Obsession, Curry Barker (2026) : subtil mais pas tant
CRITIQUE NOUVEAUTÉS
Marie Boudon
7/15/20265 min read


Lorsqu’on recherche le terme « obsession » dans le dictionnaire de l’Académie Française, on peut lire : Emprunté du latin obsessio, « action d'assiéger », puis quelques lignes plus loin, l’exemple d’usage suivant : Être en proie à une obsession. Dans la conception du mot s’opposent deux forces antonymes, le fait d’être simultanément l’assiégeant et l’assiégé. Curry Barker, qui baigne dans le genre de l’horreur au cinéma & dans la vidéo depuis les années 2010, a certainement saisi ce paradoxe sémantique pour en faire le point de départ de son premier long-métrage produit. Dans Obsession, la jeune Nikki est à la fois sous l'emprise du désir de son ami Bear, et à la fois une compulsive criminelle.
Derrière un pitch assez simple – Bear, jeune homme incapable de déclarer ses sentiments (non réciproques) à Nikki, fait le vœu qu’elle l’aime plus que tout au monde à l’aide d’un vieux gadget dont les effets se dévoilent être dangereusement efficaces – se déploie un schème psychologique à la fois très complexe et affreusement simpliste. Obsession dépeint les conséquences du fantasme de Bear projeté sur Nikki, un fantasme dont les frontières physique et émotionnelle s’effacent soudainement, dans lequel le protagoniste n’hésite pas à s'engouffrer malgré les signes avant-coureurs que la jeune femme n’est pas dans son état normal.
Le One Wish Willow, un exauceur de vœux vendu pour quelques dollars dans une boutique de babioles, est une sorte de matériau conducteur : Bear est à l'origine un garçon timide, introverti, a priori inoffensif, attristé par la mort de son chat ; il a tout d’un personnage-type masculin qu'on rencontre dans les récits pour jeunes adultes. Pitoyable d’impuissance, il est ce loser dont la seule agentivité est ici projetée sur un petit bâton qu’il lui suffit de briser en deux pour réaliser son désir le plus grand. Face à lui, la belle et séduisante Nikki est exagérément déployée comme une femme enthousiaste, passionnée, généreuse, bienveillante ; un personnage déjà bien codé lui aussi selon des normes classiques.
Le film a la réputation d’être assez moderne dans son approche, mais surfe cependant sur des thèmes tout de même surexploités (le désir amoureux inassouvi, l'isolement, la jeunesse), porté par une esthétique embarrassante : les espaces ont tout des États-Unis du début des années 2000, mais les corps sont constamment capturés dans des lieux fermés (appartements, magasin, voitures), impersonnels, souvent obscurs, dans une colorimétrie brunâtre. Un récit qui enferme ses personnages dans une petite cartographie on ne peut plus classique : le protagoniste, sa crush, son meilleur ami, sa meilleure amie. Pas d’adulte à l’horizon (sauf l'exception du père de Sarah, qui est aussi leur employeur à tous·tes), en somme un microcosme dans lequel l’horreur en tant que genre vient se déployer à l’échelle plus intime que sociale ou politique.
Ce surnom Bear est facile à décrypter, alors qu’il y a quelques mois une tendance sur les réseaux sociaux révélait que la plupart des femmes préféraient se retrouver face à un ours (« bear » en anglais) plutôt qu’un homme si elles étaient seules dans une forêt. L’ours est un animal dont la symbolique est autant paradoxale que chacun des éléments d’Obsession évoqués jusque-là : à la fois dans un registre tendre où « bear » est un surnom affectif qui se réfère à l’ours en peluche, rond, doux, réconfortant par définition ; et à la fois un animal féroce et agressif. Ici, Bear (de son vrai nom Baron) qui est en quelque sorte le point de fuite égocentrique du film, incarne parfaitement ces deux penchants. Le film nous encourage d’abord à l’identification et l’empathie, avec ce garçon timide, gentil, loin des codes virils de la masculinité (plutôt incarnés par Ian, son ami), dont le souhait paraît avant tout naïf et sans menace. Bear est d'abord dépossédé face aux conséquences de son vœu, mais son absence de toute considération fait que son personnage devient vite un agresseur, même un violeur, profitant pleinement de la possession de Nikki pour entamer une relation avec elle.


Bear est l’ultime « agresseur qui n’a pas conscience d’être agresseur », et c’est peut-être en cela que le film est particulièrement fin dans son portrait de la masculinité, bien que le personnage de Nikki soit vite délaissé dans des schémas binaires, ce qui laisse aussi à penser qu’elle reste fatalement coincée dans un regard masculin. La « vraie » Nikki est déjà un fantasme (ce qui s’explique éventuellement par le peu de temps qui lui est voué à l’écran avant que le vœu soit réalisé) : une fille « idéale », souriante, ultra-féminine sans être sensuelle, honnête sans être provocatrice, elle donne de l’argent à un SDF, elle est socialement très à l’aise et financièrement sans difficultés, etc. Tandis que la « fausse » Nikki est névrosée, lunatique, violente, insistante, manipulatrice, confinée, réactivant la conception originelle et misogyne de l'hystérie. L’intérêt de son personnage réside ainsi plutôt dans la manière dont les deux versions de Nikki se superposent quelques fois, la « vraie » rejaillissant du corps de la « fausse », illustrant avec brutalité le cauchemar que la jeune femme est en train de traverser (jusqu’à ce qu’elle se fasse du mal à elle-même), sans que Bear ne fasse aucun geste pour la sortir de cet enfer.
Obsession construit donc fatalement son récit sur la souffrance profonde et délaissée d'une femme, déclenchée par un homme n'ayant absolument aucune conscience de ses actes. Le film se plaît ainsi à retourner ses personnages, ses thèmes et ses propres scènes comme on retournerait un vêtement sur l’envers, en témoigne par exemple le coup-de-foudre lugubre qui survient à la fin. A travers une mise en scène avide de symétrie et de de fausse distance, Curry Barker déploie un univers froissé dans son apparente stabilité, où le soi-disant manichéisme qui nous pousse à chercher le bon et le mauvais dans chaque personnage est piétiné par l'imposante réalité d'une femme victime des formes d’emprise qui collent à la peau de chaque personnage masculin. La proposition formelle de Curry Barker est intéressante, car tout ce que la culture du viol peut avoir de subtil et paradoxal est ici directement rattaché à un mode de l’épouvante, faisant ainsi éprouver l’horreur par des procédés cinématographiques dont l’effet est bien immédiat, et non plus évacué dans le champ de l’empathie ou l’identification.


Marie Boudon
© Le Pacte
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