Les fraises sauvages, Ingmar Bergman (1957) : introspection onirique et mélancolie
CRITIQUES ANCIENS FILMS
Alyssande Dauriac
5/18/20263 min read
A peine Le Septième Sceau fini, le cinéaste suédois Ingmar Bergman, alors au faîte de sa gloire, propose en 1957 un film tout aussi contemplatif que son précédent, Les fraises sauvages. Isak Borg, ancien médecin de 78 ans traverse une partie de la Suède pour se rendre à Lund en compagnie de sa belle-fille afin d’y être récompensé pour l’ensemble de sa carrière. Soubresauts du présent et du passé s’entremêlent dans ce road trip movie métaphorique, donnant l’occasion de faire la part belle à l’introspection pour dresser le portrait d’un homme rongé par les regrets d’une vie d’égoïsme.
Après les aspirations métaphysiques de son long-métrage précédent, le réalisateur met de nouveau en avant des questionnements existentiels à travers la plongée introspective dans l’existence et la conscience d’un vieil homme d’abord acariâtre : Isak est d’emblée présenté comme un personnage teigneux et amer, qui semble n’avoir de considération que pour lui-même, mettant une distance bourgeoise entre les gens qu’il côtoie. C’est au cours du voyage vers le couronnement de sa carrière qu’à la réussite professionnelle se superposent les échecs personnels. Au côté de sa bru, l’habitacle et le trajet deviennent métonymie des rêveries et questionnements que le personnage éprouve, comme cette impressionnante scène d’ouverture où l’ancien médecin se promène et tombe sur son cadavre, ou encore lorsque dans un tribunal, une cour dénuée de sentiment le condamne arbitrairement pour sa froideur. A la lisière du fantastique, le long-métrage dessine les contours flous de l’inconscient d’un être au crépuscule de son existence : souvenirs d’enfance diffus, à travers les repas d’une grande famille bruyante et joyeuse puis la visite, bien réelle, à une mère à laquelle on a trop peu parlé et l’arrivée finale d’un fils aussi froid et cynique que son père ; revivance des amours passées – son amour de jeunesse, idylle d’enfance abandonnée à d’autres impératifs, et la femme qui a partagé sa vie, décédée, qu’Isak aperçoit avec son amant.
Les Fraises sauvages, Carlotta Films (1957)






Œuvre singulière, profondément existentielle et onirique, Les fraises sauvages est peut-être l’une des plus marquantes du maître suédois. A travers la traversée d’un médecin vers l’accomplissement de sa vie et le bilan qui en découle, Bergman propose une réflexion sur le passage du temps et compose un examen de conscience qui confine à l’exercice de style, confirmant par la beauté plastique saisissante de son travail et la justesse de l'ensemble son immense talent de metteur en scène comme de directeur d’acteurs.
Le noir et blanc compose un cadre édeniste, se fait l’écho d’une nature fantasmée où dans l’hédonisme le plus pur on cueille les fruits sauvages et insouciants de sa jeunesse. La composition, les cadres, le travail sur la lumière et la somptuosité absolue de la mise en scène subliment les protagonistes et les décors ; les femmes sont centrales, filmées et magnifiées en figures libres dans une époque pourtant si corsetée, miroirs des regrets et du temps qui passe que le vieil homme, malgré sa froideur originelle, finit par mirer avec une tendresse nouvelle. A ces rêveries en dehors du monde et de l’espace se juxtapose un présent qui ne cesse de confronter le protagoniste à ses propres failles : un jeune couple se déchire, un autre s’apprête à découvrir la parentalité et des Jules et Jim suédois croisés sur la route font la part belle aux amours libres. La confrontation à la jeune génération d’une liberté insolente et les échanges avec la bru permettent d’entrer dans l’arc le plus intéressant de la métaphore du voyage : la rédemption. Dire ou ne pas dire, exprimer ses sentiments et regrets, conseiller ou déconseiller devient ainsi la clé pour se faire pardonner, accepter et avancer ; cette traversée dans le temps figurant la possibilité d’un ultime pardon, d’un renouveau aussi dans le déploiement de la cellule familiale pour envisager sereinement l’avenir et les liens qui demeurent.
Les Fraises sauvages, Carlotta Films (1957)
Les Fraises sauvages, Carlotta Films (1957)
Alyssande Dauriac
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