Time Indefinite de Ross McElwee (1993) : filmer l'hiver du coeur
CRITIQUES ANCIENS FILMS
Jeanne Guétaz
2/14/20262 min read


Time Indefinite est un film électrocardiogramme, qui capte les pulsations du réel et du temps qui passe. Ross McElwee, documentariste étasunien des années 1990, utilise depuis 1975 la forme du homemade movie pour enregistrer les évènements de son existence, à partir du flux temporel de la mémoire. Le réalisateur fait, à partir d’un portrait de famille, celui d’une certaine Amérique, blanche et bourgeoise, marquée par les traditions et la réussite sociale, dans laquelle il a du mal à trouver sa place (ayant choisi d’exercer un métier artistique et fréquentant les milieux démocrates de Boston). La voix du réalisateur, montée sur ces images de réunions de famille, du quotidien, est celle de l’intime. C’est aussi celle d’un homme à l’aube de la quarantaine, qui met en scène ses propres doutes, ses angoisses face à l’impermanence, s’interroge quant à ses choix de vie (notamment la paternité). Time Indefinite est une chronique du sensible, où le réalisateur revient sur les traces de son enfance en Caroline du Nord, des étés durant lesquels il allait pêcher avec son père. Ross McElwee prend le temps de filmer ses proches, comme une tentative de capter les émotions qui affleurent à la surface des visages. Filmer les êtres au passage du temps semble être ainsi une manière de garder des traces de la fragilité du monde.


Au fur et à mesure, Time Indefinite prend la forme d’un arbre de vie, tisse des liens entre la vie et la mort des êtres qui traversent l’existence du réalisateur, celle de son enfant, mort prématurément, et celle de son père. Si le réalisateur filme les corps, les visages des autres, c’est avec beaucoup de pudeur qu’il exprime ses propres émotions, et notamment sa douleur. Cet évènement se manifeste à l’image par l’ellipse temporelle qui suit la mort de son enfant et de son père : pendant six mois, il arrête de filmer, ne conservant que de cette période des fragments d’images montrant une fenêtre donnant sur un jardin. L’hiver, c’est avant tout celui du cœur.


Si les sujets abordés par Time Indefinite sont particulièrement sensibles, il en ressort aussi des éclats de lumière, ainsi que des touches d’humour et une tendresse qui donnent au film toute sa délicatesse.
Jeanne Guétaz
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