Love Exposure de Sion Sono (2008) : Amour, foi et excès

CRITIQUES ANCIENS FILMS

Enzo Beaufort

2/6/20265 min read

Il existe des films qui nous indiffèrent, et d’autres qui nous marquent à jamais. Ceux qui, une fois terminés, continuent de nous habiter. Et Love Exposure fait pour moi partie de cette deuxième catégorie.

Sion Sono, réalisateur à la filmographie particulièrement foisonnante, déjà remarqué pour l’étrangeté radicale de Suicide Club en 2001, confie dans plusieurs interviews s’être largement inspiré de sa propre vie pour l’écriture de Love Exposure. Le film déploie ainsi une histoire de religion, d’emprise et de désir, mais surtout une histoire d’amour.

On y suit Yu Honda et son père, tous deux déboussolés par la mort brutale de la mère de Yu, emportée par la maladie. Cet événement plonge le père dans une pratique religieuse excessive, au point de contraindre son fils à pécher afin de pouvoir ensuite recueillir sa confession. Yu se met alors à transgresser volontairement les règles sociales et s’illustre dans l’art du « tôsatsu », pratique consistant à photographier les dessous des jupes, avant de rencontrer Yoko, celle qu’il nommera sa « Marie ». En parallèle, Koike, figure manipulatrice de ce film, tente de recruter des âmes perdues au sein d’une secte baptisée « l’Église Zéro ». Ces âmes, elle les trouve en Yu, son père et Yoko, qu’elle brise progressivement jusqu’à un point de non-retour.

En seulement quelques plans d'introduction, au sein d’une église baignée d’une lumière presque divine et dominée par la figure de la Vierge Marie, Sion Sono souligne l’importance fondamentale de la mère de Yu. Elle incarne pour lui une figure de stabilité et d’affection. Croyante, elle demande à son fils de trouver un jour sa « Marie » et de la lui présenter. Une dimension onirique s’installe alors lorsque, de manière extra-diégétique, le chant angélique Oh Lord, Hear My Prayer de Taizé s’élève et semble résonner dans l’église elle-même, offrant au spectateur un véritable tableau religieux, à la fois empreint de beauté et de fatalité. Quelques plans plus tard, cette mère aimante rejoint l’au-delà, laissant son fils et son mari face à une perte immense. La figure protectrice disparaît, et les deux hommes doivent désormais avancer sans repères.

Très vite, le chaos rattrape les deux hommes, matérialisé par l’intrusion d’une jeune femme, Kaori, venue demander la main du père de Yu au cœur même de son église. D’abord réticent face au caractère sulfureux de celle-ci, il refuse à plusieurs reprises avant de finir par céder. À partir de ce moment, Yu et son père basculeront dans un chaos total, aussi absurde que destructeur. La mère de Yu, figure de stabilité, laisse alors place au feu ardent de Kaori et au désordre qu’elle sème en manipulant le père Honda. La suite du film devient une longue traversée du désert pour Yu, contraint de pécher sous l’injonction d’un père obsédé par la religion, aveuglé par l’emprise de Kaori.

Après un écran-titre surgissant au bout d’une heure de film, au cœur d’une scène d’action portée par le lancinant Boléro de Ravel, Sion Sono déploie sa galerie de personnages à travers un procédé de chapitrage, offrant à chacun son point de vue et son histoire. Apparaissent alors Keiko, future incarnation du cauchemar de Yu, qui attirera ses proches au sein de l’« Église Zéro » ; et Yoko, celle qui le fera basculer dans une quête d’amour inconditionnelle. Yu la nommera sa « Marie » et ira jusqu’à se travestir pour tenter de la séduire, Yoko étant profondément dégoûtée par les hommes à la suite des abus subis de la part de son père.

Amour maternel et représentation divine

Le rythme de Love exposure est un point clé. Près de 4 heures de film, et à la fin, on aimerait que ça dure encore plus. Il n’y a presque rien à enlever à ce long métrage car tout s’enchaîne parfaitement.

C’est en grande partie grâce à sa richesse thématique. C’est un récit à première vue tragique évoquant tout d’abord la religion, dans l’espoir qu’elle peut apporter (symbolisé par la recherche de Yu de sa « Marie », une quête initiée par sa mère) mais aussi dans le chaos qu’elle peut engendrer à travers l’obsession maladive du père pour le péché. Cette thématique religieuse est omniprésente dans le cadre du réalisateur. Les lumières naturelles viennent parfois éclairer les personnages du dessus, leur conférant une certaine dimension divine. Le motif de la vierge Marie inonde aussi le récit, tantôt incarnée par Yoko à travers le regard fasciné de Yu, tantôt matérialisée par la statuette transmise par sa mère, symbole de paix et d’affection qui finira brisé par Keiko et qui marquera un point de non-retour pour Yu.

La figure angélique de Yoko, du point de vue de Yu


Sion Sono met aussi un peu de son histoire personnelle à travers la thématique de l’emprise sectaire qu’il explore avec le personnage de Keiko. Le réalisateur aurait selon ses dires dans plusieurs entretiens, eu affaire à une secte lorsqu’il était dans une situation de grande précarité, adolescent, après avoir fugué de chez ses parents. Et cette thématique est brillamment exploitée. Elle est présente durant la seconde moitié du film et vient lentement distiller un poison tout autour de Yu, se voyant arraché à Yoko, mais aussi à son père et sa belle mère Kaori. C’est la secte de Keiko qui détruira tout et fera sombrer Yu dans la folie et le désespoir.

Finalement, la thématique qui l’emporte dans Love Exposure est bien celle de l’amour, introduite dès l’ouverture du film à travers le lien entre Yu et sa mère, et refermée dans un final qui vient chasser le poison de la secte ayant brisé Yu et Yoko en les séparant. En réunissant les deux personnages, le plan final brise une dernière fois les codes, ceux de la tragédie qui auraient dû les condamner à un destin malheureux. Love Exposure s’achève ainsi sur un geste simple et radical : rassembler des êtres brisés et, sans les sauver vraiment, leur permettre d’exister enfin dans la lumière. Le film refuse toute fin moralisatrice. Après quatre heures d’excès, de perversion et de violence, on pourrait attendre une punition ou une rédemption. Or Sion Sono ne tranche rien : il aime profondément ses personnages et choisit de les réunir sans les juger, sans les condamner.

Enzo Beaufort

La vierge Marie brisée, dans le sang, symbolisant le basculement de Yu dans la folie