Cuisine et cinéma : une quête esthétique commune
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Thomas Cordet
2/1/20267 min read
« Mon devoir est de faire en sorte que celui qui voit mes films ressente le besoin d’aimer, de donner son amour, et qu’il perçoive l’appel de la beauté. »
Andreï Tarkovski


Pour le réalisateur du Miroir et de Stalker, le cinéma est un art intrinsèquement lié à la recherche du beau, à la poésie et aux sentiments. Comme la peinture, la musique et la littérature, il s’exprime en chacun de nous par sa résonance avec nos sensibilités. Avec ses films, Tarkovski manipule les images et sculpte le temps dans une démarche artistique absolue, où la beauté et l'intériorité priment sur la réalité brute. Il explore l’intime, le personnel, en puisant dans ses propres souvenirs pour provoquer l’imaginaire.
Et si une autre forme d’art, bien plus concrète, poursuivait le même objectif ?
Menus-Plaisirs - Les Troisgros © Frederick Wiseman / Zipporah Films / 3 Star LLC
« C’est une histoire d’amour, la cuisine. Il faut tomber amoureux des produits et puis des gens qui les font. »
Alain Ducasse
Des champs à l’assiette, les chefs du monde entier façonnent la nature elle-même avec amour et altruisme. A la fois noble et populaire, la Cuisine est une forme de générosité totale : des hommes et des femmes s’activent dans l’ombre pour offrir à une poignée d’inconnus un moment de paix et d’exaltation. Le “simple” acte de transformer la matière brute en œuvre d’art comestible représente la recherche la plus pure de beauté, la plus primitive. La haute gastronomie s’inscrit comme l’apogée de cette ambition, en repoussant les limites de l’art de la table. Une discipline plurielle rendue possible par de multiples expertises : comme au cinéma !
Se pourrait-il alors que l’esthétique culinaire et cinématographique… soient plus proches que l’on ne le pense ?
Dans une grande cuisine de pierre, de bois, de fonte et de cuivre, entre le four et l’âtre de la cheminée, la magie opère. Nos cinq sens sont en éveil à la découverte de toutes ces richesses. De longues scènes de préparation minutieuse s'enchaînent, rythmées par les chants des oiseaux le jour et celui des grillons la nuit, auxquels s'entremêlent aussi le crépitement du feu et les ustensiles qui s'entrechoquent. On entend parfois une vache, un paon... L'été enrobe la cuisine d'Eugénie et Dodin en la baignant de sa lumière divine.
Mais au-delà des fourneaux, une histoire d'amour tendre et inavouable. C'est bel et bien la deuxième passion de Dodin Bouffant, le titre est si bien trouvé. Une passion brûlante et dévorante qui accompagne chaque repas, et qui se conclut la nuit tombée au sommet de l'escalier de service. Cet amour transparaît dans la réalisation et la photographie de Tran Anh Hung, par cette chaleur, ces tableaux idylliques de la fin du XIXe siècle, entre la maison, le potager, le lac, la forêt. La nature s'exprime de ses sons et de ses mille couleurs.


La Cuisine est une histoire d’amour : La Passion de Dodin Bouffant


La Passion de Dodin Bouffant © Copyright Carole Bethuel - 2023 CURIOSA FILMS – GAUMONT – FRANCE 2 CINÉMA
Le réalisateur franco-vietnamien rend hommage à la gastronomie française par son authenticité, son réalisme, et sa stimulation des sens. Un véritable banquet cinématographique. On se régale autant des préparations généreuses imaginées par Pierre Gagnaire que par la réalisation douce et contemplative de Tran Anh Hung. On ne cherche pas à raconter, on cherche à ressentir. Et quand vient l’heure de la dégustation, l’explication détaillée des plats sert moins à la connaissance qu’à la prise de conscience, à l’amour infusé dans chaque assiette. La romance entre Eugénie et Dodin ne fait qu’un avec les produits qu’ils travaillent, et la mise en scène ne manque aucune occasion de nous le faire savoir.


Bon, soyons honnêtes : bien manger, c’est cool. Quand on se régale, la Cuisine n’a pas besoin d’être intellectualisée, le plaisir et les sentiments suffisent. Tiens donc, un autre point commun avec le cinéma ! L’industrie hollywoodienne s’est même spécialisée dans le cinéma “cool”, divertissant, d’une profondeur synthétique mais juste assez visible pour provoquer la réflexion. Dans Le Menu, Mark Mylod se joue de cette recherche esthétique jusqu’au-boutiste et construit le divertissement ultime, cynique et destructeur. Dans notre quête, Le Menu est l’antithèse : du grand spectacle, un bonbon pour les yeux !
Satire et déconstruction : Le Menu


The Menu © Copyright 2022 20th Century Studios All Rights Reserved
Le personnage de Nicholas Hoult, c’est nous, cinéphiles en herbe. Anya Taylor-Joy, elle, se complait à revoir tous les Harry Potter chaque année (je ne lui jette pas la pierre), et vient de prendre une claque devant l’adaptation de son coup de coeur littéraire de 2023 : La Femme de ménage. Quant à Ralph Fiennes, c’est le réalisateur. Il a tout prévu, il sait comment ça va se terminer. Au début, on croit que tout est normal : la mise en scène fonctionnelle et chirurgicale nous invite pour un voyage millimétré, à la découverte de la grande Cuisine. Mais à la nuit tombée, tout bascule. Pris en otage dans la salle de cinéma, on comprend que rien ne va se passer comme prévu. Le Menu n’est pas un film culinaire, et au fond de nous, on le savait déjà. Alors on met la haute gastronomie de côté, on oublie ce pourquoi on est venus, et on profite de ce délicieux cheeseburger - simple, mais tellement bon.


The Menu © Copyright 2022 20th Century Studios All Rights Reserved
À table comme dans les salles obscures, la recherche de la perfection n’est que futilité. Apprécier l’art - tout comme le faire - ne doit pas devenir une course, et encore moins une compétition. Le plaisir subjectif se suffit à lui-même, et souvent, les choses les plus simples restent les meilleures ! Et pour le démontrer, quoi de mieux qu’une comédie noire hypnotisante digne de Succession, dans laquelle une brigade devient secte, et un chef, gourou tout puissant.


Alors si vous le voulez bien, revenons à l’essentiel. Bien avant les menus extravagants et les explosions en bouche, il y a des producteurs, éleveurs et agriculteurs. Des passionnés sans lesquels beaucoup d’autres passionnés ne pourraient pas exercer. La vérité de la gastronomie française, c’est eux qui la détiennent. Et pour la déceler, Frederick Wiseman, grand documentariste américain, nous emmène à Roannes. Immersion au Bois sans feuilles, restaurant gastronomique 3 étoiles de la Maison Troisgros.
La caméra au service du savoir-faire : Menus-Plaisirs - Les Troisgros


Menus-Plaisirs - Les Troisgros © Frederick Wiseman / Zipporah Films / 3 Star LLC
Les plaines du Roannais, les douceurs de la Loire et le savoir-faire de nos artisans : c'est à toute cette beauté que la famille Troisgros rend hommage dans leurs cuisines. Le parti pris du réalisateur, lui : se retirer. Laisser les experts opérer. De la cuisine à la salle, le ballet est incessant... sauf pour quelques moments de retraite chez les producteurs, qui font d'après moi la vraie richesse du film de Wiseman. Les menus plaisirs, c'est de contempler la hauteur des pieds de tomate, d'arpenter les pâturages, de descendre dans une cave d'affinage, de découvrir les techniques ancestrales perpétuées par des amoureux du terroir.
En l’absence de commentaire ou de narrateur, Menus-Plaisirs témoigne de la quête de beauté et de saveurs d’une grande cuisine, sans prétendre à poursuivre une beauté cinématographique particulière. Pourtant, le sujet filmé procure de lui-même une esthétique envoûtante et apaisante à l’image. En l’espace de quatre heures, on comprend tout : la Cuisine est bel et bien une histoire d’amour, comme disait Ducasse. Frederick Wiseman est tombé amoureux des produits et de ceux qui les font, et nous avec lui.


Le cinéma culinaire possède un sens aigu de la beauté et du rapport à la nature qui m’émerveille. L'art de la table se transpose particulièrement bien à l'écran, et ses valeurs presque poétiques ne manquent pas d'inspirer les réalisateurs patients et consciencieux. À travers leur caméra transparaît la même fascination que celle qu'on éprouve en tant que spectateur. La Cuisine fascine, le cinéma sublime : le message est passé.
Thomas Cordet
Menus-Plaisirs - Les Troisgros © Frederick Wiseman / Zipporah Films / 3 Star LLC
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