mother! : Et si Dieu n’était pas parfait?
CRITIQUE ANCIENS FILMS
Kassandre Lou Vinatier
10/31/20256 min read
Alors qu’une femme est en proie aux flammes dans une maison aux cendres encore brûlantes, un homme pose un cristal sur un support. Petit à petit, la maison semble se réparer d’elle-même, reprenant des couleurs.
Tel est l’incipit du film d’Aronofsky (réalisateur & scénariste), mother!, sorti en 2017.
Il raconte l’histoire d’un poète en manque d’inspiration, Lui, et de sa femme, mère, qui passe ses journées à faire de leur maison un havre de paix. Mais cette tranquillité est bouleversée par l’arrivée d’un homme, puis de sa femme, puis de leurs fils. Les visiteurs s’enchaînent dans un chaos total perturbant l’équilibre que mère s’est évertuée à mettre en place. Alors qu’elle apprend qu’elle est enceinte, son mari à une illumination et publie une nouvelle œuvre qui rencontre un succès immédiat. Des adorateurs de Lui envahissent la maison pour rencontrer leur idole. Alors que Lui s’en délecte, mère est effrayée et c’est au milieu de cette anarchie qu’elle donne naissance à un garçon. Les fidèles s’en emparent, le tuent et consomment sa chair. Mère, épouvantée, va au sous-sol et met le feu à une citerne de mazout qui tue tous les visiteurs. Sans même une égratignure, Lui la prend dans ses bras et s’assure qu’elle l’aime toujours. Alors qu’elle répond par l’affirmative, Lui lui arrache le cœur, l’ouvre et en extirpe un diamant qu’il pose sur un socle, comme au début du film. La maison se répare et une nouvelle mère fait son apparition.
Après les succès de Requiem for a dream et Black swan, Aronofsky nous plonge à nouveau dans un monde perturbant, où la frontière du réel se heurte à celle de la folie. Mother! n’est peut-être pas au goût de tous mais il est certain que son visionnage engendre une réflexion sur notre place dans ce monde.


Il n’est pas simplement question de la vie d’un homme et d’une femme dans leur maison isolée, mais d’une métaphore de la religion, de la nature et de l’impact de l’humain sur tout cela. Les protagonistes n’ont pas de prénoms à proprement parlé, mais plutôt des dénominations; Lui, mère. Quand on a posé la question à Aronofsky pourquoi le titre du film ne comportait pas de majuscule, il a répondu de prêter attention au générique car seulement le nom d’un des personnages commence par une, Lui.
On y voit une référence biblique à Dieu et en suivant ce cheminement, on détermine que mère fait référence à mère nature. Leur maison représente ainsi la Terre dont mère nature prend soin avec la plus grande délicatesse. D’ailleurs, mère ne sort jamais de la maison car elle est la maison. Les battements du cœur qu’elle entend sont les siens et rendent compte de son état. L’expression biblique “la femme est le coeur du foyer” est à prendre littéralement. Il n’y presque aucun plan sur lesquels mère n’apparaît pas. Les plans sont resserrés sur son visage et on découvre sa réaction avant de voir ce qui la produit. Lorsque mère n’est pas à l’image, c’est toujours par son point de vue ou son épaule en amorce qu’est montrée la scène. Ce sentiment d’omniprésence est aussi accentué par la faible profondeur de champ. Elle est partout, elle est la maison.
Malgré le manque d’inspiration de son mari, le début du film indique un foyer plutôt équilibré avec une épouse dévouée. Mais cet équilibre vole en éclat lorsqu’un inconnu frappe à leur porte. Lorsque Lui apprend que cet inconnu est fan de lui, cela renforce son égocentrisme et l’invite chez lui sans demander l’aval de mère. Sobrement appelé l’homme, il est en admiration totale devant Dieu. La scène de la salle de bain dans laquelle Lui le recoud au niveau des côtes puis l’arrivée soudaine de la femme affirme que ces deux personnages sont des représentations d’Adam et Eve.
L’arrivée d’humains dans la demeure “paradisiaque” angoisse mère qui entend le cœur de la maison, donc le sien, battre de moins en moins fort, alors que son mari se réjouit de l’ambiance plus vivante.




Les maux des hommes rongent petit à petit le foyer jusqu’à ce que l’homme et la femme commetent le péché ultime, briser le diamant dans le bureau de Lui. Comme dans la bible après qu’Adam et Eve aient croqué le fruit défendu, l’homme et la femme sont chassés de la pièce par Lui qui décide de la barricadée. Du haut de l’escalier, avec une forte contre-plongée qui renforce ce sentiment de superiorité, Lui juge l’homme et la femme. La lumière blanche qui arrive d’une fenêtre hors champs, sûrement située au plafond, qui illuminait l’étage n’est alors pas assez forte pour arriver jusqu’au rez-de-chaussée. La lumière du paradis, maintenant inaccessible, plonge la maison dans la pénombre. L’horreur continue lorsque les fils de l’homme et de la femme, autrement dit Abel et Caïn, arrivent et se disputent. Le premier meurtre, l’ultime péché, plonge un peu plus mère dans la folie. Son délire mégalomaniaque et l’adoration que lui apportent ses fidèles amène Lui à délaisser mère (la nature) et laisse les nouveaux arrivants saccager leur maison (la Terre). Aveuglé par la dévotion de ses adeptes qui galvanise son égo, Lui autorise passivement les pires atrocités: esclavagisme, viol, torture, guerre… L’intrusion de cette violence se caractérise à l’écran par l’arrivée d’une teinte rougeâtre qui dénote avec les couleurs neutres du début. L’ambiance sonore se fait de plus en plus inaudible et mère perd pied dans ce vacarme. Le pire arrive lorsque Lui donne son fils (Jésus) en pâture aux fidèles. Prenant littéralement les écritures de la Bible “Prenez et mangez ceci, c’est mon corps”, les adeptes tuent et se nourrissent du cadavre du nourrisson, laissant mère complètement terrorisée. La mise en scène renforce le chaos environnant avec une caméra à l’épaule, tremblante. Le montage est rapide et alterne les plans du bébé porté par les fidèles et les plans sur mère qui semble se noyer dans la foule. On perd tous repères spatiaux avec cette marée humaine qui submerge la maison. Dans un acte désespéré, mère descend au sous-sol, une allégorie de l’Enfer, et met le feu à la maison en tuant tous les fidèles, c’est l’Apocalypse. Dieu, seul survivant, extirpe du cœur de mère nature, un diamant qui ravive la maison. Malgré le dédain que Lui lui montrait, mère lui est nécessaire pour que le cycle continue. C’est de ses entrailles que la maison peut renaître. Jusqu’au dernier instant, Lui vampirise l’amour inconditionnel que mère à envers lui. Malgré son statut de Dieu, Lui n’est rien sans l’amour des autres, surtout celui de mère. C’est un Dieu imparfait qui a créé les hommes à son image, égoïste et mégalomaniaque.
Les notions de création et destruction sont intimement liées, l’une ne va pas sans l’autre. La maison doit brûler pour qu’une nouvelle mère apparaisse, l’homme doit briser la paix du foyer pour que Lui retrouve le sourire, un bébé doit être conçu pour que Lui se remette à écrire, la maison doit être pillée pour que Lui gonfle son égo, l’enfant doit mourir pour satisfaire les fidèles, mère doit mettre le feu à la maison pour qu’un nouveau cycle continue.
Aronofsky pousse à l’extrême cette dynamique destructrice, allant jusqu’au cannibalisme symbolique pour dénoncer l'exploitation humaine de la Terre, de la foi et des croyances. Le film est une réflexion sur l'égoïsme, le besoin de domination, et les conséquences de la démesure égocentrique. La destruction finale, suivie par la renaissance d'une nouvelle mère, montre que malgré la violence subie, la nature renaît, mais toujours dans un cycle voué à être brisé de nouveau.
Ainsi, mother! est un film radical et dérangeant, qui invite à une profonde introspection sur la manière dont l'humanité traite la nature, et sur les sacrifices que cette dernière est contrainte de subir pour permettre à l’homme de poursuivre son propre cycle de création et de destruction.
Kassandre Lou Vinatier
S'inscrire à notre newsletter

