L'esquive (2004) : le langage est la clé

CRITIQUES ANCIENS FILMS

Enzo Beaufort

7/17/20263 min read

Sorti au début de l’année 2004, L'esquive suit un groupe d'adolescents grandissant dans une cité parisienne et préparant une représentation du Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux pour le spectacle de fin d'année ; une pièce qui donnera d'ailleurs son titre anglais au film (Games of Love and Chance). Contrairement à de nombreux films consacrés aux banlieues, le long métrage d'Abdellatif Kechiche ne cède jamais au misérabilisme. Ce qui l'intéresse avant tout, c'est de retranscrire avec le plus de naturel possible les interactions entre ses personnages, et plus particulièrement celles entre Lydia et d'Abdelkrim, ce dernier ayant terriblement du mal à trouver les mots pour lui avouer ses sentiments. Au cœur de cette chronique se trouve donc cette pièce de théâtre, véritable fil rouge aussi bien narratif que thématique. Le parallèle entre les deux œuvres est évident : chez Marivaux comme chez Kechiche, les personnages tentent de s'affranchir des rôles et des codes sociaux qui leur sont assignés, sans jamais y parvenir complètement. En confrontant ces adolescents à une langue et à un univers qui semblent a priori éloignés des leurs, le réalisateur montre que les déterminismes sociaux continuent de peser sur les individus, quelles que soient les époques.

Mais la dimension sociale n'est qu'une seule facette du film. À travers L'esquive, Kechiche raconte avant tout une histoire d'amour, celle de Lydia et d'Abdelkrim. Cette relation fonctionne admirablement grâce à l'interprétation des acteurs, qui jouent comme si les caméras n'existaient pas. C'est là toute la force du cinéma de Kechiche : donner l'impression de capturer le réel plutôt que de le mettre en scène. Cette authenticité passe autant par le jeu des comédiens que par des dialogues d'une spontanéité désarmante, dont on oublie presque qu'ils ont été écrits. La mise en scène, dominée par une caméra à l'épaule constamment au plus près des personnages, renforce encore cette sensation d'immersion. Comme dans La Graine et le Mulet ou les deux volets de Mektoub, My Love, Kechiche prend le temps de laisser respirer ses personnages et d'étirer ses scènes, pour notre plus grand plaisir.

© L'ACID

Et puis il y a cette langue, que l'on pourrait d'abord soupçonner d'être caricaturale avant qu'elle ne se fonde totalement dans le décor. Kechiche fait dialoguer ce langage avec un autre tout aussi codifié : celui de Marivaux, interprété par les élèves lors des répétitions. Ce contraste met en lumière une même difficulté : celle de mettre des mots sur ses sentiments. Malgré les quatre siècles qui les séparent, les personnages de la pièce comme ceux du film peinent à communiquer avec sincérité. Plutôt que d'opposer un langage populaire à un langage considéré comme plus noble, Kechiche les place sur un pied d'égalité. Chacun possède son rythme, sa musicalité et sa manière propre d'exprimer les émotions. En les faisant coexister, le réalisateur rappelle que les différences de langue, d'époque ou de milieu social s'effacent devant l'universalité des sentiments humains.

Plus de vingt ans après sa sortie, L'esquive conserve toute sa force. Derrière son apparente simplicité se cache un film d'une grande finesse, qui dépasse largement le portrait d'une jeunesse de banlieue pour devenir une réflexion sensible sur le langage, les rapports sociaux et la difficulté d'aimer. Un cinéma profondément humain, dont le naturel est sans doute la plus belle des mises en scène.

© Le Grand Action

Enzo Beaufort

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