Bardo, Fausse Chronique de Quelques Vérités : le Mexique semi-autobiographique d’Iñárritu

CRITIQUES ANCIENS FILMS

Thomas Cordet

8/7/20263 min read

Dans la trinité des grands réalisateurs mexicains, Alejandro González Iñárritu n’est peut-être pas le plus excentrique (Guillermo del Toro l’emporte) ni le plus tout public (la polyvalence d’Alfonso Cuarón oblige). Il est toutefois le plus social, et peut-être le plus bavard. Si une chose le distingue, c’est bien sa narration. Entre 2000 et 2006, Iñárritu fait ses débuts avec une superbe trilogie de films chorales : Amours chiennes, dégringolade brutale au coeur de Mexico, 21 grammes, sa première réalisation américaine, encore plus violente et éreintante, puis Babel, la consécration, Brad Pitt, Cate Blanchett, dans une chorale internationale haletante en plusieurs langues.

Biutiful se recentre ensuite sur un personnage à la dérive en la présence de Javier Bardem, immanquable, puis sur un acteur tourmenté avec Birdman, magnifique fresque psychologique en plan séquence. Pour sublimer ses histoires complexes, Iñárritu révèle toute la puissance de sa maîtrise technique. C’est avec The Revenant que le monde entier en prend finalement plein la vue. Avec 135 millions de dollars et un Di Caprio décrochant son premier Oscar, le réalisateur mexicain nous choque, nous coupe le souffle, nous glace le sang dans ces immensités canadiennes du début du XIXe siècle. Après ces 15 années de carrière, Iñárritu n’est en effet pas le plus excentrique, ni le plus tout public des réalisateurs mexicains. Mais il est sans doute le plus bouleversant.

Viennent alors 7 ans sans long-métrage. Le court-métrage Carne y Arena, conçu en réalité virtuelle, confirme l’envie profonde du réalisateur de renverser les codes et de s’affranchir de toute contrainte narrative ou formelle. Logiquement, Bardo s’inscrit dans cette continuité et devient la première proposition aussi expérimentale d’Alejandro González Iñárritu.

Fausse Chronique de Quelques Vérités”. Il s’agit à la fois du sous-titre du film, mais aussi le titre du docufiction de Silverio Gama, journaliste mexicain exilé à Los Angeles, de retour dans son pays pour recevoir un prix prestigieux. Que peut-on tirer de ce titre à part un bel exercice de gymnastique mentale ? Dans son documentaire, Silverio rencontre Hernán Cortés et le confronte sur la montagne de cadavres qu’il a laissé derrière lui. Cette scène est présente dans Bardo, tout comme de nombreux autres épisodes surréalistes. On alterne alors entre le quotidien de Silverio – une discussion musclée avec son fils, la reconnection avec amis et famille lors de la cérémonie organisée en son honneur, ou des vacances entre villa de bord de plage et piscine à débordement en Basse-Californie – et des fantasmes métaphysiques parfois subtiles, parfois plus grossiers, mais témoignant toujours d’une liberté créative admirable. Bardo est un film funambule, entre surréalisme onirique et portrait plus terre-à-terre d’un journaliste désabusé, et à travers lui, celui d’un pays tout entier.

Les quelques vérités, les voici : en pleine crise existentielle, Silverio retrouve un Mexique rempli de souffrance et d’injustice. Sa propre souffrance : Mateo, son enfant mort-né, que sa femme et lui ne parviennent pas à laisser partir. Humilié publiquement par son insupportable confrère qu’il ne manque pas de remettre à sa place sur un rooftop à la manière de Jep Gambardella dans La Grande Bellezza, Silverio navigue non sans difficultés entre la vie d’artiste et la vie de famille, entre le souvenir et le deuil, la parentalité et la transmission père-fils. Voilà des thèmes ma foi plutôt communs au cinéma. Mais dans Bardo, ce qui relie ces grilles de lecture, c’est bien l’émotion. Car Bardo est un film intime et sensoriel, qui se ressent plus qu’il ne s’analyse. Iñárritu se livre à cœur ouvert sur sa propre expérience de cinéaste et de Mexicain aux Etats-Unis, disséquant et reconnectant avec ses racines grâce à l’interprétation sincère de Daniel Giménez Cacho. Il utilise pour ce faire la forme cinématographique dans tout ce qu’elle a de plus pur à offrir : ombres et lumières, couleurs, perspectives, mise en scène. Le résultat est un essai poétique, certes déstabilisant et absurde, mais profondément touchant pour la simple et bonne raison qu’il est personnel.

Prenons dès maintenant rendez-vous avec le prochain film d’Alejandro González Iñárritu : Digger, une comédie noire où Tom Cruise, grimé en vieil homme lubrique, tente de sauver le monde du désastre qu’il a lui-même provoqué. Plutôt Mickey 17 ou Pauvres créatures ? Réponse le 30 septembre !

Thomas Cordet

Nous contacter

06 30 62 43 54
cadotmartin9@gmail.com

leseclatsdecran@gmail.com

S'inscrire à notre newsletter

Logo des Eclats d'écranLogo des Eclats d'écran