Quand Euphoria oublie ce qui la rendait exceptionnelle

Euphoria : Sam Levinson ruine tout ce qu'il a construit d'ici là.

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Ethel Bouleux

7/6/202621 min read

Sam Levinson l’a confirmé : la saison 3 d’Euphoria sera bien la dernière. Pourtant, nombreux sont les spectateurs qui estiment qu’elle n’aurait jamais dû exister.

À l’origine, Euphoria est adaptée d’une mini-série israélienne, אופוריה (Oforia), qui suit un groupe de jeunes de 17 ans confrontés au deuil de l’un de leurs amis. La série explore l’angoisse liée à l’avenir et les moyens d’y échapper : la drogue et le sexe à outrance.
La version américaine dresse le portrait d’une jeunesse américaine — d’une certaine classe sociale — élevée avec les écrans, la drogue et le sexe. À l’origine, le projet de Sam Levinson se voulait aussi un avertissement contre les addictions, notamment le fentanyl, impliqué dans 60 % des overdoses aux États-Unis. Comme le rappelle Le Monde, il s’agit de « l’une des premières causes de mortalité chez les Américains entre 18 et 45 ans ». Un véritable fléau pour une génération dont le destin peut être brisé par un opioïde 80 fois plus puissant que la morphine.
Euphoria est une série chorale qui suit plusieurs personnages, chacun avec un parcours singulier raconté de manière très intime. S’il fallait la résumer en une phrase, ce serait le portrait d’une jeunesse en quête d’identité et de sororité, évoluant à travers des relations conflictuelles, caractéristiques des années lycée et des débuts de la vie adulte.

Ma motivation à écrire cet article réside dans le déclin artistique et moral que représente cette saison 3. Comment peut-on autant malmener un projet construit pendant des années, qui a révélé de nombreux acteurs émergents et développé avec tant de subtilité chacun de ses personnages ? Euphoria, c’était aussi une série inclusive, tant dans les genres, les sexualités que les corps représentés. Une diversité qui permettait à beaucoup de s’y reconnaître, et qui a aujourd’hui presque disparu. Entre tournage compliqué, désaccords artistiques et volonté assumée de changer d’ambiance, revenons sur cette ultime saison, plus déroutante que les personnages qu’elle met en scène.

Attention : cet article contient des spoilers.

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OÙ EST PASSÉE L’EMPREINTE CINÉMATOGRAPHIQUE ?

Dès la première saison, au bout d’1 min 34, Labrinth nous enferme dans une bulle émotionnelle qui nous propulse dans un univers sensible : c’est l’âme de la série. Entre ses compositions et ce battement sourd, symbole de cette jeunesse bruyante et haute en couleur, il a créé une véritable identité sonore. Une identité qui disparaît presque totalement dans la saison 3.

Pour des raisons personnelles, Labrinth a quitté Euphoria, l’annonçant dans un post Instagram publié un mois avant la sortie de cette ultime saison : « J’en ai fini avec cette industrie. Va te faire foutre Columbia, et va doublement te faire foutre Euphoria. Je me casse. Merci et bonne nuit. » Malgré le talent de Hans Zimmer, qui propose des sonorités plus douces et enivrantes, le manque est flagrant.
Mais la musique n’est pas le seul problème : c’est toute la photographie qui semble avoir perdu son identité. Où sont passés ces plans à la lumière méticuleusement travaillée ? Les néons, les paillettes, cette esthétique presque clipesque où chaque plan semblait pensé dans les moindres détails ? La caméra était mouvante, presque vivante, comme un personnage à part entière. Ici, elle reste figée. On a l’impression que le chef opérateur et les scénaristes se sont simplement assis en attendant de voir ce qui allait se passer.

Cette rupture est peut-être liée au scandale autour de Petra Collins, qui accuse Sam Levinson de s’être largement inspiré de son travail. Dans une interview accordée à Punkt, elle raconte « qu’avant le tournage, Levinson l’aurait contactée pour lui proposer de rejoindre le projet, lui expliquant avoir écrit le scénario à partir de ses photographies. Elle aurait déménagé à Los Angeles, travaillé cinq mois sur l’univers d’Euphoria et participé au casting. Finalement, HBO l’aurait écartée au dernier moment, estimant qu’elle était trop jeune. Un an plus tard, en découvrant un immense panneau publicitaire de la série, elle dit avoir fondu en larmes sous le choc. » Difficile de ne pas voir un lien entre cette affaire et une saison 3 qui abandonne presque tous les codes visuels ayant pourtant fait la renommée de la série.

La seule séquence qui retrouve cette atmosphère onirique avec la parenthèse de Fezco dans un champ, est celle de la mort de Rue. Une disparition qui, paradoxalement, ne semble provoquer aucune véritable onde de choc chez les autres personnages. Pourtant, Rue est le pilier de la série. Le personnage principal. Et rappelons qu’elle reste globalement sobre tout au long de cette saison. Son overdose aurait dû être un traumatisme collectif ; elle est traitée comme une tragique banalité. Un choix qui dessert autant l’impact émotionnel d’Euphoria que le message anti-drogue porté par Sam Levinson.
D’ailleurs, ce n’était pas la fin initialement prévue. Levinson avait imaginé un tout autre arc narratif avec Fezco, l’un des meilleurs personnages de la série. Son interprète, Angus Cloud, est décédé d’une overdose impliquant plusieurs substances, dont du fentanyl, avant la fin du tournage. Très proche de lui, Levinson l’avait accompagné à plusieurs reprises en désintoxication. Il confie à Variety : « Je me suis dit que si je n’avais pas réussi à le garder en vie dans la vraie vie, peut-être que dans cette série, que je peux contrôler, je pourrais le garder en vie. ». Dans cette logique, il refuse finalement d’offrir une fin heureuse à Rue afin de renforcer son message : « Je me suis dit qu’on ne peut plus raconter une histoire d’addiction aujourd’hui sans en montrer les conséquences bien réelles. La plupart des gens n’ont pas de seconde chance. »

Enfin, Nate. C’est sans doute le personnage dont la dégradation est la plus spectaculaire. Nate est le parfait connard, et c’est précisément ce qui le rend fascinant. Violent, manipulateur, égoïste, il incarne une masculinité toxique profondément liée aux traumatismes laissés par son père. Pendant deux saisons, il ne subit presque jamais les conséquences de ses actes, ce qui reflète d'ailleurs une réalité assez dérangeante. Puis la saison 3 détruit entièrement cette construction. Le personnage devient puéril, stupide, presque ridicule. Ses scènes ressemblent parfois à des sketchs involontaires. Certains y voient une forme de karma ; j'y vois surtout une moquerie envers le spectateur.
Nate représentait une forme très actuelle de masculinisme : il voulait travailler pendant que sa compagne restait au foyer, défendait une vision profondément conservatrice des rapports hommes-femmes. Une problématique qui résonne particulièrement aujourd’hui, alors qu'une misogynie assumée refait surface chez une partie des jeunes hommes.
Au lieu d'explorer cette dérive, la série choisit une ironie assez grossière : c’est finalement lui qui pousse sa femme à se prostituer pour rembourser ses dettes. Une situation totalement incohérente avec le personnage, lui qui était présenté comme maladivement jaloux. On parle du même Nate qui braquait un revolver sur la tempe de Maddy pour récupérer un CD.Dans cette saison, il passe son temps à devoir de l’argent à un Arménien qui l’humilie continuellement. On passe d’un homme de près d’1,90 mètre qui terrorisait tout un lycée à quelqu’un incapable de résister lorsqu’on le plaque au sol... en plein désert. Le résultat n’est même pas satisfaisant. On ne ressent pas qu’il est puni. On finit presque par oublier qu’il méritait de l’être. Chaque scène le concernant devient une corvée.

L’ANÉANTISSEMENT DU DÉVELOPPEMENT DES PERSONNAGES

© HBO

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Dans les deux premières saisons d’Euphoria, un véritable travail est réalisé sur les personnages, qu’il s’agisse des nombreuses figures féminines ou des quelques personnages masculins particulièrement intéressants. C’est d’ailleurs ce qui manque le plus dans cette dernière saison.
Au départ, Sam Levinson construit une forme de sororité rafraîchissante qui renouvelle la représentation des « filles du lycée », longtemps enfermées dans des clichés. Là où beaucoup de séries préfèrent montrer des adolescentes hypocrites, prétentieuses et constamment en compétition, Euphoria choisissait de les rassembler. Populaires ou marginales, minces ou grosses, correspondant ou non aux standards de beauté, elles formaient un groupe où chacune avait sa place. C’était tout l’intérêt de la saison 1, qui promettait une véritable force féminine face aux épreuves. Pourtant, dès la saison 2, cet équilibre commence déjà à se fissurer.

Le personnage de Kat (Barbie Ferreira), par exemple, incarnait une beauté différente et prenait constamment le contre-pied de nos attentes. Lorsqu'une vidéo pornographique tournée à son insu est diffusée sur internet, on s’attend à la voir sombrer, elle qui manque déjà de confiance en elle. Mais Levinson choisit au contraire d’en faire une arme. La morale reste discutable : faut-il pousser quelqu’un au fond du gouffre pour qu’il trouve la force de se relever ? Est-il légitime de transformer une violation aussi grave de son intimité en moteur d’émancipation ? Quoi qu’il en soit, Kat se nourrit de cette nouvelle attention. Son activité de camgirl devient un moyen de reprendre le contrôle : elle domine, provoque, manipule, jusqu’à devenir un véritable symbole de confiance en soi.
Puis arrive la saison 3. Exit Kat. L’actrice explique dans le podcast Armchair Expert que son départ est une « décision commune » entre elle et les producteurs. Selon elle, il n’existait plus d’évolution intéressante pour son personnage, et elle ne voulait pas être réduite au rôle de « la meilleure amie grosse ».

Et elle a probablement bien fait lorsqu’on voit le sort réservé aux autres personnages. Notamment Lexi (Maude Apatow) et Jules (Hunter Schafer), pourtant essentielles dans les deux premières saisons.
D’abord Lexi, l’un des personnages les plus controversés selon moi. Présentée comme la plus raisonnable, la plus intelligente, presque banale face aux autres personnalités exubérantes, elle bénéficie pourtant d’une indulgence étonnante de la part des spectateurs.
Revenons sur sa célèbre pièce de théâtre qui conclut la saison 2. Imaginez qu’une personne expose vos secrets les plus intimes devant tout votre lycée. Qu’elle ouvre vos blessures devant tout le monde. Imaginez maintenant que cette personne soit votre sœur ou votre meilleure amie. Cette parenthèse montre à quel point notre perception d’un personnage peut parfois être complètement dissociée de ce qui est juste. C’est d’ailleurs Lexi qui provoque indirectement la mort de Rue dans le dernier épisode. En évoquant la DEA auprès de Maddy (Alexa Demie), elle déclenche une chaîne d’événements qui finira par conduire Alamo jusqu’à Rue. Et pourtant, c’est à peu près tout ce qu’elle accomplit cette saison. Cloîtrée dans les bureaux d’une production hollywoodienne sans intérêt, elle traverse les épisodes sans évolution, sans émotion et sans véritable utilité.

Jules, ensuite. Elle est pourtant l’un des personnages les plus importants de toute la série. Au cœur de cette quête identitaire permanente, elle incarne une fragilité presque aussi grande que sa force psychologique. À travers elle, Euphoria explorait les failles du désir, l’ambivalence des sentiments et les traumatismes qui façonnent une personnalité.
Jules est brute, complexe et profondément humaine. Dès la saison 1, elle devient le réceptacle des vices des adultes, notamment à travers sa relation avec Cal (Eric Dane), le père de Nate (Jacob Elordi). Peu à peu, on comprend son attirance pour des hommes plus âgés, un schéma qui trouve malheureusement son aboutissement dans la saison 3.
Petite parenthèse sur Cal, d’ailleurs. Malgré sa pédocriminalité, il reste un personnage profondément travaillé. Son passé, ses frustrations et sa fatalité rendent son parcours bien plus nuancé que celui de Nate. Là où Nate demeure violent et détestable du début à la fin, Cal apparaît comme un homme qui a subi sa propre vie avant de s’en inventer une autre, aggravant encore sa situation.
On ne peut d’ailleurs pas reprocher à Levinson d’avoir laissé ce personnage disparaître discrètement. Eric Dane avait été diagnostiqué de la maladie de Charcot avant le tournage. Ses rares apparitions constituent déjà un effort d’adaptation aux contraintes de santé de l’acteur.

Mais revenons à Jules. La saison 3 l’anéantit complètement. La voilà enfermée dans un penthouse, transformée en sugar baby. Elle peint. Elle peint uniquement des organes génitaux masculins. C’est lourd, presque caricatural, d’autant que la série ne prend jamais la peine d’expliquer ce choix. Elle ne provoque plus aucune émotion. Pas plus que Lexi. Elle ne poursuit aucun objectif personnel, entièrement soumise aux désirs de son sugar daddy, incarnation assez grossière d’une domination masculine. Au fond, il n’y a presque plus rien à dire sur son parcours.

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© HBO (saison 2)

© HBO (saison 2)

© HBO (saison 3)

LE DÉFERLEMENT VULGAIRE ET INSIPIDE DE CASSIE

Cassie (Sydney Sweeney) mérite à elle seule un chapitre tant son intrigue occupe une place démesurée dans cette saison. Le véritable déferlement de cette saison n’est pas narratif : c’est un déferlement de nudité, de seins et de sexualisation terriblement réductrice. Sans surprise, Cassie en est la principale victime. Pourtant, son personnage avait une véritable profondeur. Cassie est une jeune fille dont la famille a été détruite par la drogue, par l’absence de son père et par le vide qu’il a laissé derrière lui. Dans la première saison, c’est encore une enfant. Elle est candide. Même si elle prend conscience du regard que les hommes portent sur son corps, elle le subit plus qu'elle ne l'accepte.
Ce qu’elle cherche avant tout, c’est de l’amour. McKay représente cet espoir, jusqu’à ce qu’il finisse lui aussi par décevoir, rejoignant la longue liste des hommes qui la blessent — à l’exception d’Ethan. Cassie est également confrontée à un avortement, un traumatisme profondément féminin qui contribue à faire d’elle un personnage doux, sensible et profondément vulnérable.
Pourtant, dès la saison 2, elle est transformée en caricature : elle hurle, pleure en permanence et sombre dans une hystérie presque permanente. La saison 3 pousse cette logique jusqu’au ridicule. Cassie ouvre un compte OnlyFans. Et le plus inquiétant, c’est que cela ne surprend même plus personne. La série l’a enfermée depuis longtemps dans ce rôle.
S'enchaînent alors des scènes où seuls ses seins semblent avoir de l’importance. C’est vulgaire, réducteur et totalement vide de sens. Cassie devient le cliché de la blonde superficielle, stupide et obsédée par l’argent. D’ailleurs, depuis quand est-elle autant attirée par le luxe et l’apparence ? Rien, dans les saisons précédentes, ne justifie cette évolution. À moins que Levinson n’ait simplement eu besoin d’un prétexte pour la déshabiller encore davantage.

Pour illustrer cela, inutile de revenir sur les dizaines de clichés embarrassants — déguisée en bébé, entre autres — qui parsèment la saison. Parlons plutôt de sa fameuse scène en Godzilla.
Il aura fallu un an de préparation pour construire le décor de cette séquence complètement hors sujet. Une scène spectaculaire, certes, mais qui ne raconte absolument rien et semble uniquement servir à montrer Sydney Sweeney seins nus en très haute définition.
Le plus ironique, c’est que Sydney Sweeney elle-même aurait encouragé Levinson à conserver ces scènes. Selon elle, lorsqu’il envisageait d’en supprimer certaines, elle lui aurait répondu : « Tu plaisantes ? Je joue un mannequin OnlyFans. Tu es en train de me dire que tu vas esquiver ça ? »

Ce qui nous amène naturellement à la représentation des femmes dans cette dernière saison. Le constat est assez simple : elles sont presque toutes liées au commerce du sexe. À l’exception de Lexi, qui n’existe pratiquement plus que par rapport à sa sœur, au point qu’on finit par oublier son existence.
Cassie ouvre un compte OnlyFans. Maddy devient sa proxénète, alors qu’elle incarnait jusque-là une femme de principes, féministe, intelligente et débrouillarde. Dans les deux premières saisons, c’était clairement celle qu’on appelait lorsqu’il y avait un problème.
Jules devient une sugar baby. Rue gère des danseuses de strip-tease. Et il y a justement ces danseuses, parmi lesquelles Angel, un personnage qui s’était pourtant démarqué par sa relation avec Rue et ses conflits personnels particulièrement touchants, avant d’être totalement abandonné.
Dans les deux premières saisons, il y avait davantage de scènes de sexe à proprement parler. Ici, elles sont finalement peu nombreuses : celles de Jules, particulièrement dérangeantes, et celle de Kitty, qui n’est même plus une scène de sexe mais un viol d’une violence extrême. Une scène qui coupe littéralement le souffle, aussitôt banalisée par une simple phrase : « C’est son travail. »
Le véritable problème n’est donc pas la sexualité en elle-même, mais le fait que toutes les femmes soient enfermées dans cette injonction sexuelle. Leur identité finit systématiquement par être réduite à leur statut de victime, d’agresseuse ou d’objet de désir. Elles traversent toutes des situations profondément humiliantes. Même en mettant de côté cet aspect omniprésent, la scène où Faye et Rue doivent avaler des sachets de drogue pour servir de mules est d’une violence écœurante.
Est-ce une manière, pour Levinson, de montrer à quel point la société maltraite les femmes ? Est-ce une critique ? Si c’est le cas, quelqu’un devrait lui dire qu’il est inutile de tendre encore davantage le micro aux machistes. Car il n’y a ici ni revendication, ni véritable prise de position. Même pas un constat. Seulement une facilité scénaristique qui finit presque par faire l’apologie de ces milieux. On est face à un fan service parfois encore plus grossier que celui de certains animés japonais.
Au final, les femmes d’ Euphoria deviennent une galerie de personnages sans amour-propre, sans amour des autres, écervelées, avides, superficielles et privées de toute valeur.

© HBO

© HBO (saison 1)

LE STATUT DE LA FEMME DANS LA SAISON 3

© HBO (saison 1)

© HBO (saison 3)

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Et c’est peut-être là que la saison devient réellement embarrassante. Ce que beaucoup attendaient, c’était de voir ces personnages entrer dans la vie adulte. Les voir évoluer dans la société, au travail. Comment un personnage comme Nate ou Jules trouverait-il sa place dans un monde rempli de gens ordinaires ? Ce sont justement leurs singularités qui rendaient leur quotidien si intéressant. Dans un lycée ou dans une vie active classique, ils détonnaient naturellement.
Mais après quatre ans d’attente, Levinson impose un changement radical. Nous perdons tous nos repères : les personnages, la photographie, les décors. Nous savions qu’ils ne seraient plus au lycée, mais rien ne justifie vraiment de les envoyer au milieu du désert. Pire encore, ils sont entourés de personnages tellement extravagants qu’ils en deviennent presque banals. Toute leur singularité disparaît.

La saison prend alors des allures de western, reprenant les codes sombres du Far West. Et puisque cela ne suffisait pas, Levinson oppose d’un côté des cow-boys gangsters et de l’autre... des nazis. Comme si Laurie n’avait pas déjà parfaitement rempli le rôle de la menace. Elle inspirait la peur simplement par sa manière de parler, lente et froide. Ici, il faut ajouter un antagonisme caricatural et manichéen pour créer toujours plus de spectacle.
De plus, on se sait pas ce qui se passe pour Faye et son mec à la toute fin, ils se volatilisent et Levinson oublie totalement ce plot. En réalité, il n’y a presque plus d’histoire. Il y a seulement une volonté permanente de faire de chaque scène un buzz plus grand que la précédente. Faire du bruit. Choquer. Aller toujours plus loin, sans jamais retrouver la subtilité qui faisait l’identité de la série.
Pourtant, l’euphorie désigne un sentiment intense de bien-être, d’optimisme. Quelque chose de sensoriel, de sentimental, presque spirituel. La saison 3 ne cherche plus rien de tout cela.
Elle nous promène d’un gang à l’autre, dans une guerre interminable, étonnamment lente et finalement très artificielle. Tout finit par ramener au sexe, puis à l’argent.
Vous espériez voir Cassie reprendre le patinage artistique, son rêve d’enfant ? Jules enfin s’épanouir dans la peinture ? Lexi écrire les pièces qu’elle mérite ou simplement trouver l’amour ? Maddy être enfin heureuse après tout ce qu’elle a traversé ? Rien de tout cela. Toutes les fins sont injustement tristes.

Levinson détruit également les relations qui faisaient la force de la série. Tout le réseau affectif tissé entre les personnages féminins disparaît avec cette nouvelle écriture. À commencer par l’amitié entre Lexi et Rue. Contrairement à la relation chaotique entre Maddy et Cassie, leur lien reposait sur quelque chose de beaucoup plus simple : une affection sincère, silencieuse, presque immuable. Une amitié capable de traverser les épreuves sans avoir besoin d’être constamment mise en scène.
Et pourtant, Levinson choisit de la briser elle aussi. Une dispute qui semble sortir de nulle part, des mots cruels dépourvus de véritable sens... Il ne laisse même pas à Rue la possibilité d’une rédemption auprès de ceux qu’elle aime. Pas de pardon. Pas de retrouvailles. Pas même une dernière preuve d’amour.

Par où commencer ? La Bible, Dieu, Jésus… La religion est déjà présente dans les deux premières saisons, mais elle y est abordée de façon profondément surréaliste. Elle devient le langage du pardon, du repentir et du salut. C’est aussi un formidable prétexte pour créer des atmosphères bouleversantes, presque mystiques.
Dès le début d’
Euphoria, la dimension religieuse occupe une place importante. Ali (Colman Domingo) en est la meilleure incarnation : un homme qui a commis des erreurs et qui tente désormais d’aider les autres à ne pas suivre le même chemin. Il représente l’espoir.
À la place des interminables intrigues autour de Cassie et de ses photos, c’est davantage la relation entre Rue et Ali que j’aurais voulu voir. Creuser leur lien, observer davantage l’impact de la foi sur leur manière de vivre. Qu’est-on prêt à abandonner pour Dieu ? Jusqu’où une croyance peut-elle transformer une personne ?

Au fil de cette troisième saison, la religion s’immisce partout, mais toujours de manière superficielle. Rue, désormais résolue à croire coûte que coûte, relie presque tout à la religion : Joshua Tree, sa rencontre avec Alamo, The Promised Land, ses cassettes audio… Même sa mère est montrée en train de lire la Bible lors du seul appel qu’elles échangent. Là où les deux premières saisons utilisaient cet imaginaire pour créer des scènes presque fantasmagoriques, justifiées par les addictions et la bipolarité de Rue, la saison 3 se contente de disséminer des références sans jamais leur donner de profondeur. La religion est omniprésente, mais uniquement en surface. Sa lecture devient simpliste, presque enfantine.

Impossible, par exemple, d’oublier la scène finale entre Lexi et Cassie. Quelques épisodes plus tôt, Lexi se moquait de Rue parce qu’elle lisait la Bible. Puis, dans la dernière scène, la voilà face à Cassie, un godemichet à la main, lançant un monologue qui sonne faux. Elle explique soudain que « la Bible est incroyable », qu’on la croit ennuyeuse alors qu’elle regorge de violence, de sexe et de récits fascinants. Le problème n’est pas ce qu’elle dit.
Le problème, c’est que cela ne ressemble absolument pas à Lexi. C’est une grande lectrice, cultivée, curieuse. On l’imagine mal découvrir seulement maintenant que la Bible contient des histoires passionnantes. Même sans l’avoir lue, cela relève d’une culture générale relativement commune. Encore une fois, tout paraît artificiel.

Et c’est peut-être le plus gros problème de cette saison. On passe d'une réflexion intéressante sur le rapport entre addiction et spiritualité à quelque chose qui ressemble davantage à de la propagande. La saison commence et se termine dans cette maison isolée au Texas, remplie d’enfants déscolarisés, coupés du monde. C’est censé représenter The Promised Land, la Terre promise. Rue affirme que c’est la famille la plus heureuse qu’elle ait jamais rencontrée. Si l’on réfléchit en termes de développement de personnage, cette fascination peut se comprendre. Après avoir vécu dans un chaos permanent, elle découvre un endroit qui lui offre enfin le silence, le calme et une forme de paix spirituelle.
Mais difficile de savoir si cette vision appartient uniquement à Rue ou si Levinson cherche lui aussi à nous présenter ce modèle comme un idéal. Car, factuellement, ces enfants sont volontairement isolés du monde. Ils n’ont ni véritable éducation sexuelle, ni connaissance des dangers de la drogue, de l’amour ou de la société. Tout renvoie au modèle d’une famille ultra-conservatrice, surprotégée et profondément ignorante. Et c’est pourtant sur cette image que s’achève Euphoria : un plan large de cette maison perdue dans le désert, un immense drapeau américain, puis les mots : « Que Dieu nous bénisse. »

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LA MORALISATION RELIGIEUSE

LE PLOT DE L’HISTOIRE EN LUI-MÊME

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Euphoria raconte pourtant l’histoire de jeunes profondément marqués par leur famille, leur passé et les injonctions de la société. Son univers est très américain, très situé, mais il réussissait malgré tout à faire coexister une multitude de personnalités qui se heurtaient les unes aux autres. Au-delà du drame, la série proposait aussi une forme d’éveil spirituel.
Comme son titre l’indique, l’euphorie est un sentiment de bonheur intense, immédiat, presque une bouffée de plénitude. Pour raconter cela, il fallait travailler les émotions avec minutie, explorer les blessures du passé autant que les espoirs d’avenir. C’était aussi une question de mise en scène. La lumière, tantôt diffuse, tantôt très contrastée. Les teintes jaunes, les néons éclatants. Cette caméra virevoltante qui nous faisait littéralement perdre l’équilibre, comme si nous étions nous-mêmes en plein trip.

Dans les premières saisons, les véritables maladies étaient l’amour, la haine, le désir, le manque. Cette troisième saison dresse un tout autre portrait : celui d’une génération dominée par les réseaux sociaux, l’obsession de l’apparence, de l’argent, du pouvoir et des « likes ».
Ce constat n’est pas faux. Nous vivons bien dans une société consumériste qui encourage ces dérives. Mais ce n’est pas ce que racontait
Euphoria.
Ce ne sont plus les personnages nuancés que nous suivions. Ce n’est plus une histoire qui serre le cœur. Ce ne sont plus des questions qui invitent le spectateur à réfléchir. La véritable interrogation de cette saison devient : Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour gagner toujours plus d’argent et de visibilité ? Alors que celle des premières saisons semblait être : Quelles valeurs sont capables de dépasser le désir, le manque et l’avidité ?

Au final, il ne reste aucune véritable morale. Seulement un goût amer. En trois mots, cette saison se résume à : western, argent, hypersexualisation. Il n’y a presque plus de sentiments. Où sont les larmes ? Pour Fezco protégeant Ashtray. Pour Rue qui se souvient des mains de son père. Pour Leslie et Gia, qui subissent sa maladie. Pour Maddy, enfermée dans une relation abusive. Pour Cassie, qui a perdu son enfant. Pour Jules, qui cherche désespérément sa place. Nulle part. Cette saison ne détruit peut-être pas un empire. Mais elle abîme profondément une série douce-amère qui parlait, avec justesse, de jeunes cherchant leur place dans un monde rempli de failles.

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