Toutes mes soeurs de Massoud Bakhshi
CRITIQUE NOUVEAUTÉS
Martin Cadot
6/3/20263 min read
Toutes mes sœurs, documentaire de Massoud Bakhshi, s’impose comme une œuvre d’une grande rigueur formelle et d’une portée politique profonde. En s’appuyant sur des archives familiales tournées sur plusieurs années, le cinéaste retrace le parcours de ses nièces : Zahra, Mahya, puis Maleka et, à travers elles, esquisse une réflexion sensible sur la condition féminine dans l’Iran des années 2007 à 2025.
Le film s’ouvre sur un temps de l’enfance marqué par une relative insouciance. Bakhshi capte avec précision ces instants où les contraintes sociales semblent encore diffuses. Les deux sœurs évoluent dans un espace où dominent le jeu, la complicité et une forme de liberté fragile. Cette première partie n’a rien d’anecdotique : elle constitue un point de référence essentiel, un état originel à partir duquel le film va progressivement mesurer l’impact du cadre idéologique. Car très vite, les signes d’un encadrement plus strict apparaissent. L’apprentissage religieux, le port du voile, la présence constante des discours officiels, familiaux comme médiatiques, dessinent un environnement où l’individu se construit sous influence. Le film ne cherche jamais à expliciter ce processus : il le laisse affleurer à travers les gestes, les paroles, les situations quotidiennes. C’est dans cette retenue que réside sa force.
La mise en scène, bien que fondée sur l’archive, révèle une véritable pensée du cadre. Les jeunes filles sont filmées au plus près, souvent en plans rapprochés, dans des espaces intérieurs qui deviennent peu à peu des lieux d’enfermement. Les figures adultes restent en retrait, reléguées hors champ ou à la simple présence vocale. Ce choix recentre le regard sur l’expérience subjective des enfants, puis des adolescentes, et inscrit le film dans une perspective résolument incarnée. La progression chronologique structure le récit avec clarté. À mesure que les années passent, les corps changent, les attitudes se modifient, et surtout, les regards se ferment. L’ellipse du collège marque une rupture nette : lorsque Zahra et Mahya réapparaissent au lycée, une tension nouvelle traverse leurs silences et leurs expressions. Les questionnements émergent, sans toujours trouver de formulation explicite, mais suffisamment perceptibles pour révéler un conflit intérieur.
En parallèle, le film construit un rapport subtil entre intérieur et extérieur. Longtemps, le monde extérieur n’existe qu’à travers des médiations (la télévision, la radio ) comme un horizon inaccessible. Ce n’est que tardivement qu’une ouverture concrète se dessine, suggérant à la fois une évolution du contexte et une prise de conscience progressive des protagonistes. L’un des gestes les plus forts du documentaire réside dans le retour sur les images elles-mêmes. En confrontant ses nièces à leurs archives, Bakhshi introduit une dimension réflexive qui dépasse le simple témoignage. Pourtant, aucun discours explicatif ne vient accompagner ces moments. Le silence qui s’installe dit autant, sinon plus, que les mots : il témoigne d’une compréhension intime, déjà là, que le film ne fait que révéler.
L’arrivée de Maleka, plus jeune, reconfigure l’ensemble. À travers elle, la question de la transmission devient centrale : que signifie grandir dans un monde dont on connaît déjà les limites ? Le film esquisse alors, sans emphase, l’émergence d’une forme de résistance, ténue, collective, mais réelle. Sans jamais céder à la démonstration, Toutes mes sœurs parvient à articuler étroitement l’intime et le politique. Sa force tient à la précision de son dispositif, à la justesse de son regard et à la confiance qu’il accorde aux images. Un documentaire maîtrisé, qui s’inscrit dans la durée et laisse au spectateur le soin d’en mesurer pleinement les implications.










Martin Cadot
Copyright Pyramide Distribution
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