Seule la vie (Vier minus Drei), Adrian Goiginger (2026) : rire et mourir

CRITIQUE NOUVEAUTÉS

Marie Boudon

7/8/20263 min read

Le dernier film d’Adrian Goiginger raconte une histoire vraie : celle d’une femme (Barbara, jouée par Valerie Pachner) qui perd soudainement son mari (Heli, joué par Robert Stadlober) et ses deux jeunes enfants dans un accident de la circulation. Dans ce drame, c’est presque comme si le réalisateur autrichien allait filmer plus loin – devrais-je dire plus proche de l’intime, à l’image de cette scène où Barbara tente de retrouver pour un instant la présence de ses enfants en collant son visage à l’écran de son ordinateur, prête à traverser la frontière désormais infranchissable qui les sépare.

La mort, ici accidentelle, est le point de départ du film. Un récit dont les thèmes touchent tous à ce que nous avons de plus humain : la vie, le rire, la famille, le deuil, la solitude, l’amour, la perte, l’errance. Heli est un clown de rue et de théâtre, et il a rencontré Barbara par cet intermédiaire de la farce, ce qui l’a menée elle aussi à devenir clown, de manière plus stable, dans un hôpital. Les deux forment un couple original et étonnant de vérité, dans la manière dont ils incarnent chacun une manière de vivre et éprouver le rire comme un sens donné à leur vie. Heli est un enfant éternel qui désespère de conserver sa spontanéité au prix de ses responsabilités d’adultes, tandis que Barbara incarne une droiture, une dignité qu’elle parvient à conjuguer à son métier d’éternelle divertisseuse : c’est sur elle que repose la stabilité financière de la famille.

Barbara Pachl-Eberhart, la vraie, a publié son livre autobiographique Seule la vie comme une fresque psychologique et émotionnelle de résistance face au deuil, un ouvrage comme un remède, une écriture thérapeutique. L’interprétation à l’écran de Valerie Pachner (connue à l’internationale pour avoir travaillé avec des cinéastes comme Maria Schrader, Terrence Malick, Matthew Vaughn et David Yates) nous laisse sans voix, la gorge serrée, le souffle coupé. L’actrice est filmée sans pudeur dans l’émotion de son deuil, mais Goiginger parvient toujours à lui laisser un espace de dignité, dignité du corps mais aussi de la mémoire : Barbara est un personnage bâti avec rigueur et vulnérabilité, déployé avec force et abattement. Ce duel interne constant, qu’incarne aussi la cohabitation du registre du deuil et celui des clowns, produit un balancement à travers tout le film, dont le paroxysme est à mes yeux la scène de la cérémonie d’enterrement du père et des deux enfants, vibrante d’euphorie et pourtant déchirante de tristesse.

Avec Vier Minus Drei (« quatre moins un » en allemand), Adrian Goiginger signe un long-métrage d’une puissance cathartique, un film qui nous impose le deuil comme un couteau en travers de la gorge, tout en nous donnant tellement de clés pour dénouer tous les nœuds. La vocation de clown, l’essence philosophique et éthique de ce métier, les difficultés identitaires et émotionnelles qu’il impose, les stratégies face au deuil et la manière dont le corps vient toujours imposer son rythme, Seule la vie est une magnifique fresque de résistance, et je choisis bien ce terme à celui de résilience, dont la signification ne peut en rien saisir l’immensité du combat dont Barbara se fait la soldate. A voir en salles dès aujourd’hui.

Marie Boudon

© Pyramide films

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