Steve, ou, tous ceux que l'on ignore
CRITIQUE NOUVEAUTÉS
Ethel Bouleux
11/3/20256 min read
Adapté d’un best-seller de Max Porter, nous voici un mois après la sortie du film Steve sur le géant du streaming, Netflix. C’est la deuxième fois que le réalisateur Tim Mielants collabore avec Cillian Murphy et Emily Watson, qu'on rencontre pour la première fois dans Tu ne mentiras point sorti en 2024.
Steve, c’est l’histoire de ce personnage éponyme interprété par Cillian Murphy, le directeur d’une institution pour réhabiliter des mineurs délinquants. Avec d’autres professeurs, ils constituent un corps enseignant travaillant d’arrache-pied pour redonner une seconde vie aux pensionnaires. Ce film, c’est précisément une journée entière dans la vie de Steve, lorsque tout semble se casser la figure. Entre des bagarres, des injures et des convocations, il apprend que son école va fermer dans six mois, en décembre.
Et ce, alors qu’une équipe de tournage presque mal intentionné fait un reportage sur l’école, posant la question de l’utilité de cette institution ; « Payons-nous pour que de jeunes gens violents fréquentent une école de luxe ou investissons-nous dans une chirurgie sociale radicale qui transforme les pommes pourries en fruits de valeur. »
C’est aussi dans ce point de vue, à travers la caméra des journalistes, que nous entrevoyons un à un les membres de l’école, d’une façon plus intime et touchante.


Le film commence sur Steve, au bord des larmes, ce qui nous happe tout de suite. On nous prend par le col pour que l’on s’asseye et qu’on ne puisse plus respirer avec lui.
On sature, les plans-séquences en caméra épaule nous promènent aux côtés de ces pensionnats, secoués, poussés, toujours en train de regarder de bas en haut, de haut en bas, de droite à gauche. On ne sait plus au donner de la tête. Les plans sont serrés, les couloirs étroits, les couleurs froides avec une lumière clinique non sans rappeler celles des prisons.
C’est presque comme si on était à l’intérieur de la tête de Steve. Celui qui voudrait aimer mais qui ne peut qu’essayer de tout absorber, presque pour se punir lui-même. C’est un personnage qui s'en veut, on comprend au fur et à mesure pourquoi. Désemparé, désuni, perdu. Comme le refuge fissuré de ces jeunes, sauf qu’il laisse passer le froid et l’orage.
Le manoir de Stanton Wood en lui-même est un personnage, une trappe qui cache cette jeunesse que personne ne veut voir. La honte et les rejetons de la société, ces jeunes hommes dont on ne veut surtout pas regarder le cœur.
Pourtant, plus on passe de temps à leur côté, plus on comprend nous aussi ce qu’ils représentent, la vulnérabilité derrière la haine et la grossièreté. On comprend l’angoisse d’être abandonné, la honte d’avoir fait des erreurs, les démons du passé, les démons aussi du présent ; d’être trop gros ou trop bête.
Du moins, on essaye de comprendre, parce que durant tout le film, se pose tout de même la question de l’apologie de l’ultra-violence.
Celle qui ronge trop de jeunes personnes aujourd’hui. Combien de meurtres, d’agressions, d’injures et de violence sous toutes ses formes ? Cette question s’adresse à la société actuelle : comment on en est arrivé là ? Pourquoi est-on face à ce problème qui ne cesse de prendre de plus en plus d’ampleur ?
S’il y a beaucoup de questions dans ce film qui nous taraude, promenés entre sourires rapidement ravalés et larmes qui s’égosillent, il n’y a aucune conclusion.
Du début à la fin, aucune réponse concrète si ce n’est la volonté de vouloir aider, de vouloir s’en sortir et se battre. La volonté d’aller mieux même si la vie en a décidé autrement.




Pour ça, il y a un parallèle mis en place entre Steve, complètement alcoolique (sobre jusqu’à la bouteille de chlorhexidine en milieu d’après-midi) et sous traitement visiblement assez fort pour lui faire imaginer un cours d’eau pendu au plafond. C’est un personnage qui se déteste, autant que les jeunes s’en veulent eux aussi. Pour se torturer, il enregistre et réécoute ses commentaires sur lui-même, pour se punir, se rappeler qu’il est enchaîné et qu’il ne pourra jamais se libérer de ses fautes.
Puis de l’autre côté il y a Shy - interprété par la révélation Jay Lycurgo - qui est un jeune homme émotionnellement très mature, très calme et doux. C’est le seul pensionnaire qui va remettre en question cette violence lors de la plus grosse bagarre dans la cuisine. Parce que lui aussi est ici dû à son comportement, et on le sait parce qu’on est à quelques centimètres de lui lorsque, derrière le téléphone, sa mère lui énumère toutes les raisons de pourquoi elle ne veut plus jamais avoir affaire à lui.
Certain voient les yeux d’un enfant que l’on renie, d’autres voient l’adulte qui se rend compte que ses erreurs lui ont coûté l’amour maternel.
Le point commun entre les deux personnages : une éternelle mélancolie. Un boulet à la cheville qui nous rappel tous les jours ce qu’on a fait, qu’on ne pourra jamais faire autrement. Ce qui nous donne envie de boire jusqu’à oublier, ou de s’enfoncer dans l’eau pour ne plus jamais pouvoir y penser.


Si le film se veut tout de même assez classique dans son histoire, dans son ambiance presque carcérale, on a tout de même une originalité dans certains plans. Son moteur étant le parallèle entre les deux hommes, les plans sont dérangés.
Ils émanent et naissent de la vision et de l’imagination de Steve ayant mélangés trop de substances, on est sans dessus-dessous. Cette longue journée sans une once de respiration nous retourne la tête et comme le personnage principal, on voudrait bien que ça s’arrête.
Un autre plan séquence avec une caméra presque comme un insecte virevoltant est remarquable, il pleut comme un soir de tempête, Shy fument devant un lac, les autres jouent au football dehors et les enseignants terminent une réunion dans le rugissement de leurs émotions. On se retrouve littéralement la tête à l’envers, au ralenti, la lumière travaillée comme pour prévenir une tempête, puis il y a un fondu en montage alterné pour nous cloitrer dans l’esprit de Steve.
Les jeunes hommes représentent tous des symptômes, ils sont malades de cette société, de l’autorité, de leur milieu qu’ils considèrent déjà comme une fatalité en soit.
Au début du film, l’un d’eux, se dresse face à un député qui vient leur soutirer des votes sous prétexte de « protéger leur argent, leur bien et leur liberté » et lui répond qu’eux n’auront rien de tout ça. C’est ça leur vie. Un point c’est tout. Parce que ces jeunes hommes savent qu’on les laissera tomber et que quelque part, cette école qui va fermer est le seul lieu qui les voit encore.
Le problème, c’est qu’ils ne sont plus vus, plus aimés ou reconnus. Parce que ce film tourne autour de l’attachement, brutal et honnête de ces jeunes et du corps enseignant qui sacrifie leur santé, leur salaire et leur vie pour eux. C’est une grande famille recomposée qui se déchire, dans une journée qui semble malheureusement presque comme les autres.


Steve apporte avec lui une grande réflexion sur cette fatalité justement. Est-on prédestiné à la précarité et à la violence ? Doit-on jamais se pardonner ?
Ce dont on est sûr, c’est de la véracité de ces jeunes hommes, de leur complexité et leur sensibilité qu’il ne faut pas sous-estimer. Et c’est lorsqu’on se rend compte qu’on voudrait les secouer, avec une bonne claque ou en leur prenant la main, que le film a gagné. Parce que leur destin nous importe a nous aussi, et on ne les voit pas seulement comme des animaux de zoo comme les journalistes qui fouillent dans leur passé, leur chambre tout en étiquetant des a priori sur leurs fronts.
Laissez-vous submerger par cette montagne d’émotion qu’est Steve.
Oubliez que dans la vie il n’y a pas toujours de réponse, mais il y a toujours un lendemain.
Ethel Bouleux
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