Les rayons et les ombres de Xavier Giannoli
CRITIQUE NOUVEAUTÉS
Enzo Beaufort
4/6/20263 min read
Après Illusions perdues sorti en 2021, Xavier Giannoli revient avec Les rayons et les ombres, un film ambitieux qui s’attaque frontalement à une période sombre : celle de la Seconde Guerre mondiale, et plus précisément de la collaboration franco-allemande sous le régime de Vichy. Le récit s’ouvre à travers le regard de Corinne Luchaire (Nastya Golubeva), qui enregistre sur magnétophone l’histoire de son père, Jean Luchaire (Jean Dujardin). Ce dernier, Homme de presse influent, glisse progressivement vers la collaboration, notamment sous l’influence de sa relation avec Otto Abetz, ambassadeur du régime nazi en France. Ce dispositif narratif installe d’emblée une distance : tout nous est raconté par le prisme de Corinne. Avec ce long-métrage, Giannoli explore un angle encore peu traité dans le cinéma français : celui du pétainisme et de ses mécanismes insidieux. Sur plus de trois heures, il met en scène une lente dérive morale, où l’opportunisme et l’aveuglement prennent le pas sur toute forme de responsabilité. À travers la trajectoire de Jean Luchaire et de son journal « Les Nouveaux Temps », le film montre comment l’indifférence initiale face aux politiques antisémites laisse progressivement place à une forme de complaisance, voire d’adhésion tacite aux thèses d’ Adolf Hitler.


Pourtant, Giannoli évite soigneusement le piège du manichéisme. Luchaire n’est jamais présenté comme un idéologue convaincu, mais plutôt comme un homme aveuglé par ses intérêts, incapable (ou refusant) de mesurer les conséquences de ses actes. Il ne s’agit donc pas ici de construire des personnages touts noirs ou touts blancs, Giannoli va plus loin que ça.
Le film dresse également le portrait d’un milieu bourgeois déconnecté du réel. À travers Corinne Luchaire, actrice évoluant dans les cercles mondains, le réalisateur met en lumière une élite qui choisit de détourner le regard. Les soirées se succèdent, faites de drogue, de plaisirs et d’insouciance, tandis que la France vit sous occupation. L’absence d’images directes des violences (camps et rafles même s’ils sont évoqués oralement) n’est pas un oubli mais un choix : tout est perçu à travers ce regard biaisé, presque indifférent. La maladie de Corinne (tuberculose) et de nombreux autres Français à cette époque agit alors comme une métaphore évidente : celle d’un mal qui se propage lentement, à l’image des idées du Troisième Reich infiltrant progressivement les mœurs de la société. On peut en dire de même de la cigarette et de l’alcool, massivement représentés dans ce métrage comme un poison de cette France des années 40.


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Giannoli interroge aussi la place de l’art en temps de crise. La relation entre Corinne et Léonide Moguy, cinéaste qui l’a révélée, se dégrade à mesure que les choix du père deviennent moralement insupportables pour Moguy. Le film rappelle ainsi que le cinéma ne peut se soustraire au politique, et qu’il constitue, en lui-même, un acte de mémoire. Sur le plan formel, le réalisateur fait le choix d’une mise en scène volontairement sobre, presque austère. Ce parti pris renforce la gravité du propos mais confère à l’ensemble une certaine rigidité : tout est très scolaire et on ne peut s’empêcher de se dire que le sujet a complètement pris le pas sur le geste artistique. La photographie, dominée par des teintes gris-bleu, épouse la noirceur du récit, contrastant avec les éclats artificiels des soirées mondaines. Dans cette France, les ombres finissent naturellement par l’emporter sur les rares rayons de lumière. Concernant le rythme, il est complètement maîtrisé, les 3 heures de métrage passent sans problème et on ne perçoit pas de scènes de remplissage, tout a sa place dans le récit.
Malgré une approche relativement académique, Les rayons et les ombres s’impose comme une œuvre importante. En refusant toute simplification, Giannoli livre une réflexion nécessaire sur les zones grises de l’Histoire et rappelle que, face à la barbarie, l’inaction et la compromission constituent déjà une forme de participation.
Enzo Beaufort
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