Mémoires d'un escargot
CRITIQUES ANCIENS FILMS
Enora Lecarme
1/26/20263 min read
Adam Elliot est un réalisateur australien spécialisé dans la claymotion, soit l’animation en pâte à modeler. En 2009, il sort son long-métrage hautement acclamé Mary et Max, avant de disparaître. Mémoires d’un escargot marque son retour 15 ans plus tard.
Il est atteint de tremblement physiologique, une pathologie héréditaire rare qui marque l'entièreté de son œuvre d’un tracé irrégulier.
Loin de détonner dans les aspirations thématiques du cinéaste, cette condition s’accorde à la singularité de son univers artistique autant qu’elle ne le façonne ; elle confère à son œuvre un caractère intrinsèquement défectueux, dont chaque personnage est alors imprégné dès les premières esquisses.
Ancrée dans la banlieue australienne des années 1970, Mémoires d’un escargot trace rétrospectivement le récit de vie de Grace Pudel, orpheline timide dont la vie est marquée par une succession d’évènements tragiques, incarnée avec beaucoup de sensibilité par l’actrice australienne Sarah Snook. Mise au monde par une mère qui décède à l’accouchement, elle est élevée aux côtés de son frère jumeau Gilbert, interprété par Kodi Smit-McPhee, par un père paraplégique et alcoolique, interprété par notre national Dominique Pinon.




Adam Elliot accorde une place particulière à la perceptivité de Grace dans les séquences qui narrent son enfance. Quand elle est moquée par ses harceleurs dans la cour de récréation, on est témoins de la projection mentale de Gracie, qui joue dans sa tête l’image sécurisante d’un escargot caché dans sa coquille.
Cette fenêtre sur un imaginaire infantile nous est aussi donnée par l’introduction de personnages secondaires, dont l’apparition brève est résumée à une boucle de bruitages courts et étranges, comme si leur essence était résumable à des “temps forts”, détourés et ressassés avec amusement par Gracie.
Par ailleurs, de certains personnages adultes se dégage une artificialité tellement aiguë qu’elle s’apparente à une forme d’inquiétante étrangeté, notamment chez les parents adoptifs de Gracie, dont l’équilibre mental que l’on soupçonne fragile est trahi par leur deux visages plastrés d’un même sourire infatigable, sans oublier le culte qu’ils vouent aux livres de développement personnel.
Certains spectateurs s’amusent à décrire en ligne la sensation d’un “sac poubelle mouillé” que leur évoque le film Gummo du cinéaste américain Harmony Korine. Il y a quelque chose d’un ordre similaire chez Adam Elliot dans son rejet pour l’esthétisation, son obstination à figurer sans détours ni jugement ce qu’il y a de plus indigeste et dégoûtant dans la nature humaine. Les gros plans de la peau vieillissante flétrie de l’excentrique amie de Grace, Pinky, texturée à l’excès, en témoignent.
Enora Lecarme


Il y a de plus un réel affect pour la spécificité chez Adam Elliot, qui tend à toucher à des thématiques méconnues, comme celle du fétichisme sexuel appelé feederism que l’on retrouve tragiquement chez Ken, époux de Gracie dont les actes de service sont interprétés comme généreux par cette dernière, avant d’être frappée de plein fouet par la nature pervertie de ses intentions. La dépiction des mécanismes d’adaptation de Grace face à la dépression et la solitude, sa propension à se fondre dans le matériel jusqu’à ce que son accumulation ne rende l’air irrespirable, touche à une réalité dont la représentation demeure inédite au cinéma.
Si le destin semble s’acharner contre Gracie, qu’il y a quelque chose de désespérément tragique dans l'inexorabilité du destin de chaque personnage, une légèreté de fond dans le ton du film persiste. La narration est marquée par un jeu de jongle habile, ininterrompu, entre cruauté et douceur.
À travers les craquelures sinistres de l’étrange univers d’Adam Elliot semblent percer les rayons d’un humanisme profond.
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