The Mastermind, Kelly Reichardt (2026)
CRITIQUE NOUVEAUTÉS
Marie Boudon
2/4/20263 min read


Kelly Reichardt signe avec The Mastermind son neuvième long-métrage. La cinéaste américaine, réputée pour s’inscrire toujours de manière décalée ou oblique dans le cinéma de genre (western, road movie), est restée fidèle à sa démarche avec ce film de braquage alternatif. Josh O’Connor, lui aussi fidèle à lui-même, y interprète sans grande surprise un personnage assez pathétique dans le sens pitoyable du terme : James, un homme sans épaisseur, sans passion, sans morale, dont la seule valeur se mesure aux œuvres qu’il a volées.
Inspiré des faits réels, le film met en scène le vol de quatre tableaux d’Arthur Dove, organisé par James dans un musée du Massachussetts, puis la fuite de celui-ci après avoir été dénoncé par un de ses partenaires. Dès les premières images Kelly Reichardt instaure un rythme syncopé au sens musical : porté par la bande son de jazz de Rob Mazurek, le film s’appuie sur une partition rythmique plus que mélodique qui nous rappelle succinctement le travail d’Antonio Sanchez sur le Birdman d’Alejandro González Iñárritu (2014). Temps faibles et temps forts se confondent, Reichardt filme la ville sans humeurs, fait durer ses plans, s’applique à mettre en œuvre une sorte d’anesthésie qui semble avoir atteint les lieux et ses habitants.


Toute la séquence du vol des tableaux, plutôt comique, est marquée en contraste par cette paralysie générale du monde, brisée seulement, peut-être, par des personnages d’enfants à la conscience plus aiguisée. Une paralysie du milieu qui finit par s’emparer du film lui-même. En effet, on entend dire sur The Mastermind qu’il questionne l’appropriation individualiste des œuvres d’art censées être accessible au plus grand nombre, mais le plus grand nombre n’a pas sa place dans ce film. Même le sous-texte de la guerre du Vietnam et des révoltes de jeunesse opposées aux initiatives gouvernementales reste bloqué au stade de fond sonore à l’intrigue.
The Mastermind est un film d’arrière-plan, un film faussement narratif. James est un personnage qui, fondamentalement, n’agit pas : il ne prend pas part au vol dont il est la simple tête pensante, il n’aide pas et n’aime pas sa femme, il ne s’occupe pas de ses enfants, il ne travaille pas, il est comme une sorte de spectre animé par la seule force des images, un personnage absolument vide. Rien ne motive sa cleptomanie, aucune moralité ne l’anime, il n’a aucune destination et aucune provenance. C’est un homme en négatif, qui vole et qui ment. Les enfants sont les seules exceptions à cette anesthésie générale.


Reichardt s’applique à filmer les gestes et les déplacements, elle met les efforts physiques à l’épreuve du plan long, comme pour accentuer encore plus leur caractère absolument vain. On pense à cette (interminable) scène où James cache les tableaux volés dans une grange, en plein milieu de la nuit. Chaque geste est l’enchainement logique du précédent, Reichardt joue sur l’anticipation provoquée par la lente temporalité du film (bien que l’effet comique s’essouffle considérablement), et celui-ci trace en quelque sorte la cartographie sans itinéraire d’un simple corps : un corps immobile, puis transporté, accueilli ou mis dehors, transporté de nouveau.
James est alors fatalement destiné à être rattrapé par quelqu’un, ou quelque chose, on ne sait pas, (on désespère,) mais cette idée déterminisme n’est au final résolue que par un jeu de coïncidence : terminant au milieu d’une foule de manifestants, James se fait en quelque sorte avaler par le décor.
The Mastermind est un film de corrélations, fluide et minutieux mais très voire trop long. Difficile de s'accrocher au personnage de Josh O'Connor, ni vraiment touchant mais ni complètement antipathique non plus. Il n'empêche que la réalisatrice parvient à faire un fin portrait sur une impasse à la fois sociale et individuelle.
Marie Boudon
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