Primetime : Flou artistique ou point de fuite ?
CRITIQUE NOUVEAUTÉS
Mia Froidevaux
10/14/20263 min read


Mia Froidevaux


Chris Hansen est un présentateur de télé-réalité chasseur de pédophiles. Lui et son équipe les traquent sur Internet, les appâtent et les piègent face caméra. To catch a predator est un tel succès que l’émission est placée en “prime time” face à Lost : Les Disparus. Il va donc falloir que l’équipe trouve de très gros morceaux pour maintenir l’audience.
Primetime fait tâche dans le paysage cinématographique actuel. La réalisation de Lance Oppenheim pousse le curseur déjà placé par le studio A24 avec Marty Supreme et Backrooms en reprenant le grain, les contrastes et les couleurs vives des images télévisuelles des années 2000. Ce voile de grain numérique enveloppe les personnages et nous sépare d’eux comme un écran. Le réalisateur développe cette photographie singulière avec finesse et nous enferme dans le monde artificiel de la télévision. La claustrophobie envahit le spectateur, aveuglé par le grain et sur-stimulé par les couleurs vives et les petits sons d’arrière-plan. Il plonge à l’aveugle dans une intrigue floue et saturée. L’artifice règne et nous étouffe. Il contamine le corps du personnage de Robert Pattison que la lumière et l’étalonnage des couleurs défigurent. Les caméras de la télévision agissent comme une radiation cancérigène à laquelle s’expose Chris Hansen, rongé de l’intérieur. Mais plus l’équipe se rapproche de « la baleine » qu’elle recherche plus le grain s’efface. Comme un radar se rapprochant des ondes qu’il traque, l’image se fait de plus en plus nette.
Au-delà de son parti pris visuel, Primetime aborde frontalement le sujet de la pédophilie et du positionnement des médias. Mais malgré l’atmosphère pesante du sujet, Lance Oppenheim s’autorise des pointes d’humour. Dialogues sarcastiques, caricatures, gestuelles ou mimiques étonnantes… ces petits éléments viennent volontairement trouer la toile du thriller et donner une respiration de courte durée au spectateur. Mais est-ce éthique d’être diverti par un film issu de faits réels qui a pour sujet des prédateurs sexuels ? C’est une question que pose Primetime par son titre même. On aurait pu imaginer un titre reprenant celui de l’émission de Chris Hansen : To catch a predator. Mais le but des personnages n’est pas d’attraper des prédateurs afin de les remettre aux mains de la justice, c’est avant tout de faire de l’audience. Aller chercher toujours plus inédit, toujours plus choquant pour maintenir le spectateur en haleine. Entre regarder To catch a predator et regarder Lost, l’industrie télévisuelle et le spectateur ne font pas la différence. C’est un objet commercial pour l’un et un divertissement pour l’autre.




Les pédophiles sont traqués par Chris Hansen et Chris Hansen est traqué par le spectateur. Il est filmé comme une proie par les caméras cachées dans les maisons investies par l’équipe de l’émission et suivi en dehors. Et il y a les proies véritables : les acteurs.ices grimé.e.s en adolescent.e.s pour servir d’appât aux pédophiles. On suit la formation de Dan - interprété par Skyler Gisondo - jeune acteur en quête désespérée d’un rôle, de son entraînement à la première confrontation. Une posture potentiellement traumatisante mais qui fait partie de la routine pour Andie, la productrice de l’émission. Mais peut-on filmer des pédophiles comme n’importe quel autre sujet et bannir toute éthique au profit de la course à l’audience ? C’est la question que pose le film sans vraiment y apporter de réponse, laissant les spectateurs débattre avec eux-même et entre eux.
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