Mommy de Xavier Dolan (2014) : Être mère, envers et contre tout

CRITIQUES ANCIENS FILMS

Enzo Beaufort

10/16/20264 min read

« C’est pas parce qu’on aime quelqu’un qu’on peut le sauver, l’amour n’a rien à voir là-dedans ».

Cette ligne de dialogue prononcée au début de Mommy, métrage réalisé par Xavier Dolan, exprime parfaitement l’enjeu principal du film : Diane arrivera-t-elle à sauver son fils Steve, avec tout l’amour qu’elle porte pour lui ? Le film suit donc cette mère célibataire qui tente d’élever son fils, un adolescent impulsif qui souffre de troubles du comportement. Malgré les difficultés qu’elle rencontre au quotidien, elle s’efforce de lui offrir les chances de réussir, quitte à s’épuiser. Leur relation, autant marquée par des disputes violentes que par des moments de tendresse, est bouleversée par l’arrivée de Kyla, leur voisine, qui va progressivement trouver sa place dans leur quotidien. L’atout majeur de ce film est clairement ce trio formé par Diane, Kyla et Steve, tous trois finement caractérisés, presque iconisés par Dolan. Diane est une mère courage, excentrique, forte, parfois dépassée par les actes de son fils. Steve est sensible, trop même, l’amour qu’il porte envers sa mère transpire, même dans ses moments de colère excessifs. Kyla, elle, incarne une femme mystérieuse, pour qui la vie de famille semble être un poids. Ces 3 personnages très justement interprétés par Anne Dorval, Antoine Olivier Pilon et Suzanne Clément viennent se rencontrer et s’élever les uns les autres. Kyla y trouve une deuxième famille, Diane peut compter sur cette dernière pour l’aider à éduquer Steve qui lui, voit en ces deux femmes des piliers qu’il chérit autant qu’il peut les faire souffrir.

Cette histoire prend également sens par la mise en scène accomplie par Dolan. Déjà, le format : le ratio 1:1 resserre immédiatement l’action vers les personnages qui sont comme prisonniers d’un destin qui leur échappe, malgré leur volonté profonde de s’en sortir. Les personnages étouffent et nous avec. Et Dolan ne se contente pas de les enfermer, il joue plusieurs fois avec ce format pour les laisser respirer, le temps de quelques minutes, mais à chaque parenthèse de bonheur dans la vie de Diane, Steve et Kyla, le cadre se recroqueville sur lui-même pour signifier un retour à la réalité brutal, auquel ses personnages ne peuvent finalement échapper. Ce ratio si particulier permet aussi un impact d’autant plus fort lors des scènes de dispute, on ne peut pas s’échapper dans le décor : on est obligés d’y assister frontalement, impuissants. Dolan utilise également énormément les ralentis qui donnent l'impression que le temps s'étire, comme s’il cherchait à figer les instants heureux de ses personnages. Les gestes, les regards et les expressions prennent alors une importance particulière. Ces effets de « style » qui peuvent paraître purement esthétiques à première vue, sont en réalité vecteurs d’une émotion qui traverse tout le long-métrage.

Prenons par exemple une des scènes les plus bouleversantes que peut offrir le cinéma : celle du rêve de Diane de voir Steve réussir, sachant pertinemment le destin tragique auquel elle va devoir faire face quelques scènes plus tard. À cet instant et au moyen d’une balade avec Kyla, Steve et Diane, le temps semble s’arrêter. Le cadre s’étire. Le morceau « Experience » de Ludovico Einaudi démarre. Et Diane s’éprend à rêver de la réussite de Steve : des études d’art, un enfant, une femme, un mariage. Le moment s’étire, les ralentis pleuvent. Les dialogues passés teintés d’espoir tapissent la scène, réverbérés, presque angéliques. La magie Dolan opère. Puis l’image se trouble. Diane perd son sourire, le cadre rétrécit. Le rêve laisse place à une vérité bien plus tragique : elle est en réalité sur le chemin de l’asile, là où elle est contrainte de placer Steve dans l’espoir de peut-être, un jour, le voir aller mieux.

La bande originale occupe également une place essentielle dans la réussite du film. Fidèle à son goût pour les morceaux populaires (et surtout Céline Dion), Dolan les utilise bien au-delà de leur simple fonction illustrative, leur donnant une véritable dimension narrative et émotionnelle. La musique accompagne les personnages dans leurs moments d'euphorie, de tendresse tout en traduisant parfois ce qu'ils sont incapables d'exprimer avec des mots. Et quand vient la dernière séquence, quel autre morceau pouvait mieux décrire l’action que « Born to die » de Lana Del Rey. L’amour est omniprésent mais ne peut empêcher une certaine fatalité qui semblait présente tout au long du métrage. Steve court et se libère de sa camisole dans un dernier geste d’espoir, mais qu’est ce qui l’attend derrière cette vitre ? La mort peut-être, si l’on en croît le titre de ce dernier morceau qui fait aussi écho au surnom de Diane : « Die ». La très faible profondeur de champ rendant floue cette vitre qui le sépare du monde extérieur vient aussi corroborer cette idée : cet “ailleurs” apparaît inatteignable.

Visuellement, le travail d’André Turpin à la photographie est somptueux. Ce dernier racontait en interview que Dolan souhaitait que ses personnages soient éclairés comme des héros, de façon glamour et très flashy, contrastant avec leur situation précaire. Il s’agissait aussi de représenter le contraste avec la maison de famille de Kyla, où tout paraît terne et sans saveur, évoquant ainsi un endroit synonyme d’enfermement pour elle.

À travers Mommy, Xavier Dolan interroge les limites de l’amour maternel et l’impuissance de ceux qui, malgré toute leur volonté, ne peuvent pas toujours sauver ceux qu’ils aiment. Comme souvent chez le cinéaste québécois, une immense sensibilité irrigue chaque instant du film. Son amour pour ces trois personnages transparaît dans chaque plan, chaque mouvement de caméra, chaque choix de mise en scène. De bout en bout, Mommy s’impose ainsi comme l’un des grands films de ce XXIè siècle.

Enzo Beaufort.

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