Une Année Difficile, beaucoup d'idées, peu de cinéma

CRITIQUES ANCIENS FILMS

Kassandre Lou Vinatier

5/8/20265 min read

Le 15 avril dernier sortait en salle le dernier Nakache & Toledano: Juste une illusion, l’occasion de revenir sur leur avant-dernier film, Une année difficile.

Sorti en 2023, Une année difficile raconte l’histoire de deux hommes qui accumulent les prêts à la consommation: Albert alias Poussin (Pio Marmaï) et Bruno alias Lexo (Jonathan Cohen). Alors qu’ils voulaient juste profiter d’un apéro à l'œil, ils se retrouvent embrigadés, malgré eux, dans une asso écolo, anticapitaliste et anti consumériste.


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Bien que le film ait réuni presque un million de spectateurs au cours de son exploitation, Une année difficile est sans doute l’une des œuvres les moins mémorables de leur carrière, juste après Tellement proches. Pour la plupart des spectateurs, le dernier film du duo de réalisateurs est Hors Normes. Alors oui, les gens ont vu Une année difficile, mais ils n’en gardent qu’un vague souvenir. Mais pourquoi?

Déjà, d’un point de vue scénaristique, c’est assez pauvre. L’histoire en elle-même est plutôt sympathique mais la direction que veulent emprunter Nakache et Toledano est assez floue. Est-ce qu’ils veulent dénoncer? Est-ce qu’ils veulent être satiriques? Est-ce que c’est une critique ou simplement une comédie potache? Il n’y a jamais de positionnement clair et cela fait perdre toute sa profondeur, si tenté qu’il y en ait une, au film. On ressent cette envie de bien faire pour que tout le monde s’y retrouve, cette volonté de ne pas blesser les égos de chacun et de dire “regardez, les écolos, ils ont pas complètement tort, mais ils s'appellent comme les produits d’une coopérative bio”. Car oui, les membres de l’association ont des surnoms tels que “Quinoa”, “Pomme-Pomme” ou encore “Antilope." Plus cliché est compliqué à atteindre. Cependant, il faut avouer que le fait que le surnom de Bruno, qui est dépressif, soit “Lexo” est assez comique.




Le film, en général, est plutôt fun. Pas hilarant, fun. Il y a quelques gags et situations qui fonctionnent bien et donnent du rythme au film qui, par moments, en manque cruellement. L’action est mal structurée scénaristiquement et les ventres mous s’enchaînent, entrecoupés par des successions de montages dynamiques de scènes de manif. Cela donne l’impression que la continuité est brisée ou que les réalisateurs n’avaient pas le temps d’inclure tout ce qu’ils voulaient en deux heures.

Les personnages sont très caricaturaux et manquent de profondeur. Dommage, car tous les acteurs livrent une belle performance, sans tomber dans le too much. Mention spéciale pour l’arc d’évolution du personnage de Jonathan Cohen qui est, finalement, le mieux développé et écrit.

On repassera cependant pour la trame secondaire menée par Henri (Mathieu Amalric), animateur de groupe de soutien pour les personnes surendettées, groupe que fréquentent Albert et Bruno. L’idée de ce personnage est très intéressante sur le papier; il aide les gens à sortir de leur addiction à l’achat compulsif, en étant lui-même addict aux jeux d’argent. Mais la mise en place de sa trame n’est pas assez marquée. Elle en devient anecdotique et tombe comme un cheveu sur la soupe lorsqu’une séquence lui est dédiée.

Et quant est-il de l’image? Au risque de me répéter, c’est encore une fois assez pauvre.

Et pourtant, la toute première séquence donnait quelques espoirs: caméra à l’épaule, dynamique, on suit le groupe de manifestants qui s’apprête à frapper fort pour le premier jour du Black Friday. Lumière tamisée dans les couloirs du métro, la caméra capte les regards inquiets mais déterminés entre les militants, puis insert sur le téléphone avec l’heure du rendez-vous. Le rythme s’accélère, les personnages courent, la caméra est de moins en moins stable, le montage devient plus rapide, sans oublier la musique cadencée propre au duo Toledano & Nakache. Bref, une mise en image parfaite pour souligner la tension grandissante. On termine la séquence avec cette scène au ralenti des acheteurs qui se ruent dans le magasin et se battent pour un mixer, tout cela souligné par la valse à mille temps de Brel. Une mise en bouche jouissive et explosive, qui semblait annoncer la couleur pour la suite… Et bien que nenni.

90% du film est une succession de master sur trépied, c’est-à-dire, une caméra fixe avec un champ sur personnage 1 qui s’adresse à personnage 2, puis, quand vient sa réplique, un contre-champ sur personnage 2 qui s’adresse à personnage 1. Tout cela ponctué de plans larges dans lesquels on voit les deux personnages face à face, débiter leurs dialogues. La construction de l’image est simplissime et ennuyante, le personnage toujours au premier plan avec une courte focale, c’est-à-dire, un arrière-plan constamment flou qui ne raconte donc pas grand chose.

Les 10% restants sont les scènes de manif. Bien qu’il y ait de bonnes idées comme le reflet des militant.e.s dans la mare de faux sang qu’ils viennent de déverser, ou encore la séquence de fin à l’aéroport, on s’embête quand même. Les scènes en extérieures sont assez mal gérées au niveau de la luminosité, on se retrouve avec un ciel très blanc et des personnages qui s’en détachent difficilement. Dans cette même lignée, l’étalonnage est imperceptible. Peut-être était-ce un choix artistique de garder la colorimétrie plutôt désaturée, mais le rendu à l’image est très fade.

Dans l’ensemble, Une année difficile n’est pas un film mémorable. De par son scénario et sa réalisation, on a l’impression que le projet n’est pas abouti, comme si ce n’était qu’une ébauche. Dommage, car l’idée d’origine était très intéressante et si Nakache & Toledano avaient plus assumé leur choix et avaient décidé de vraiment prendre parti pour un camp ou l’autre, le film aurait eu plus de profondeur.

Ceci dit, Une année difficile reste une bonne comédie avec des situations comiques qui prêtent à rire et une belle brochette d’acteurs qui incarnent à merveille leurs personnages.

Kassandre Lou Vinatier