Interview : Pisces de Lee Dror

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Ethel Bouleux

3/7/202610 min read


Pisces réalisé par Lee Dror et écrit par Omer Hamawy Ernst est un court-métrage d’animation israélien. Il met en scène une femme, Rona qui coupe les ponts avec sa famille et quitte Israël pour déménager au Japon. Elle travaille là-bas comme membre de famille à louer et nous pouvons ainsi voir ses différents rôles au long de sa journée.
Lorsque Rona reçoit un appel de son père lui annonçant la mort de sa soeur, sa vie est bouleversée et révèle ses blessures les plus profondes et intimes.

  • J’apprécie en début d’interview d’avoir une courte présentation réalisateurs. Je vous laisse m’expliquer qui vous êtes, ce que vous faites/avez fait et d’où vous êtes originaire.

Je m'appelle Lee Dror, je suis animatrice et illustratrice. Je suis originaire de Tel Aviv, en Israël.
Je travaille sur des courts métrages d'animation, pour la télévision et des productions commerciales, parfois pour mon propre compte. Il y a longtemps, en 2015, j'ai étudié à l'Académie d'art et de design Bezalel, à Jérusalem. J'adore visualiser des histoires qui parlent de la famille, car je trouve que cela touche à des sentiments très complexes et intéressants.

  • Pourquoi avoir nommé ce court-métrage Pisces ? Est-ce pour sa portée astrologique ?

D'une certaine manière, oui, car le symbole représente deux poissons, comme les deux sœurs.
De plus, j'aime la signification astrologique des deux sœurs réunies dans un bocal, liées d'une certaine manière. C'est un ami qui m'a suggéré cette idée lorsque je lui parlais du film. Je travaillais sur le visuel et le développement, et il m'a proposé cette excellente idée. Cela fait longtemps que je réfléchis au concept de distance et de proximité. Car c'est vraiment le sujet de l'histoire : être si loin physiquement, mais si proche émotionnellement.

  • Quand j’ai vu Pisces j’ai rapidement compris l’association du Jaune avec Israël et le Bleu avec le Japon. Expliquez-moi pourquoi ce choix ?

En Israël, il fait très chaud et le soleil brille, mais c'est aussi brûlant. Ça vous brûle de l'intérieur et c'est parfois trop. D'un autre côté, le bleu me rappelle certaines techniques utilisées dans la peinture japonaise. Cette couleur souligne le sentiment de solitude que Rona ressent dans sa vie. Il ne s'agit pas du Japon, mais de l'état d'esprit émotionnel dans lequel elle se trouve.
Quand j'y ai réfléchi, j'ai pensé à fade au blanc plutôt qu'au noir, mais après coup, le jaune et le bleu m'ont rappelé le kintsugi, car le jaune souligne le point de rupture et c'est beau : Rona veut tout oublier. Mais encore une fois, tout comme le symbole des poissons, c'est comme si cela ne pouvait exister qu’ensemble.

  • Chaque artiste dans le milieu de l’animation fait face à un choix quant à la texture et au moyen d’animer. Quel était votre processus de recherche vis-à-vis de cela ?

Tout d'abord, lorsque je réfléchissais au scénario et que je faisais mes recherches, j'ai essayé le crayon, puis l'aquarelle, avant de finalement passer au numérique et de reproduire ces aquarelles sur ordinateur. J'ai pu constater l'effet produit par les différentes techniques.
Je pense que dans l'animation, l'essentiel du travail étant consacré à l'acteur, cela donne un aspect réaliste à la mise en scène.
De plus, en ce qui concerne la musique, les Israélien.nes savent, mais les autres ne le comprennent pas : la chanson du début est une reprise japonaise d'une chanson israélienne. C'est donc comme un easter egg, les gens sont confus parce qu'ils connaissent le rythme, mais ce n'est pas en hébreu. D’ailleurs c'est la même chanteuse israélienne qui chante, mais en japonais. Cela sert mon scénario, sur cette femme étrangère au Japon qui est comme une agente secrète.

  • Avez-vous des inspirations notables qui vous ont accompagnées pendant la production ?

Je suis une grande fan d'animation japonaise et j'ai beaucoup pensé à certains réalisateurs comme Isao Takahata et son long métrage : Souvenirs goutte à goutte.
Au studio Ghibli, il y a aussi Kiki la petite sorcière de Hayao Miyazaki. J'adore la façon dont il traite avec intelligence le burn-out, le doute, la confiance en soi, le passage à l'âge adulte... La scène avec la peintre dans la forêt est très émouvante, je pleure à chaque fois ! Je pense à ce message qui dit que parfois, on se sent vide, on n'a plus d'inspiration, mais que ce n'est pas grave.
En France, j’aime beaucoup cette réalisatrice, Céline Sciamma. Je me souviens avoir vu Bande de filles et m'être dit que c'était merveilleux. Ces films m'inspirent beaucoup, car ils traitent du drame intérieur et extérieur. J'adore leur approche. Il y a aussi Les Petits Mouchoirs, qui est également très émouvant.

  • J’aimerais savoir comment s’est passée votre collaboration avec Omer Hamawy Ernst ?

Ce fut vraiment une expérience très enrichissante. J'ai commencé à comprendre que mon film avait besoin de dialogues et d'animations complexes, alors j'ai su que je voulais travailler avec une scénariste, afin qu'elle puisse avoir un réel impact sur l'histoire et sa construction. Encore une fois, c'est une de mes amies qui étudie le cinéma qui m'a dit qu'elle avait un contact, qui se trouvait être Omer. D'une certaine manière, nous avons ces deux intelligences : l'écriture et le dessin. Nous avons donc présenté notre projet à Amit Gicelter, de Hive Studio, qui a accepté de le produire. Je tiens également à remercier la Makor Film Foundation, le Pais Culture Fund et le Jerusalem Film Fund, sans lesquels ce court métrage n'aurait pas pu voir le jour.
Mais globalement, c'est surtout une question de sentiments : un animateur a besoin d'un scénariste, et son point de vue m'a apporté des éléments que je n'avais pas vus. Je suis très attachée au travail d'équipe et je dois bien choisir mes partenaires pour que cela fonctionne. Dès le début, je lui ai dit ce que je voulais et elle s'est montrée très ouverte pour l'améliorer.

  • Parlez-moi du métier de votre personnage principal. Elle prétend être un membre de la famille par ses loueurs ? Comment l’idée vous est-elle venue ?

Il y a longtemps, environ 15 ans, j'ai voyagé seule au Japon pendant deux mois, en compagnie de Japonais. Au fil de nos conversations, nous avons parlé des choses étranges qui se passaient au Japon et de ce qu'ils en pensaient : ils m'ont parlé des personnes atteintes du syndrome Hikikomori, un véritable syndrome qui rend les gens effrayés à l'idée de sortir de chez eux. Ces personnes ne veulent pas quitter leur maison, alors elles appellent pour les soigner : une « sœur à louer », même si c'est en fait une psychologue (elles ne l'appellent simplement pas ainsi).
Cette personne essaie de les aider, son objectif est de les faire sortir et de les aider à surmonter leur peur. C'est une réalité, les gens vont à des funérailles même s'ils ne connaissent pas le défunt, juste pour pleurer, il y a des petits-copains à louer. J'ai lu un essai sur une personne dont le travail consistait à s'asseoir à la même table et à ne pas parler. Juste à être présente.
C'est une idée très intéressante, car Rona ne veut aucune relation avec sa famille, mais elle intègre de nombreuses familles pour travailler, en tant que membre à part entière. La plupart d'entre nous ne feraient probablement pas ce travail, car il est exigeant et il faut être une autre personne devant quelqu'un.
J'ai découvert qu'il existe un film américain avec Brendan Fraser, intitulé Rental Family. Je ne savais pas que cela existait, mais c'est incroyable, l'affiche est la même que celle de mon film : il est assis dans un train avec des gens autour de lui. J'ai hâte de voir à quoi cela ressemble, mais je trouve génial de réutiliser cette idée.


Ma critique

Pisces est une très belle histoire, presque impossible à imaginer dans la vraie vie, pourtant comme la réalisatrice nous le confie, il s’agit d’une réalité au Japon. Dans ce film, Rona semble s’être éloignée le plus loin possible de sa famille, partant à 13 000 kilomètres. Pourtant, elle fait de son nouveau travail le fait d’être « membre de la famille à louer ». Ainsi, on tangue dans le film entre le jaune solaire et viscéral de Jérusalem, à la solitude froide du Japon.

Lorsque Rona apprend que sa soeur est morte, sa vie part littéralement dans tous les sens, elle vogue dans un deuil spirituel qui la transpose dans un autre monde. C’est aussi grâce à l’outil de l’animation et du surnaturel que Lee Dror arrive à nous submerger sous l’eau avec elle. On comprend son vertige et sa vie sans dessus dessous.
Soudainement l’association du bleu et du jaune prend une autre tournure. Il ne s’agit plus vraiment d’une histoire de pays et de météo. C’est une réelle fraction émotionnelle. Les souvenirs entachent la réalité, sans être nostalgiques et mélancoliques. Au contraire, ils semblent la tirer vers une résurrection, ils lui donnent une certaine force.


Pisces est un très beau film qui mérite le détour, il est fort et impactant. En 12 minutes, on voyage à travers la réminiscence d’un bref instant, a priori anodin. Le court-métrage arrive à vous rappeler à quel point tout peut basculer. À quel point il ne faut pas oublier ceux qui nous forgent.

Interview traduite de l'anglais par

  • Pisces a un fort attachement à l’eau, sous toutes ses formes. C’est presque un personnage en soi, elle est tantôt douce ou alors étouffante. Est-ce une sorte de conscience générale ?

Très bonne analyse, je ne l'avais pas vu sous cet angle, mais c'est exactement ce que je pensais et ce que je voulais.
J'ai vraiment prêté attention à l'eau, car lorsque Ella Ben Yaacov, mon animatrice principale, a travaillé sur les scènes aquatiques, elle a essayé d'insuffler des émotions à l'eau, ce qui est vraiment complexe à réaliser. J'avais besoin de faire des recherches visuelles et de faire appel à des artistes spécialisés dans les effets spéciaux. Nous avons donc rencontré Gal Efodi, une animatrice d'effets visuels. Elle nous a dit que l'eau avait une personnalité et que nous devions y réfléchir et la faire ressortir dans l'animation. Nous avons essayé de comprendre l'eau, car elle représente les sentiments de Rona. Elle essaie de les refouler, mais ils sont plus forts qu'elle. J'aime aussi beaucoup les vagues dans Pisces, qui représentent en fait une baie marine de ma ville natale, Ashdod. Vous savez, parfois, on est obsédé par une petite chose, comme moi et cette eau, mais la plupart des gens ne la voient pas. Alors quand quelqu'un la voit, ça fait plaisir !

  • Je me permets une question à laquelle vous n’êtes pas obligée de répondre. À quel point cette œuvre vous est-elle personnelle ?

En réalité, cette histoire parle de mes regrets au sein de ma famille. En fait, dans Pisces, je suis en quelque sorte la sœur décédée. J'ai ce conflit intérieur avec mon petit frère, vous savez, certaines personnes sont très proches de leur famille. Mais la question des relations entre frères et sœurs est comme un nuage sombre, je suis un peu jalouse que la plupart des frères et sœurs soient les meilleurs amis du monde. C'est un souhait que j'ai.
Ce film, d'une certaine manière, peut être la pire chose qui puisse arriver, ce sentiment de regret et de manque ne doit jamais se produire, cette peur de ne jamais avoir une bonne relation avec mon frère m'a fait réfléchir encore et encore.
Après ce film, j'aimerais que les gens aient ce genre de flash pour se dire « oui, je vais appeler mon père, ou ma sœur... ». J'aimerais qu'ils réalisent ce qu'ils ont avant qu'il ne soit trop tard.

  • Dernière question : auriez-vous des projets en cours dont vous auriez le droit de nous parler ?

Pour l'instant, je ne peux rien dire de précis, mais j'ai plusieurs projets en cours, à différents stades de développement. Je fais de mon mieux pour y réfléchir. Je fais des recherches sur le matériel et je me demande si je dois apprendre la 3D. Mon histoire porterait sur les ballons à l'hélium. J'essaie de visualiser quelque chose qui se rapproche de ce matériel.
Je pense également à des thèmes cinématographiques, principalement liés à la solitude masculine. Ce genre de sujets m'intéresse, j'essaie de mieux les comprendre. J'ai principalement fait des recherches sur Internet à partir d'histoires réelles relayées par les médias. De plus, Internet a commencé à avoir un impact énorme quand j'étais petite, ce qui le rend également intéressant à mes yeux. Mais ce qui est très important pour moi, c'est d'avoir une histoire à laquelle tout le monde peut s'identifier.

Ethel Bouleux