le traitement des émotions.
Sam Raimi n’est pas seulement un réalisateur de sagas cultes. Il est l’un des rares cinéastes à avoir su conserver son identité au sein même des plus grandes machines hollywoodiennes.
Et c’est peut-être là sa plus grande réussite.
Pour conclure...
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