Mektoub, my love : Canto due – Critiques de la rédaction
CRITIQUE NOUVEAUTÉS
Thomas Lignereux Ocana, Manon Massène
12/12/20257 min read


Sonder l’été, capturer toute la matérialité qui en découle, saisir la vitalité des fluctuations du soleil, lui donner toute sa sensualité, sa tendresse, ou même sa rudesse, était la force du premier Mektoub. C’était aussi, à n'en point douter, un film sur l’effervescence de l’émoi amoureux, sensuel, érotique, ancré dans un profond rapport aux corps. Des corps dévêtus, suintant, à l’épiderme tanné et scintillant. Dans ce maëlstrom charnel se déployait la toute-puissance de la lumière, des paysages, épousant sans cesse le tumulte affectif ou émotionnel des protagonistes.
Si ce deuxième opus a été conçu dans la même continuité que le premier, il est clair que celui-ci dénote une démarche sensiblement différente. La fin de l’été semble poindre et une échéance fortuite guette les personnages, constamment en sursis, sous l’œil d’Amin, dont, cette fois, le rôle de distant observateur va profondément muter. Cette dimension crépusculaire parcourt le film çà et là, est distillée finement, semant les graines de l’impermanence.
D’une certaine manière, les deux films se répondent, et s’opposent, si l’un prônait une certaine ascendance du cycle de la vie, la naissance, la béatitude d’assister à cette dernière et ensuite la célébration de cet élan de vitalité, ici Kechiche prend le temps, fragment par fragment de démanteler cette tranquillité presque aliénante d’un immuable été purement épicurien, sonnant presque tel un songe, ou un doux souvenir que l’on aurait à cœur de se remémorer et de fantasmer.


La naissance des agneaux (dans le premier volet), sublimée par l’image et saisie avec stupeur et fascination par l’appareil argentique d’Amin laisse place ici à l’âpreté d’une maladie parasitaire qui vient faucher les innocents nouveau-nés. Amin qui prenait le temps de contempler, passer du temps parmi les moutons – en montage alterné avec la scène de boîte de nuit célébrant le brut déploiement d’une vitalité crue et purement charnelle –, ne fait désormais que passer et Ophélie, aux prises avec son propre destin, poursuit sa tâche avec sang-froid. La caméra la suit, se perd, hésite, frétille face à un soleil déclinant, devenu mélancolie, tandis que cette dernière, avec l’aide d’Amin, tente de se dépêtrer de sa situation inextricable d’avortement – liée à sa relation adultérine avec Tony.
Mais c’est d’abord avec un calme olympien que Kechiche tend à faire sombrer certains de ces personnages. Les événements s’enchaînent sans grande tension dramaturgique, sans aucun acte violent ou sexuel. Là où une scène intense entre Ophélie et Tony ouvrait le premier volet, avec Amin en fortuit voyeur, ici c'est tout l'inverse. Ce n’est plus le temps de la luxure mais bien celui des conséquences dudit plaisir. Pour cause, ce qui fait chavirer le climat festif et estival du film dans une fatale mélancolie est cette échéance, ce retour vers Paris, synonyme d’avortement, d’abandon de l’été et de l’insouciance. Mais surtout, pour ensevelir définitivement cette naïveté, presque puérile mais profondément humaine, Tony, succombant encore à la passion, se laisse aller à ses inclinations charnelles, tout en laissant Amin en inconditionnel spectateur, témoin de sa relation prohibée avec Jessica. Kechiche qui semblait, auparavant, se refuser à filmer une quelconque escalade sensationnaliste, tendant dans sa démarche «naturaliste» à rester fidèle au réel, ses inconstances mais aussi sa tranquille dureté, met ici en place un dispositif spectaculaire, quasi vaudevillesque, empreint d’un cynisme plutôt rare dans son cinéma. Il était déjà assez brillant de sa part de jouer pleinement avec l’idée même de «mektoub».


Amin, justement, par chance énorme et circonstances quasi ubuesques, se retrouve presque projeté à Hollywood. Un couscous, une rencontre, un script semblant peu convaincant, quelque peu éculé, devient alors la source d'un profond intérêt de la part d'un producteur américain habituellement indifférent et dédaigneux à l’égard des projets qu’il peut recevoir. Tout se déploie avec aisance et rapidité. Mais Amin reste lucide, ne cède pas à l’excitation, préférant laisser cette chimère dans le monde des rêves, là où Tony se voit déjà en triomphant entrepreneur sur la terre des anges. C’est notamment de cette manière que le metteur en scène projette Amin en sorte d’entité «méta», quasi omnisciente, ou du moins dotée d’un flair presque divinatoire, sans même le savoir. Il est finalement l’avatar du réalisateur, se mouvant à sa guise au sein même des nœuds dramatiques du film.
Tout était bien trop beau et le malheur ne pouvait que guetter. C’est là que Kechiche fait du «mektoub» son dispositif narratif absolu, qu’il peut distordre et manipuler à sa guise. Pris dans sa perpétuelle situation de spectateur, Amin, s’y complaisant, s’y cloître et lorsqu’il se décide finalement à agir, cela reste bien trop tard. À l’instar de la scène d’ouverture du premier film, la séquence d’adultère est le point narratif commun d’où peut diverger le «mektoub», dans un entrelac sensuel, organique et chaotique.
Parce que si la sensualité des corps fascine, il est notable de voir dans la mise en scène de Kechiche un véritable attrait pour la sublimation des visages. Plus encore que dans le premier opus, où chaque élan érotique se concluait par un acte sexuel, quel qu’il soit, ici chaque regard sait cristalliser le désir avec une véritable ardeur, tout en prônant une sorte de retenue quasi ingénue. Chaque visage semble exprimer à la fois le désir et ses contradictions; rien n’est sûr, les relations semblent chavirer, l’amitié semble virer vers l’amour mais rien ne se dessine vraiment. Ophélie et Amin, Amin et Charlotte ? Jessica s’éprend-t-elle d’Amin, pour finalement entreprendre avec Tony ? Amin déclare avoir une petite-amie, est-ce Céline ? Tout s'obscurcit, tout est vaporeux et, volontairement, rien n’est vraiment à disposition pour élucider ces interrogations. Les relations sont multiples, ambivalentes, inconstantes. Frôlant parfois avec la rêverie, le «mektoub» fait enfin intervenir un personnage tant cité mais toujours hors-champ, le fiancé d’Ophélie, Clément.


Entraîné dans ce marasme digne du grand théâtre antique, Amin se retrouve, esseulé, sur le port de Sète, tandis que, magiquement, apparaît Clément avec son escouade militaire. L’onirisme fait passer le film, avec étrangeté, dans un tout autre registre alors que les différents points de tension sont à leur paroxysme. Difficile ensuite de ne pas tomber dans le sensationnalisme mais cette scène totalement brumeuse et plutôt ironique tend aussi à déjouer les attentes de spectacle pur et simple, d’explosion dramaturgique, pour laisser s’introduire un cynisme mordant et narquois, noyant finalement les personnages dans leur propre fatalité, confrontant leur «mektoub» à leur propre mortalité.
Thomas Lignereux Ocana
La destinée, sa fragilité et autres connivences
Retour attendu ou inquiet ?
Mektoub my love-Canto Due n'est pas énormément présent en salle. Alors on se questionne : les spectateurs sont-ils impatients de retrouver Abdellatif Kechiche des années après Canto Uno ? Est-il toujours question d'un malaise collectif quant aux polémiques qui suivent le réalisateur depuis des années ? C'est comme si tout le monde voulait se protéger d'un potentiel désastre. Et pourtant...


On retrouve Amin, personnage principal dans Canto Uno également. Aspirant cinéaste, il a finalement troqué le soleil de Sète pour le ciel gris de Paris. Dans ce nouveau volet, les désirs du jeune homme s'imposent un peu plus: face à un producteur américain habitué à venir dans le coin pour les vacances, il ne se laisse pas engloutir par ce baratineur et refuse de sauter dans le fantasme de l'American dream, à l'inverse de tous les autres. Les personnages de Canto Uno sont toujours là mais très peu représentés à l'écran pour un bon nombre d'entre eux. A la place, cette étrange actrice américaine, insatiable de couscous et aussi attirante que dangereuse. C'est elle qui rythme le film. On se demande quand elle explosera, et c'est passionnant.
En effet, c'est souvent à travers le regard d'Amin que Kechiche nous fait parvenir les informations. C'était le cas dans le premier film Mektoub my love. Ici, c'est comme si nous avions grandi, c'est au spectateur de deviner et de finir certaines intrigues tout seul. Le réalisateur nous laisse en suspend, et parfois étend ses plans à l'infini. Comme si ces 1000 heures de rushs lui avaient fait perdre un rythme, ou bien qu'il aimait tellement certains plans qu'il ne pouvait pas se résigner à les enlever du montage.
Les plans sont effectivement toujours languissants, mais la narration à l'inverse se voit plus structurée. On assiste à une évolution dramatique du début du film jusqu'à la fin, on déambule d'un rêve ou d'un fantasme passé à une fiction, qui pourtant est plus réelle que jamais. Le dernier quart du film nous propose un twist intéressant qui s'apparente tout d'un coup à un thriller. Soudainement, plus rien ne semble s'approcher du réel que Kechiche s'embête à préserver. Il nous rit au nez, il nous fait comprendre que sa réalité, quoiqu'il en fasse, est souvent la bonne. Le réalisateur nous propose un nouveau genre, et il le fait à merveille. Sa signature naturaliste est toujours intacte: la méditérrannée et ses oliviers, les visages qui sourient avec les yeux et les corps qui vivent plus fort que chez n'importe qui.
Certains diront que Canto Due est peut-être moins révolutionnaire, choquant, punchy ou éclatant que Canto Uno. Je pense qu'à l'inverse, on y trouve ce que l'on n'avait pas dans le premier film, une beauté toute singulière: celle des personnages qui se confrontent enfin au réel qu'ils se refusaient à voir. Je pense aussi qu'il y réside une nostalgie palpable des premières images dont on se souvient tous. Canto Due révèle un nouveau chapitre de Mektoub my love avec beaucoup d'humour, de finesse, et aussi un renoncement au voyeurisme des corps. Le film embrasse la sensualité, la folie douce. Tout est réinventé.
Manon Massène
S'inscrire à notre newsletter

