Sorrentino et Fellini, La Grande Bellezza & La Dolce Vita

ARTICLESCRITIQUES ANCIENS FILMS

Thomas Cordet

3/23/20265 min read

Paolo Sorrentino n’a jamais caché son admiration pour Federico Fellini. Si tous ses films partagent la même ambition esthétique depuis Il Divo en 2008 jusqu'à Parthenope en 2024, c’est bien avec La Grande Bellezza que le réalisateur napolitain signe son Magnum Opus. Exploration philosophique de la beauté et de la laideur, où la caméra navigue comme un être omniscient, attirée par les moindres détails, comme si elle cherchait quelque chose.

C’est cette quête qui motive notre personnage principal, Jep Gambardella, le roi des mondains. A 65 ans, l’écrivain est sur le toit de Rome mais n’arrive plus à écrire : c’est la page blanche, accompagnée d’une douce crise existentielle. Derrière les costumes immaculés, l’appartement avec vue sur le Colisée, les soi-disant amis et les fêtes grandiloquentes, il y a un homme seul, incapable de voir la grande beauté devant lui. Mais elle est partout ! Pour les personnages comme pour nous-même devant notre écran, cette beauté saute aux yeux. Mais Jep ne la voit pas. Pour lui, une seule solution : se réfugier dans le passé.

« Qu'avez-vous contre la nostalgie, hein ? C'est le seul divertissement qui reste à ceux qui se méfient de l'avenir. »

Deux visionnaires du cinéma italien : Paolo Sorrentino et Federico Fellini.

Cet homme qui a tout mais qui ne trouve plus sa place dans le monde : c’est bien le thème récurrent des films de Fellini. Paolo Sorrentino explique dans le Vidéoclub de Konbini : « Fellini parle souvent de la même chose, et le fait qu’on le lui reproche me rend fou. Fellini parle toujours de combien il est difficile de trouver sa place, de l’inconfort de trouver sa place dans le monde, de la sensation de ne plus avoir de point d’ancrage. »

C’est le cas dans Huit et demi bien sûr, mais aussi dans La Dolce Vita, où Marcello Mastroianni se perd puis se retrouve dans une Italie désabusée, pleine de contrastes, entre corruption, progrès et miracles. Ce rapport à l’oisiveté du quotidien, à l’errance, à la femme, à la religion : tant de passerelles entre Fellini et Sorrentino. Mais ce dernier ne se contente pas de moderniser le cinéma de son idole, loin de là.

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Sorrentino ouvre son film par l’épigraphe de Voyage au bout de la nuit. Louis-Ferdinand Céline y parle d’un voyage intérieur, imaginaire, propre à chacun. En effet, il appartient à chacun de fermer les yeux et d’explorer le monde qui se cache derrière ses paupières. Tandis que certains s’échappent dans des contrées inventées, d’autres préfèrent un tout autre voyage : celui de la nostalgie. Telle est la résignation de Jep Gambardella. En projetant la Méditerranée au plafond de sa chambre, il replonge sans cesse dans le souvenir confortable d’un temps où le passé n’importait pas tant, et où le présent était source de réjouissance. Son soixante-cinquième anniversaire lui rappelle que rien n’est éternel, que le plaisir est fugace, et que seul l’amour traverse tous les âges.

Dans La Dolce Vita, c’est le même constat. Une foule de personnages se succèdent dans la vie de Marcello et participent à redonner du sens à son existence, mais seulement pour un bref instant : ils disparaissent aussi vite qu’ils sont arrivés, et l’histoire continue sans eux. Peu de films possèdent autant de personnages secondaires, et chacun aide à dépeindre un monde centré sur un homme qui perd le contrôle.

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Pendant trois heures, on embarque dans ce quotidien moelleux, en souriant tandis que la musique iconique de Nino Rota guide notre découverte de Rome et d’immenses propriétés rurales. Mais des réceptions bourgeoises et des conversations intellectuelles, à la danse et la décadence de la séquence finale, le constat persiste : tout est si futile. Il n’y a presque aucune évolution de personnage dans La Dolce Vita, et pour une bonne raison : tout s’estompe avec le temps, même les gens. C’est que Jep comprend enfin à la fin de La Grande Bellezza :

« Ça finit toujours comme ça. Par la mort. Mais avant, il y a eu la vie. Cachée sous du blabla… Tout est sédimenté sous les paroles et le bruit. Le silence et le sentiment. L’émotion et la peur. Les rares fugitives éclaircies de beauté. Et la tristesse disgracieuse et l’homme misérable. Tout recouvert par le manteau de la gêne d’être au monde. »

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En un peu plus de deux heures, on témoigne de l’acceptation d’un homme vieillissant du fait que la vie - sa vie - n’a pas grande valeur. Alors pourquoi se prendre au sérieux ? Jep l’explique merveilleusement bien à son ami Stefania lors d’un monologue cinglant sur son toit terrasse. La Grande Beauté est partout, dans le moindre détail de ce qui l’entoure, et enchaîner fête sur fête n’est qu’une fuite, gratifiante, mais sans destination. Tout comme les multiples représentations artistiques auxquelles il assiste, devenant aussi ridicules et vides de sens que sa propre existence. Et cela, il l’accepte sans une pointe d’amertume. Dans sa chambre, il ne voit plus la Méditerranée : son plafond lui suffit.

Tout comme Marcello sur la plage à la fin de La Dolce Vita, Jep Gambardella finit par retrouver l’inspiration du présent, en faisant le deuil du passé, et en accueillant l’avenir à bras ouverts. En revisitant une dernière fois le souvenir de jeunesse qui le hante, celui d’un amour manqué, sa Grande Beauté, il renoue avec ses racines et accepte que le temps soit passé. Finies la vanité, la fête, et la recherche sans but : il choisit la résilience, celle de ne pas tout connaître, de ne pas tout comprendre, de ne pas tout contrôler. « Ce qui se trouve au-delà se trouve au-delà. Ce n’est pas mon problème. » En un dernier très gros plan, le sourire trop grand et sincère pour rentrer dans le cadre, l’écrivain est prêt à reprendre la plume.

Thomas Cordet

Endeuillé, Jep contemple l’épave du Costa Concordia : la mort du monstre moderne.

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