Si tu penses bien, Géraldine Nakache : L'amour et la violence

CRITIQUE NOUVEAUTÉS

Enzo Beaufort

9/25/20264 min read

Présenté en sélection officielle du 79è festival de Cannes en 2026, Si tu penses bien marque le retour de Géraldine Nakache derrière la caméra, 6 ans après J’irai où tu iras. Si ce dernier long métrage était qualifié de comédie « douce amère » par la réalisatrice, Si tu penses bien marque un réel pas de côté vers le drame avec un sujet beaucoup plus lourd. En effet, Nakache vient ici traiter des violences conjugales et plus particulièrement des leviers psychologiques qui entrent en jeu dans ce rapport de domination. L’histoire est celle de Gil (Monia Chokri) et Jacques (Niels Schneider) qui se rencontrent à Dubaï et tombent rapidement amoureux l’un de l’autre. Progressivement, Jacques révèle une personnalité violente dont Gil subira les conséquences.

Une des réussites du film tient au fait que Nakache ne réduit pas cette emprise à une succession de violences spectaculaires. Elle s'intéresse au contraire à sa forme la plus insidieuse : celle qui se glisse dans les gestes ordinaires, les conversations, les conseils, les reproches. Le film montre ainsi comment la violence conjugale peut commencer sans coup, sans cri et même sans que celui qui la subit puisse immédiatement la nommer. Cette retenue ainsi qu’une mise en scène sans effets de style outranciers évitent au film de devenir un thriller sensationnaliste, le but de Nakache étant de rendre hommage à toutes les Gil, comme elle le rappelle souvent en interview. Jacques ne se présente pas immédiatement comme un oppresseur : il peut être amoureux, attentionné, drôle ou rassurant. C'est justement cette ambiguïté qui rend son emprise crédible. Le personnage n'est pas construit comme un monstre : il est un homme qui utilise progressivement les codes de l'amour, de la famille et de la religion pour légitimer son pouvoir.

Pour représenter cette progression, la réalisatrice choisit de ne pas raconter l'histoire de manière strictement chronologique. Le récit effectue des allers-retours sur plusieurs années. Ce choix est explicitement revendiqué : il s'agit notamment de montrer comment des faits visibles depuis le début peuvent ne pas être immédiatement perçus comme néfastes par ceux qui les vivent. Et c'est précisément parce qu'il n'existe pas de frontière parfaitement identifiable que le film fonctionne : il s’agit d’un long glissement, presque invisible à situer dans le temps.

L’un des mécanismes les plus importants de l’emprise exercée par Jacques sur Gil est son isolement progressif. Il ne repose pas uniquement sur des interdictions explicites : Jacques agit également sur les relations que Gil entretient avec son entourage, notamment ses collègues et sa famille. En intervenant dans ces différents espaces de vie, il réduit progressivement les possibilités pour elle de conserver un monde extérieur indépendant de leur couple. Cet isolement est particulièrement efficace parce qu’il ne se présente pas nécessairement comme tel : Jacques peut faire passer ses réactions pour de la jalousie, de l’inquiétude ou de l’attention envers Gil. Les collègues deviennent progressivement des personnes dont elle doit se méfier, tandis que les relations familiales peuvent, elles aussi, devenir source de tensions. Le couple tend alors à fonctionner comme un espace fermé, dans lequel Jacques occupe une place de plus en plus importante, jusqu’à étouffer Gil.

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L’isolement possède ainsi une double fonction : il la prive d’abord d’un soutien, mais il agit également sur sa perception de la réalité. En éloignant ceux qui pourraient lui dire que son comportement est anormal ou violent, Jacques contribue à faire de son propre point de vue la principale référence pour Gil. L’emprise ne consiste donc plus seulement à contrôler ses actes mais également à réduire progressivement le nombre de personnes avec lesquelles elle peut confronter son expérience. La mise en scène peut alors être lue comme le prolongement de ce processus. Au fur et à mesure que les liens de Gil avec l’extérieur se fragilisent, son univers semble se resserrer autour de Jacques et le champ de la caméra commence alors à exclure tout autre personnage que les deux protagonistes. Le film passe ainsi d’une histoire d’amour ouverte sur le monde à une relation de plus en plus fermée sur elle-même.

Il faut finir par louer la qualité du jeu des deux acteurs principaux : Monia Chokri incarne parfaitement ce personnage sensible, en proie au doute mais qui reste fort pour ne pas perdre la face devant ses proches. Niels Schneider, quant à lui, arrive à rendre son personnage à la fois terrifiant ( toutes ses entrées dans le champ constituent de véritables montées en tension ) et en même temps humain, puisque c’est un homme qui ne sait exprimer son amour pour Gil que de la pire des manières. Si tu penses bien est donc un film touchant, nécessaire, qui traite son sujet avec beaucoup de recul et de soin, qui ne tombe jamais dans le sensationnalisme pour raconter au mieux ce que de nombreuses personnes vivent : le calvaire de l’emprise et comment s’en débarrasser.


Enzo Beaufort.

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