Yes de Nadav Lapid, une critique acide de la société israélienne

CRITIQUE NOUVEAUTÉS

Jeanne Guétaz

12/5/20253 min read

            Yes est avant tout un film d’une grande créativité, à travers une expérience sensitive à la fois déroutante, écœurante, intense ; et du fait de sa résonnance avec l’actualité, terrifiante. Le film commence comme une plongée sensorielle dans une soirée entre riches de Tel Aviv, où entre deux verres, sur un fond étourdissant de musique tech, on danse, on lèche, on brûle. Un film brut, fou, un film monstre, à l’image de son sujet, qui nous donne à voir mais avant tout à ressentir, et qui constitue un véritable geste esthétique et politique.

                Nadav Lapid développe une esthétique du WTF. La caméra, extrêmement mobile, tourne sur elle-même ou bien s’agite frénétiquement au rythme de la musique. Le réalisateur ajoute à son film une dimension sensorielle, par un jeu sur les matières, les textures, le liquide, les pierres, le sable.

                     Yes est un film en forme d’hallucination visuelle autant qu’auditive, la présence de Gaza, de la mort est signifiée par un fond sonore répété à l’intérieur du film, comme un rappel à la réalité que les personnages de Y et Yasmin choisissent d’ignorer. De manière quasi brechtienne, le film de Nadav Lapid requiert de notre part, en tant que spectateurs, d’être dans une attitude active, éveillée face à ce qu’il qualifie lui-même de l’un des plus grands traumatismes du XXIème siècle.

                 Ce que filme le réalisateur israélien, c’est l’aveuglement, l’anesthésie de toute une part de la société israélienne. Comme le dit lui-même Y : « la soumission, c’est le bonheur ». Si Y passe par des remises en question d’ordre moral quant à la mission que lui a donné le gouvernement de composer une mélodie patriotique sous la forme d’une apologie de la colonisation, il finit par dire oui à cette demande. Par là, il accepte de perdre une part de son humanité.

                         Yes fait cohabiter les extrêmes : le sentiment de surpuissance de l’armée israélienne (Nadav Lapid en ayant lui-même fait l’expérience lors de son service militaire), l’opulence de Tel Aviv, l’orgasme ; et les cris de douleur des gazaouites, l’extermination d’un peuple. Pour signifier cette coexistence, le réalisateur a recourt à deux ambiances lumineuses et colorimétriques différentes : une lumière froide, qui tend vers le bleu à Tel Aviv, qui fait écho aux couleurs du drapeau lui-même, et une image désaturée, grise, à la frontière de Gaza.

L’un des points forts de Yes d’un point de vue politique est l’utilisation des images de propagande israélienne à l’intérieur du dispositif de fiction qu’est le film, ce qui inverse le sens de ces images : en effet, au lieu d’agir de manière à convaincre comme l’exigerait leur nature propagandiste, elles repoussent et glacent le sang.

Face au « oui » assourdissant à la guerre et au génocide, il ne reste qu’un seul moyen de résister : fuir.