Mektoub, my love : Canto due – La destinée, sa fragilité et autres connivences

CRITIQUE NOUVEAUTÉS

Thomas Lignereux Ocana

12/12/20255 min read

Sonder l’été, capturer toute la matérialité qui en découle, saisir la vitalité des fluctuations du soleil, lui donner toute sa sensualité, sa tendresse, ou même sa rudesse, était la force du premier Mektoub. C’était aussi, à n'en point douter, un film sur l’effervescence de l’émoi amoureux, sensuel, érotique, ancré dans un profond rapport aux corps. Des corps dévêtus, suintant, à l’épiderme tanné et scintillant. Dans ce maëlstrom charnel se déployait la toute-puissance de la lumière, des paysages, épousant sans cesse le tumulte affectif ou émotionnel des protagonistes.

Si ce deuxième opus a été conçu dans la même continuité que le premier, il est clair que celui-ci dénote une démarche sensiblement différente. La fin de l’été semble poindre et une échéance fortuite guette les personnages, constamment en sursis, sous l’œil d’Amin, dont, cette fois, le rôle de distant observateur va profondément muter. Cette dimension crépusculaire parcourt le film çà et là, est distillée finement, semant les graines de l’impermanence.

D’une certaine manière, les deux films se répondent, et s’opposent, si l’un prônait une certaine ascendance du cycle de la vie, la naissance, la béatitude d’assister à cette dernière et ensuite la célébration de cet élan de vitalité, ici Kechiche prend le temps, fragment par fragment de démanteler cette tranquillité presque aliénante d’un immuable été purement épicurien, sonnant presque tel un songe, ou un doux souvenir que l’on aurait à cœur de se remémorer et de fantasmer.

La naissance des agneaux (dans le premier volet), sublimée par l’image et saisie avec stupeur et fascination par l’appareil argentique d’Amin laisse place ici à l’âpreté d’une maladie parasitaire qui vient faucher les innocents nouveau-nés. Amin qui prenait le temps de contempler, passer du temps parmi les moutons – en montage alterné avec la scène de boîte de nuit célébrant le brut déploiement d’une vitalité crue et purement charnelle –, ne fait désormais que passer et Ophélie, aux prises avec son propre destin, poursuit sa tâche avec sang-froid. La caméra la suit, se perd, hésite, frétille face à un soleil déclinant, devenu mélancolie, tandis que cette dernière, avec l’aide d’Amin, tente de se dépêtrer de sa situation inextricable d’avortement – liée à sa relation adultérine avec Tony.

Mais c’est d’abord avec un calme olympien que Kechiche tend à faire sombrer certains de ces personnages. Les événements s’enchaînent sans grande tension dramaturgique, sans aucun acte violent ou sexuel. Là où une scène intense entre Ophélie et Tony ouvrait le premier volet, avec Amin en fortuit voyeur, ici c'est tout l'inverse. Ce n’est plus le temps de la luxure mais bien celui des conséquences dudit plaisir. Pour cause, ce qui fait chavirer le climat festif et estival du film dans une fatale mélancolie est cette échéance, ce retour vers Paris, synonyme d’avortement, d’abandon de l’été et de l’insouciance. Mais surtout, pour ensevelir définitivement cette naïveté, presque puérile mais profondément humaine, Tony, succombant encore à la passion, se laisse aller à ses inclinations charnelles, tout en laissant Amin en inconditionnel spectateur, témoin de sa relation prohibée avec Jessica. Kechiche qui semblait, auparavant, se refuser à filmer une quelconque escalade sensationnaliste, tendant dans sa démarche «naturaliste» à rester fidèle au réel, ses inconstances mais aussi sa tranquille dureté, met ici en place un dispositif spectaculaire, quasi vaudevillesque, empreint d’un cynisme plutôt rare dans son cinéma. Il était déjà assez brillant de sa part de jouer pleinement avec l’idée même de «mektoub».

Amin, justement, par chance énorme et circonstances quasi ubuesques, se retrouve presque projeté à Hollywood. Un couscous, une rencontre, un script semblant peu convaincant, quelque peu éculé, devient alors la source d'un profond intérêt de la part d'un producteur américain habituellement indifférent et dédaigneux à l’égard des projets qu’il peut recevoir. Tout se déploie avec aisance et rapidité. Mais Amin reste lucide, ne cède pas à l’excitation, préférant laisser cette chimère dans le monde des rêves, là où Tony se voit déjà en triomphant entrepreneur sur la terre des anges. C’est notamment de cette manière que le metteur en scène projette Amin en sorte d’entité «méta», quasi omnisciente, ou du moins dotée d’un flair presque divinatoire, sans même le savoir. Il est finalement l’avatar du réalisateur, se mouvant à sa guise au sein même des nœuds dramatiques du film.

Tout était bien trop beau et le malheur ne pouvait que guetter. C’est là que Kechiche fait du «mektoub» son dispositif narratif absolu, qu’il peut distordre et manipuler à sa guise. Pris dans sa perpétuelle situation de spectateur, Amin, s’y complaisant, s’y cloître et lorsqu’il se décide finalement à agir, cela reste bien trop tard. À l’instar de la scène d’ouverture du premier film, la séquence d’adultère est le point narratif commun d’où peut diverger le «mektoub», dans un entrelac sensuel, organique et chaotique.

Parce que si la sensualité des corps fascine, il est notable de voir dans la mise en scène de Kechiche un véritable attrait pour la sublimation des visages. Plus encore que dans le premier opus, où chaque élan érotique se concluait par un acte sexuel, quel qu’il soit, ici chaque regard sait cristalliser le désir avec une véritable ardeur, tout en prônant une sorte de retenue quasi ingénue. Chaque visage semble exprimer à la fois le désir et ses contradictions; rien n’est sûr, les relations semblent chavirer, l’amitié semble virer vers l’amour mais rien ne se dessine vraiment. Ophélie et Amin, Amin et Charlotte ? Jessica s’éprend-t-elle d’Amin, pour finalement entreprendre avec Tony ? Amin déclare avoir une petite-amie, est-ce Céline ? Tout s'obscurcit, tout est vaporeux et, volontairement, rien n’est vraiment à disposition pour élucider ces interrogations. Les relations sont multiples, ambivalentes, inconstantes. Frôlant parfois avec la rêverie, le «mektoub» fait enfin intervenir un personnage tant cité mais toujours hors-champ, le fiancé d’Ophélie, Clément.

Entraîné dans ce marasme digne du grand théâtre antique, Amin se retrouve, esseulé, sur le port de Sète, tandis que, magiquement, apparaît Clément avec son escouade militaire. L’onirisme fait passer le film, avec étrangeté, dans un tout autre registre alors que les différents points de tension sont à leur paroxysme. Difficile ensuite de ne pas tomber dans le sensationnalisme mais cette scène totalement brumeuse et plutôt ironique tend aussi à déjouer les attentes de spectacle pur et simple, d’explosion dramaturgique, pour laisser s’introduire un cynisme mordant et narquois, noyant finalement les personnages dans leur propre fatalité, confrontant leur «mektoub» à leur propre mortalité.

Thomas Lignereux Ocana