The Left Handed Girl ou le film qui lie les fractures aux espoirs, Shih-Ching Tsou (2025)
CRITIQUE NOUVEAUTÉS
Manon Massène
11/28/20253 min read
The Left Handed Girl donne voix à une mère célibataire mutique, une jeune adulte en crise d'indépendance, et une petite fille laissée livrée à elle-même dans son imaginaire, persuadée que sa main gauche est diabolique. C'est à travers une errance commune que les trois personnages s'articulent. Chacune fait face à ses contraintes respectives et peine à communiquer avec les deux autres. Au milieu du marché de Taipei, entre badinages et différents stands, nos sens sont en
émois.
C'est Taipei qui nous raconte son histoire, on nous raconte sa vie, sa magie et ses contraintes sans dialogue. A la place: les bruits, les néons, pas de mélodie qui s'impose. Un silence sur la ville qui place le spectateur dans une atmosphère contemplative, immersive. Le marché devient alors un symbole, celui du prolétariat. On peut d'ailleurs noter que le film est issu d'une collaboration entre Shih-Ching Tsou et Sean Baker, maître du cinéma aux personnages marginaux. On reconnaît son œil et son besoin de filmer l'ordinaire, le quotidien.
Au beau milieu de cette fresque sociale, on rencontre l'intrigue sous-jacente de I-Jing, la petit fille. Après que son grand-père lui ait dit qu'elle ne devait pas se servir de sa main gauche car elle attirait le négatif, cette dernière développe une obsession pour sa «main du diable». Après quelques interprétations, tout lui confirme qu'elle est maudite. Pensant d'abord à se débarasser définitivement de ce membre abominable qui lui rend la vie si dure, elle se ravise et l'enroule d'un tissu pour ne plus l'utiliser. L'enjeu symbolique autour de la main d'I-Jing est énorme, comme «la chose» de la Famille Adams, la main devient un motif, voir un personnage à part entière. Elle apparaît en filigrane durant tout le film, et pourtant, personne ne s'en rend vraiment compte, tous trop occupés à gérer leurs propres combats intérieurs. Cela nous en apprend aussi sur le poids des stigmates traditionnel; ce thème va au delà de la simple superstition: il nous interroge sur la transmission culturelle, les préjugés familiaux et la liberté individuelle.
Du point de vue technique, le film est remarquable. La réalisatrice prend le parti-pris du tournage à l'Iphone comme un choix esthétique. Cela lui permet plus de mobilité, d'intimité, et donc, de réel! Le spectateur est capable de suivre les personnages à moto, dans des décors exigus... Le choix de focale y est aussi pour quelque chose, le grand angle créé un univers sensoriel crédible et puissant; aidé de la bande son, on se sent comme une petite souris sur leur épaule. Le film devient tout de suite réaliste, vivant. Chaque plan, chaque mouvement de caméra, chaque silence sert à l'histoire. Rien n'est laissé au hasard, Shih-Ching Tsou nous apparaît complètement cohérente dans ses choix techniques et narratifs. Les tensions intra-familiales sont caractérisées par un montage précis, saccadé. Il nous permet de voir les vies fragmentées des trois personnages, chacune perdue dans son microcosme.
Cette manière de filmer l'intime, au plus proche des personnages, nous permet d'assister à de superbes performances de la part des comédiennes, qui, comme on le devine, on pu bénéficier d'une très bonne direction. Finalement, The Left Handed Girl est une très belle création qui oscille entre incompréhension intergénérationelle, quête d'identité et désir d'émancipation culturel et familial.
La réalisatrice néanmoins, nous soumet à une certaine dichotomie: elle nous invite au réel et au symbolisme en même temps, brouillant les pistes de son envie profonde pour son premier film. Dans tous les cas, elle expose avec beaucoup de finesse l'infime fil qui lie les fractures aux espoirs. On assiste ici à l'émergence d'une cinéaste à suivre, sans aucun doute.
Manon Massène






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