LA BATAILLE DE GAULLE : Une certaine idée du cinéma français

CRITIQUE NOUVEAUTÉS

Baptiste Brocvielle

7/3/202612 min read

© Pathé Films - TF1 Films Production

En quête d’un âge d’or

L’année 2026 est d’ores et déjà marquée par une forte concentration de films historiques sur la Seconde Guerre mondiale (Nuremberg, Les Enfants de la Résistance, Les Rayons et les Ombres, Fatherland, Notre Salut, Moulin). Parmi eux, La Bataille de Gaulle – et ses deux parties – fait figure de proue : plus de 5 heures de film, près de 100 millions de budget et un casting qui rassemble mastodontes et étoiles montantes du cinéma français. Un projet ambitieux, c’est le mot.
Il est compréhensible que le spectateur lambda soit quelque peu lassé de ce florilège de films de guerre, de plus dans une période où le présent est déjà bien assez belliqueux. Antonin Baudry, réalisateur du diptyque, semble être conscient de cette fatigue car son film n’est pas une redite, aussi bien dans le fond que dans la forme. Certes, les films construits autour de la figure du Général se comptent sur les doigts d’une main, mais à cela s’ajoute le choix des événements abordés dans le récit. Ils sont pour la plupart très méconnus du grand public et pour la première fois portés à l’écran : la tragédie de Mers el-Kébir, le rôle de l’Afrique française libre, Bir Hakeim, l’assassinat de Darlan, la rivalité De Gaulle - Giraud pour l’avenir de la France, l’épopée de la colonne Leclerc et, enfin, le révoltant plan AMGOT (gouvernement allié des territoires occupés).

Le film est un très gros pari pour le producteur principal, Pathé. Le projet du studio pour cette décennie 2020 n’est plus un secret pour personne : relancer le cinéma français à grand spectacle à travers de grands récits historiques. Un projet engagé par Les Trois Mousquetaires (Martin Bourboulon) en 2023, puis poursuivi par le couronné de succès Comte de Monte-Cristo (Delaporte & de La Patellière, 2024). Avec La Bataille de Gaulle, la démarche franchit un cap car les clés du navire sont confiées à un cinéaste de talent, qui a une vision, et non plus à des « yes man ». Un réalisateur qui n’a eu besoin que d’un film pour faire ses preuves : le remarqué Chant du Loup (2019).
Si l’échec en salles de ce diptyque – plus gros budget de l’histoire du studio – ne saurait menacer l’existence des futures grandes productions Pathé (Les Misérables en fin d’année, l’adaptation des Rois Maudits en une saga de sept films) ; c’est bien le public visé qui pourrait changer. En effet, avec de tels coûts de production et sans retour sur investissement, il deviendrait nécessaire d’abandonner le tournage en langue française pour se tourner pleinement vers le marché international. Un enjeu que La Bataille de Gaulle met en abyme à travers le combat incessant du Général : le maintien de la souveraineté de la France face aux Américains.

Un cinéma américain qui, malgré les dires du réalisateur, constitue l’inspiration première de La Bataille de Gaulle. Hollywood a toujours eu cette grande qualité d’être très rapidement réflexif sur l’histoire de son pays et de s’en nourrir pour créer de grands divertissements. Combien de films auraient dépeint les combats de Bir Hakeim si elle était une bataille américaine ? Plusieurs, certainement. Ainsi Antonin Baudry tente de traiter la grande histoire de France avec une ambition américaine. L’apparition à l’écran des grandes figures de la France libre, presque super-héroïques, rappelle les tropes des films Marvel. Des acteurs de renom rassemblés autour d’un récit qui touche chaque Français, difficile de ne pas penser aussi à L'Armée des ombres. Un film qui partage avec La Bataille de Gaulle le privilège de capturer des images sous l’Arc de triomphe. Ce qui n’était pas arrivé depuis Mission impossible : Fallout (Christopher McQuarrie, 2018). Au-delà de l’interprète du Général que j’aborderai plus tard, tous les acteurs sont très convaincants dans leur rôle. Magimel en tête (évidemment), Mathieu Kassovitz, Thierry Lhermitte mais aussi Florian Lesieur, néophyte dans un rôle majeur. Des vétérans qui mettent leur expérience au service de l’uniforme et dont le charisme crève l’écran. Tous deux antagonistes de leur film respectif (dans une certaine mesure), l’amiral Darlan et le général Giraud sont sur de nombreux points semblables à De Gaulle. Ils partagent un amour inconditionnel pour la France et une volonté de la défendre. Néanmoins deux d’entre eux sont raisonnables, ce que le troisième n’est pas.

« J’incarne tout ce que les Américains détestent : je suis faible et je tiens tête. »

Une limite gauche, une limite droite

Ces parallèles entre les personnages sont multiples et permettent de lier solidement les intrigues entre elles. Baudry ne tombe pas dans le piège de vouloir trop en raconter sur cette période si riche et d’éparpiller le récit. Une mise en miroir en particulier fait d’office de véritable fil d’Ariane dans L’Âge de fer en structurant la narration : Fernand (jeune résistant) et De Gaulle.
C’est bien sur ce jeune homme, Fernand Bonnier de La Chapelle, que s’ouvre ce diptyque. On écoute avec lui la radio qui relate les évènements du début de la guerre. Il est un témoin, comme nous, de l’Histoire. Puis la voix de la radio annonce un nom qui résonne plus que les autres, celui d’un colonel à la tête d’une division blindée à Montcornet : Charles de Gaulle.

Dès lors, la relation entre les deux hommes devient le cœur battant du film. Comment l’un va inspirer l’autre, comment la grande histoire – celle des généraux et des batailles – dépend des petites. Et inversement. Conscient de cette interdépendance, le réalisateur met en scène une connexion mystique, christique par moments, entre le Général et ces résistants. Lorsque la manifestation étudiante du 11 novembre 1940 dégénère, De Gaulle est alité, souffrant de fièvre. La séquence de violente répression coupe sur son visage tordu par la maladie. Il semble, les yeux fermés, savoir ce qu’il advient sur la place de l’Étoile (à laquelle il donnera son nom) et souffle : « Mes enfants… ». De même lorsque à 10 Downing Street Churchill lui lance : « Vous êtes seuls. », De Gaulle le corrige : « Nous sommes seuls. » puis le récit passe du côté de Fernand. Si De Gaulle n’a cessé, à travers Radio Londres, d’éveiller « la flamme de la Résistance » chez le jeune étudiant ; c’est désormais à son tour, quand vient la fin de L’Âge de fer, de raviver la flamme du Général. Il assassine l’amiral Darlan et débloque la situation avant d’être fusillé. « La France vaut bien ma peau ». Ce lien invisible, qui permet de connecter à l’écran deux figures qui ne se croiseront pourtant jamais, porte un nom. Le montage.

« Et c’est la rage qui s’éveille. »

Antonin Baudry parvient en effet – en liant par d’intelligentes coupes ses personnages – à jongler entre plusieurs arcs narratifs, plusieurs théâtres d’opérations sans jamais perdre le spectateur même novice de la période. Sans le lasser non plus : les 2h40 passent par deux fois à une vitesse impressionnante. Le montage est efficace, les plans ne durent pas inutilement et plusieurs séquences jouent sur l’amalgame de plans identiques avec un sujet différent. Une façon de gagner à la fois du temps et de jouer sur la répétition pour créer de l’épique (l’arrivée des grands noms de la future armée de la France libre à Hampstead, le message de Koenig à ses soldats). Une démarche mise en œuvre dès les premières secondes avec ces images d’archives qui se succèdent et résument le début du conflit. Des archives qui parsèment ensuite le film et qui viennent le clôturer, lors de la libération de Paris dans J’écris ton nom, afin d’ancrer la fiction dans le réel.

Difficile de ne pas citer une autre bataille quand il s’agit de montage. Celle-ci fait presque office de court-métrage à l’intérieur du film tant elle est complète : la bataille de Bir Hakeim. L’action y est claire et lisible. Aussi bien les affrontements isolés que l’issue globale du combat grâce à des plans aériens qui montrent les forces en présence. La gestion de sa longue durée (15 jours) n’est jamais un problème, servant au contraire à construire un crescendo d’émotion. Le sound design des armes, des véhicules. Les plans larges picturaux lors des quelques accalmies. Bref, une réussite. Et cette façon de traiter le récit, par un montage précis, toujours dans l’efficacité, rappellerait presque un autre art : la bande dessinée.

Au pas de charge

« Nous ne reculons pas. Nous ne nous soumettons pas. »

On ressent à l’écran qu’Antonin Baudry a écrit une bande dessinée (Quai d’Orsay, 2010) avant de se lancer dans le cinéma. Dans nombre des domaines dont est composé le septième art, on peut déceler dans La Bataille de Gaulle l’influence du neuvième. Dans le jeu exacerbé des acteurs, presque caricatural à la limite du burlesque. Dans le ton régulièrement comique. Dans la composition des plans qui exploitent pleinement la totalité du cadre (De Gaulle et Churchill aux deux extrêmes de l’écran). Dans certaines transitions qui jouent sur les formes et les textures (la transition cigare en ravira plus d’un). Et surtout dans cet élan de roman d’aventure. On croit voir par moments des situations dignes d’un album de Tintin : quand le Général s’écrase au Cameroun, traverse de part en part le bas de l’écran – ses jambes immergées dans la boue – puis admire les éléphants une clope au bec. L’étalonnage du film va dans ce sens. Loin de la tradition de beaucoup de films de guerre de désaturer l’image pour l’accorder aux terribles évènements dépeints, le réalisateur fait ici le choix d’une saturation et d’un contraste assez marqués.
La Bataille de Gaulle est de surcroit un film qui repose énormément sur ses effets numériques : « 80% de ce qui compose le cadre a été fait grâce aux effets spéciaux, en postproduction » (1). Des CGI qui constituent une forme d’art graphique, cousine du dessin. Ces effets sont d’ailleurs très convaincants dans l’ensemble. On sent néanmoins qu’un certain ordre de priorité a dû être fixé lors de la postproduction : les scènes de bataille et de combats sont assez bluffantes (Bir-Hakeim en tête encore), tandis que certaines incrustations sur fond vert manquent parfois de peaufinage.

Enfin, on retrouve ce ton bédéique dans le traitement que fait Baudry de son sujet principal : la figure du général De Gaulle. Un personnage atypique, anachronique et hors-sol que le réalisateur choisit de représenter comme tel, sans le rendre plus raisonnable ou réaliste. La seconde figure la plus adulée de l’histoire de France (derrière Napoléon dont le Général renverse le buste d’un coup de képi) est ainsi parfois ridicule, échoue, est moquée par ses pairs. Il n’en devient que plus attachant et quand vient la victoire durement obtenue, l’émotion qui en découle n’en est que plus sincère.
L’interprétation de Simon Abkarian est en parfaite adéquation avec le ton que qu’Antonin Baudry veut donner à son film. Chaque réplique du Général sonne juste, fait sourire, à la manière d’une « punchline ». L’acteur joue De Gaulle en privé comme il s’exprimait en public. S’inscrivant ainsi dans cette démarche de représentation de l’imaginaire collectif plus que dans la représentation réaliste. La scène d’introduction à Montcornet prévient d’ailleurs tout de suite le spectateur : ne cherchez pas un biopic à la Oppenheimer (Christopher Nolan, 2023), ici on s’affranchira du ton documentaire autant de fois que nécessaire. De Gaulle n’y est pas déifié comme on peut le lire dans certaines critiques, il est montré comme ce qu’il était : un homme imposant physiquement, charmant et envoûtant, sûr de lui et de son destin. Et pourtant pas infaillible. Ses échecs sont nombreux au cours de ces 5 heures de film, nombre de Français meurent en son nom et le suicide lui apparait brièvement comme la seule solution. Dans l’intimité de son bain, dans lequel son corps rentre difficilement, on ne distingue pas si c’est une larme ou une goutte d’eau qui roule sur joue. Même en public, lorsque le destin de la France se joue loin de ces bureaux, il peine parfois à contenir son émotion. Exécrable en anglais puis dialo
guant avec Roosevelt sans interprète, viré de Carlton Gardens puis rappelé comme dernier espoir ; sa résilience et sa conviction participent à créer ce personnage romanesque si plaisant à suivre. Un esprit « bande dessinée » que la seconde partie, J’écris ton nom, fait le choix de délaisser.

« Ai-je l’air de débander ? »

Les aventures de De Gaulle

Le film délaisse en grande partie ce style « à la Don Quichotte » (comme l’évoque Antonin Baudry) pour un ton bien plus sérieux, plus axé sur la politique, et donc plus convenu. Narrativement, les arcs se multiplient : général Leclerc, Jean Moulin puis Livia, les Américains, les Anglais… On perd quelque peu l’efficacité de L’Âge de fer. Cette seconde partie, certes plus ambitieuse, semble vouloir trop en faire. Les scènes de combats, par exemple, sont bien plus nombreuses et l’on y distingue davantage les limites des effets spéciaux. Il est d’ailleurs surprenant d’apprendre que « le nombre de plans truqués […] sur le diptyque a été de 559 sur L'Âge de fer et 418 sur J'écris ton nom » (2).
On sent dans ce deuxième volet que ce qui intéresse véritablement le réalisateur, ce sont les relations entre pays, la diplomatie en temps de guerre. Et ce n’est pas surprenant : Antonin Baudry intègre en 2002 le cabinet du ministre des Affaires étrangères
Dominique de Villepin, où il se charge de ses discours. Il deviendra par la suite son conseiller au ministère de l’Intérieur, puis conseiller sur les questions d'économie et de culture internationales à Matignon. J’écris ton nom annonce le De Gaulle politicien bien plus que le militaire.
En tant que seconde et dernière partie enfin, le film sait qu’il doit émouvoir. Qu’il doit créer une sensation de climax émotionnel afin de clôturer le diptyque. On a donc de nombreuses séquences d’émotions qui semblent parfois quelque peu forcées. La faute peut-être aussi à une musique, déjà très présente dans L’Âge de fer mais qui se remarque encore plus ici. L’image qui vient clore son projet c’est celle-ci : un envol depuis l’Arc de triomphe et une vue de Paris, un Paris contemporain. À part pour appuyer les échos déjà très remarquables entre certaines situations du film et notre époque actuelle (« seul l’Amérique compte », « être français aujourd’hui est une chose compliquée », « moi je suis fasciste ?! »), j’avoue ne pas y voir grand intérêt.

Malgré ses quelques défauts, La Bataille de Gaulle est un pari réussi : il parvient à redonner foi dans le cinéma français à grand spectacle. Intelligent sans être pompeux, Antonin Baudry livre un film historique qui n’oublie pas d’être divertissant. Un diptyque qui rassemble les Français autour de leur roman national (au sens noble du terme). A l’instar de De Gaulle qui cite les grandes figures de l’Histoire de France tout au long du film, et s’en inspire, il est lui-même devenu ce héros qui continue d’inspirer le respect. C’est aujourd’hui, vendredi 3 juillet, que devait sortir J’écris ton nom depuis avancé en raison d’un démarrage décevant de L’Âge de fer au box-office. Comme un énième clin d’œil entre réalité et fiction, le film a suivi une trajectoire semblable à celle du Général. De moins de 400 000 entrées en première semaine, quand tous le condamnaient à l’échec, L’Âge de fer a réalisé 1 million d’entrées supplémentaires. Fort d’un bouche-à-oreille excellent (et d’une canicule sans précédent), le succès du film n’a fait que croître au fil des semaines. J’écris ton nom a quant à lui profité de la Fête du Cinéma et de ses tarifs avantageux. De même, j’espère avoir fait ma part en donnant envie à qui me lira d’aller voir (ou revoir) en salle ces deux films, afin de soutenir ce projet français qui le mérite.

Baptiste Brocvielle

J'écris ton nom : France Libre

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