Pédale Rurale, Antoine Vazquez (2026)
CRITIQUE NOUVEAUTÉS
Marie Boudon
3/9/20265 min read


Dans le silence de la Dordogne, un homme marche, pioche, cueille, creuse, chante, danse, tourne, s’éloigne, revient. Il s’appelle Benoît. Son corps en mouvement est filmé par une caméra à la fois tremblante et fixe, une caméra distante mais mouvante, une caméra très humaine. Le premier long-métrage d’Antoine Vazquez commence ainsi. Cette rencontre silencieuse mais attentive, focalisée sur les gestes d’un homme dans un espace rural non-défini, où la forêt est une continuité du jardin et du salon, est le fruit d’une démarche filmique qui n’est pas plus en retrait qu’elle est pleinement dans l’action. Il n’y a pas simplement Benoît, le sujet devant l’objectif, et Antoine, le cinéaste derrière l’objectif, mais une sorte de troisième espace créé par l’union étroite entre les deux. Comme si la présence de la caméra, au-delà de donner à voir, déclenchait véritablement quelque chose dans la vie de ce jeune homme, tout en se laissant porter par une temporalité qui lui appartient.
Tourné pendant cinq années, Pédale Rurale retrace le cheminement existentiel et identitaire de Benoît, artiste homosexuel isolé dans un petit village du Périgord. Loin de tout, loin des autres, le film s’ouvre sur un portrait marqué par sa solitude, confortable et indifférente, en prise d’une routine établie et d’une grande liberté. Benoît semble dès les premières images imposer (ou plutôt revendiquer) son rythme propre à la caméra d’Antoine Vasquez, qui y adhère sans confrontation. Les deux hommes s’apostrophent volontiers au milieu des prises, dans un dialogue qui n’est pas tellement explicite ou fréquent, mais qui se manifeste à travers une confiance instaurée entre eux. Le film prend racines dans cette lenteur et cette symbiose.
Pédale Rurale est magnifique, déjà, pour cette douceur et cette sensibilité. Je dois même dire qu’en tant que spectatrice, j’en avais désespérément besoin, de ce rapport au sujet dénué de violence et de brutalité. Car au cinéma la brutalité est partout, surtout de manière implicite, la condition-même d’une image cinématographique est un choc entre l’œil mécanique et le monde, chaque cut est une brisure – au cinéma filmer c’est « shooter », c’est déjà faire violence, franchir une limite, dépasser les bornes. Le regard est autant prédatorial qu’il a soif de beauté, et c’est là tout le problème. Je le dis haut et fort, nous avons besoin d’une transformation des rapports entre filmants et filmés, de confiance, de distance, de respect, mais aussi de tendresse. Le genre documentaire est déjà une promesse d’engagement sur cette voix. Et avec Pédale Rurale, Antoine Vasquez propose un pas de côté dans la vie d’un homme qui pose ses limites, un film qui ne les franchit pas, et qui établit le consentement comme un principe fondamental. Benoît n’est pas exactement filmé dans son intimité ; il est plutôt filmé dans son existence au monde, d’où l’importance de sa pudeur et la construction de son identité politique à travers le film.
Cette construction se déploie ici à travers un événement-symbole : le projet d’organisation d’une Pride dans le Périgord par les personnes queer du coin, petite communauté dont Benoît prend part, avec retrait d’abord, puis de plus en plus au fur et à mesure que le film avance. Antoine Vazquez filme les visages et les échanges sans coupures encombrantes. Sa caméra est proche des corps, bien souvent au-milieu d’eux, et sa présence semble permettre au dialogue de prendre une certaine forme. On sent dans la démarche cinématographique de Vazquez une survivance de la « ciné-transe » de Jean Rouch et sa « caméra-participante », et tout cet héritage du cinéma-vérité dans le genre documentaire : le film se construit sur une relation entre l’être filmant et l’être filmé, relation qui n’existerait pas sans le dispositif cinématographique. Il serait absolument vain d’invisibiliser la caméra, comme le fait la fiction (ce qui explique aussi certainement sa brutalité dans le regard par rapport au genre documentaire). Ce triangle Benoît / caméra / Antoine, et tout ce qu’il implique à travers les espaces plus ou moins peuplés, plus ou moins partagés, est d’une grande fertilité.


Dans le film, la violence systémique homophobe frappe ainsi plus fort dans son apparente banalité, sa présence établie dans les milieux ruraux. Certaines scènes, que ce soit à la mairie ou le jour précédant la Pride, parviennent à retranscrire par l’image les conditions d’une peur sous-jacente à tout le film : d’une part, celle de Benoît (une méfiance face à la société), et d’autre part, celle des autres (l’inquiétude du monde hétéronormé face à l’identité queer). La peur de la différence, la peur de l’identité, la peur des corps aussi. Il y a tout au long du film un sous-texte qui questionne la relation entre le corps et les mots, incarnant eux-mêmes deux rapports au monde : physique et intelligible. Benoît, au commencement, est introduit comme un être en mouvement. Un homme dont le corps est à la fois au travail, au repos et dans la danse, un corps qui se déploie aussi dans les mains, lorsqu’il travaille sur son métier à tisser. Sa parole est découpée, ponctuelle, éventuelle. Puis le temps passe, et Benoît commence à poser des mots. Antoine et lui parlent des termes « pédé » et « queer », ils en questionnent la signification, ou plutôt le sens, car ce terme-là appréhende l’énonciateur et pas seulement le mot dans son analyse.
La communauté se réunit pour organiser la Pride, mais aussi (et surtout) pour parler. La discussion se déploie, les expériences se partagent, un autre rapport à l’identité naît de la collectivité. A la fin du film, Benoît est de retour chez lui comme dans une boucle, et conclut cette expérience en lisant à voix haute un message texte qu’il a envoyé au groupe. Ce déploiement du corps en alliance avec les mots fait de ce récit celui d’une sorte de renaissance.


Avec Pédale Rurale, Antoine Vazquez signe un premier long-métrage époustouflant de sensibilité et de justesse. Le montage de Céline Ducreux est l’aboutissement d’un fin travail de sélection, de découpage préalable dans les deux-cents heures de rushes que le cinéaste a accumulé pendant ses cinq années de tournage. Ce film est le récit d’une tranche de vie, un témoignage infiniment précieux qui rappelle que le combat contre les discriminations est loin d’être arrivé à son terme. C’est aussi un appel à sortir de l’isolement, un rappel que le combat pour la tolérance et l’épanouissement des identités et tout autant le fruit d’un cheminement intérieur que d’un déploiement collectif.
Pour ça, pour ce film, et à toutes celles et ceux qui l’ont aidé à voir le jour, merci.
Marie Boudon
©Novanima production
©Survivance distribution


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