Entretien avec Nathan Ambrosioni et critiques de son nouveau film «Les enfants vont bien»

CRITIQUE NOUVEAUTÉS

Martin Cadot, Klara Benard, Marie Boudon, Thibault Jeanroy

12/1/202510 min read

Après « Les Drapeaux De Papier », « Therapy » et « Toni En Famille », le jeune réalisateur Nathan Ambrosioni, âgé de seulement 26 ans, revient sur le devant de la scène avec son nouveau film « Les enfants Vont Bien », porté par des actrices talentueuses : Camille Cottin, qu’il a déjà dirigée dans « Toni en famille », Juliette Armanet, chanteuse de plus en plus présente au cinéma notamment avec son film « Partir un jour » présenté en ouverture du Festival de Cannes 2025, et la lumineuse Monia Chokri qui ne cesse de briller avec par exemple, son dernier film en date « Des Preuves D’Amour ».

Nathan Ambrosioni est un cinéaste très prometteur qui a déjà reçu de nombreux prix. Né en 1999, il se fait connaître dès l’âge de 20 ans avec son film « Les Drapeaux de papiers » porté par Noémie Merlant et Guillaume Gouix. C’est en 2023 que sa carrière de cinéaste décolle vraiment avec « Toni en Famille », une histoire féministe, engagée et familiale.

« Les enfants Vont Bien » a été projeté en avant-première au Festival International de la Roche sur Yon, le 19 Octobre 2025, en présence de Nathan Ambrosioni et de Camille Cottin. C’est ce festival qui avait déjà mis en lumière le travail de Nathan sur ses premiers films il y a quelques années. Il y revient avec émotion et en tête le souvenir inoubliable d’un couple Yonnais qui l’avait alors hébergé, donnant ainsi une dimension particulière à cette avant-première.

Les enfants vont bien nous raconte l’histoire de Jeanne et de Suzanne. Suzanne, une mère de famille de deux enfants, rend visite un banal soir d’été à sa sœur Jeanne qu’elle n’a pas vue depuis longtemps. Du jour au lendemain, tout bascule quand Suzanne décide de disparaître en laissant simplement un mot et en abandonnant à Jeanne la garde de ses enfants.


LE POUVOIR AUX FEMMES


Nathan ayant grandi entouré de femmes, notamment de sa sœur, la thématique de la maternité, comme dans Toni En Famille, allait de soi. En écrivant ses films, le réalisateur avoue avoir l’impression que sa sœur l’accompagne. C’est avec tendresse, mélancolie et sans jugement que Nathan Ambrosioni nous peint le portrait d’une femme forte, sensible et touchante, allant au-delà des clichés et des a priori.

Le casting du film est composé uniquement de femmes, dont un couple formé de Jeanne (Camille Cottin) et Nicole (Monia Chokri). Les hommes et les pères sont absents. L’objectif est de montrer la maternité sous plusieurs facettes, à travers plusieurs portraits de femmes, sans la référence de la figure paternelle. Ce choix d’un casting intégralement féminin est un très bon choix : le film laisse toute la place aux femmes, tout en douceur, sans pudeur ni cliché. Le trio d’actrice Camille Cottin, Juliette Armanet et Monia Chokri forme un mélange complémentaire. Leur sensibilité naturelle est mise en valeur par la mise en scène et par la place que leur laisse le réalisateur, bien au-delà d’un simple jeu d’actrices, donnant au film une vraie justesse.


LA FORCE DE L’ENFANCE ET LES RÊVES BRISÉS


L’enfance et l’éducation forgent les caractères dès le plus jeune âge mais comment avoir un cadre quand notre seule figure maternelle décide de partir et que la figure paternelle est absente ? Du côté de l’adulte responsable, comment devenir un bon tuteur ou modèle sans être parent ?

La force du film doit beaucoup aux enfants : Manoâ Varvat (Gaspard) et Nina Birman (Margaux) ne sont pas infantilisés, ni ne sont des personnages secondaires. Filmés sans trop de contraintes ils enrichissent le jeu collectif par leur naturel.

Quand Nathan filme Jeanne, leur tante, qui doit soudain devenir une figure maternelle, quand elle-même ne sera et ne voudra jamais être mère, le cadre est plus large et plus grand, faisant paraitre Jeanne plus petite et moins autoritaire. Cette femme forte, pleine de doutes, essaye juste d’aimer et de gérer une situation presque hors de sa portée. Ce film est une histoire de résilience, car l’arrivée abrupte des enfants dans la vie de Jeanne provoque un renouveau, non pas de façon brutale ou miraculeuse, mais tout simplement à la faveur d’une déconstruction des croyances de Jeanne qui n’associait pas les enfants à une vie remplie de bonheur et de joie. Là encore Les Enfants Vont Bien casse les clichés de la figure maternelle.


LES INFLUENCES DU CINÉMA ASIATIQUE


Nathan Ambrosioni s’inspire depuis longtemps des plus grands comme Edward Yang, notamment avec «Yiyi» et ses plans larges, ses surexpositions à travers les fenêtres, ses plans bien délimités et ses jeux de lumières, créent une ambiance particulière. De plus comme avec le réalisateur, Kore-Eda où la forme va au-delà du récit.

Pour conclure brillamment, Les Enfants Vont Bien sortira le 3 décembre 2025 en salle : ne réfléchissez pas, laissez vous porter par l’art et la sensibilité de Nathan Ambrosioni, qui ne vous décevra pas.


Klara Benard


Entretien entre Nathan Ambrosioni par Martin Cadot


C’est plus un drame qu'une comédie ?
— C’est un drame, oui. Ce n’est pas du tout une comédie. Il y a bien quelques moments de légèreté, comme dans mes autres films, mais ce n’est pas une comédie dramatique comme Tony en famille. Le film avance vers la lumière, mais il reste profondément ancré dans l’intime et la gravité.

L’idée, c’est de faire un film tourné vers l’avenir ?
— C’était important pour moi qu’il y ait de l’espoir. On ne sait pas si cette femme revient ou non, ce n’est pas un thriller : c’est surtout une histoire de famille. Au-delà du mot “drame”, c’est un récit du quotidien, porté par Camille Cottin et surtout par deux jeunes enfants, Nina Birman et Manoâ Varvat, qui ont un rôle central.
Je ne voulais pas les enfermer dans un récit de pure tragédie. Ils incarnent l’enfance, et l’enfance est vouée à grandir : il fallait préserver cette lumière, leur donner une vraie place sans les maltraiter inutilement.

C’est la première fois que tu travaillais avec des enfants si jeunes. Comment ça s’est passé ?
— Très bien. Le casting a été long : plus de cinq cents enfants vus, avec ma directrice de casting. Avec Nina et Manoa, il y a eu une évidence : malgré leur jeune âge, ils avaient envie d’être là et une compréhension étonnante du film.
Sur le plateau, c’était fluide. On leur parle différemment qu’à Camille Cottin ou Juliette Armanet, mais ce sont de vrais acteurs : texte su par cœur, instinct très fort. Les enfants jouent naturellement, dans la vie comme au cinéma.
Pour les scènes plus difficiles, j’utilisais la méthode du “perroquet” : je disais la réplique, ils la répétaient, et je retirais ma voix au montage. Ça permettait d’aborder des moments qu’ils ne comprenaient pas totalement, sans les brusquer.

Les enfants ont des horaires stricts. Comment gère-t-on cela ?
— C’est très compliqué. Une scène dure trois heures, et… on a trois heures par jour avec eux (rires). Ça explique les quarante-deux jours de tournage. Avec l’équipe, on était sous pression permanente, mais on ne voulait pas qu’ils le sentent.
Ils apparaissent dans soixante scènes sur cent dix : leur présence structure tout le tournage. Les journées sans enfants, avec Camille, Monia ou Juliette, étaient plus simples, mais rares.

Avez-vous tourné tout d’un coup ?
— Oui, tout d’un seul bloc.

Pour le casting de Camille Cottin, Juliette Armanet, Monia Chokri… tu écrivais déjà pour elles ?
— Pour Camille, oui. On avait envie de retravailler ensemble après Tony en famille. Le rôle exigeait quelque chose de plus intérieur, et c’était l’occasion d’explorer cette palette.
Juliette Armanet, je l’ai choisie aussi pour sa ressemblance frappante avec Camille — les deux se font d’ailleurs confondre dans la rue. Et j’admire beaucoup son travail de musicienne.
Monia Chokri, que j’avais adorée dans Simple comme Sylvain, apportait une dimension plus internationale. Dans le film, elle joue l’ex-femme de Camille.

Pourquoi le titre Les enfants vont bien ?
— Au début, le film s’appelait Le monde qui nous sépare. Mais c’était trop abstrait, trop métaphorique.
J’avais besoin d’un titre qui affirme la place des enfants, qui rassure aussi le spectateur, parce que le matériel promotionnel est assez sombre. Les enfants vont bien ouvre une porte vers la douceur.
Et c’est aussi un petit clin d’œil à Adieu les enfants de Louis Malle.

Comment est née cette histoire ?
— De plein de choses. D’abord les disparitions volontaires, qui m’ont fasciné. Puis l’envie de retravailler avec Camille. L’envie de parler d’enfance, d’attente, d’absence.
Le film n’est pas autobiographique, mais il puise dans des sentiments familiaux très personnels — des questions que je me posais enfant, ado, et encore aujourd’hui.

La force du film réside dans le temps qu’il prend pour installer les liens entre Jeanne et les enfants. C’était prévu à l’écriture ?
— Oui, dès l’écriture. Je voulais filmer l’attente, cette temporalité étrange où les jours se répètent. Les gestes quotidiens sont le cœur du film.
Au montage, l’enjeu était le rythme : trouver la bonne prise, rester fidèle à ce qui avait été pensé. Je ne cherche jamais à “trouver” le film en post-production ; je le monte moi-même, donc j’ai besoin que tout soit clair avant.

Après les avant-premières, quels retours t’ont marqué ?
— Les spectateurs parlent beaucoup des enfants. Et une question revient sans cesse : “Pourquoi n’y a-t-il pas d’hommes dans le film ?”
C’est fou comme l’absence d’hommes déstabilise encore en 2025, alors qu’ils occupent 70 % des rôles principaux au cinéma. Un film centré sur des femmes intrigue. Et une partie du public plus jeune, elle, ne se pose même pas la question.

Un futur projet ?
— Oui, doucement. Encore un film autour de la maternité, de l’intimité, de la famille — mais abordé autrement. Je prends mon temps.

Martin Cadot



Les enfants vont bien, le titre comme une affirmation frontale à la question qui traverse tout le film. Les enfants vont-ils bien ? Leur mère est partie. Suzanne n’est restée que quelques minutes à l’écran avant de disparaître, et laisser derrière elle la trace profonde et omniprésente de son absence. Juliette Armanet étonne et émeut dans ce rôle si retenu et pourtant si imposant, cette femme spectrale, fantomatique, chargée de mystères et de douleurs invisibles – jusqu’à ce qu’elle le devienne elle aussi.

Nathan Ambrosioni signe un long-métrage d’une profonde empathie et d’une grande tendresse. Distance, douceur de la caméra qui reste immobile, qui se rapproche mais jamais trop près. Le récit de cette disparition inexpliquée laisse place à l’incompréhension des personnages qui demeurent, offre un espace aux doutes, aux questions, leur permet d’exister. C’est un regard posé sur l’enfance, la sororité et la maternité : comment empêcher la famille de voler en éclats quand la clé de voute s’est volatilisée ? Camille Cottin est bouleversante dans son rôle de sœur démunie, de mère involontaire, mais aussi d’amante maladroite, le film dévoilant une belle relation amoureuse entre deux femmes prêtes à tout pour se venir en aide. Au-delà de toutes ces facettes le personnage de Jeanne est surtout celui d’une femme qui se bat coûte que coûte contre le désespoir. L’absence révèle à quel point le vide est écrasant, et tout l’enjeu du film, c’est de ne pas basculer, au risque de disparaître à son tour.

On se doit d’applaudir la magnifique performance des jeunes Manoã Varvat et Nina Birman, dans le rôle des enfants de Suzanne, qui livrent un jeu plein d’entrain et de force. On ressort de la salle avec le cœur lourd mais gonflé d’espoir. Les enfants iront bien, ou du moins, ils iront mieux. Et nous aussi.


Marie Boudon

Son nom ne fait pas encore briller les yeux de tout le monde, mais le temps fera son œuvre, et surtout la sortie de son nouveau long-métrage, Les Enfants vont bien, dans lequel Camille Cottin donne vie à une bourreau de travail dont la vie ne laisse pas forcément la place à des enfants, et qui va se retrouver du jour au lendemain avec les deux enfants de sa sœur, disparue dans la nature sans donner plus d’explications.

LE DRAME FAMILIAL, THÈME CENTRAL CHEZ AMBROSIONI
Un nouveau long-métrage assez poignant qui traite d’un sujet rarement aperçu à l’écran : la disparition soudaine d’une tutrice qui délègue alors volontairement l’autorité parentale à une proche.

Plus ou moins dans la même lignée que son précédent film, Toni en famille, dont Camille Cottin était déjà l’héroïne, sauf que c’était elle la mère de famille ! Ici, rôle différent, mais performance pas moins bouleversante ! Une présence authentique, mêlée à une palette de jeu incroyable ! Et que dire des deux jeunes enfants qui lui donnent la réplique (Manoa Varvat et Nina Birman), qui sont au plus juste dans leurs réactions et agissements.

LA BARRE AU-DESSUS POUR CE NOUVEAU LONG-MÉTRAGE
Une comédie dramatique qui va crescendo, qui prend grand soin de faire interagir entre eux chaque membre de cette équipe soudée, et de mettre l’accent sur la manière dont chacun agit ! Ambrosioni ne s’arrête pas à la direction d’acteurs : les plans dans lesquels il fait vivre son univers et ses protagonistes sont davantage travaillés pour rendre ce récit plus réel.

ET AUSSI QUELQUES INFLUENCES NOTABLES...

Son étalonnage est aussi plus élaboré, lui-même inspiré par des films comme Kramer contre Kramer. Le drame porté par Dustin Hoffman et Meryl Streep parle d’une mère qui délègue ses responsabilités parentales à son mari, ce qui bouleverse son quotidien et celui de leur enfant.

Sauf que dans le film de 1979, le départ n’est pas sans retour, alors que dans le film de Nathan Ambrosioni, ce dernier fait planer le mystère sur le retour de la mère jusqu’à la dernière minute ! Cette nuance de suspense apporte un véritable enjeu à l’histoire. Le réalisateur cite aussi Kore-Eda comme influence majeure.



Les Enfants vont bien s’impose comme un nouveau style de comédie dramatique, finement écrit, qui paraît si ancré dans la réalité, et pourtant, son réalisateur a bien dessiné les contours d’un univers qui lui est propre et qui nous touche humainement. Un drame qui dépasse émotionnellement et artistiquement ses précédents travaux, et impose son auteur comme un artiste pertinent, en quête d’authenticité et de vérité, mais qui compose surtout des personnages saisissants, en parfaite symbiose avec son cinéma.

Thibault Jeanroy