L'Œuf De l'Ange, le chef-d'œuvre silencieux de Mamoru Oshii
CRITIQUE ANCIENS FILMS
Kassandre Lou Vinatier
1/5/20263 min read


Dans un paysage sombre et mortifère, où les fantômes du passé hantent la nuit éternelle, une petite fille déambule cachant sous sa robe l’Espoir; l'œuf d’un ange. Mais l’arrivée d’un inconnu aux mains bandées ne se séparant jamais de sa croix de métal pourrait mettre en péril la mission de la jeune fille.
Bien après sa sortie au Japon, quarante ans exactement, L'œuf de l’ange est enfin projeté dans quelques-unes de nos salles françaises. Si vous êtes fatigué.e.s des films d’action où tout explose, des mouvements de caméra à vous rendre malade et des dialogues pédants, je vous recommande grandement L'œuf de l’ange.
La narration est lente, presque suspendue dans le temps, répétitive, comme un rêve dont on ne se souviendrait que de quelques bribes au réveil. Le décor sombre et gigantesque tranche avec la pâleur et la petitesse de la jeune fille, comme si elle n'appartenait pas à ce monde. Les symboles, les références, les mythes se mélangent et s’entrechoquent les uns contre les autres dans un chaos silencieux.




Bien que la mention de Dieu ne soit jamais explicite, il n’est pas difficile de comprendre la métaphore biblique tout au long du film. Le personnage de l’homme à la croix et aux mains bandées (qui n’est pas sans rappeler la représentation d’un certain prophète) raconte, dans la scène parlante la plus longue du film, l’histoire de l’Arche de Noé, et plus particulièrement celle de la colombe que ce dernier a envoyée pour trouver un bout de Terre émergée. On pourrait y voir presque une prémonition plus qu’un mythe. En effet, Oshii ne pose pas de cadre spatio-temporel défini. La temporalité est floue, changeante, empruntant des codes de lieux anciens mélangés avec des machines futuristes. On peut se demander si l'œuf que la petite garde précieusement, ne serait pas cette colombe qui partirait à la recherche d’un nouveau monde, à l'abri des flots.
Pour renforcer l’atmosphère étrange voir dérangeante, Oshii n’ajoute pas de personnages secondaires. Il y a bien ces hommes sans visage, immobiles et cachés dans la pénombre qui attendent le retour des ombres démesurées de poissons qui sillonnent la ville, mais ils font partie du paysage, comme englouti par la ville et les ténèbres. De leurs harpons, ils se lancent à corps perdus dans la traque de ses fantômes, comme une bataille sans fin qui se rejouent encore et encore jusqu’à la fin des temps. Les poissons, premier symbole du christianisme pendant les persécutions romaines, ressemblent fortement à des cœlacanthe. Littéraux fossiles vivants, leurs apparition et la haine des pêcheurs peuvent indiquer une prochaine Apocalypse à laquelle seuls les poissons survivront; la folie des hommes contre la colère divine.
De par sa narration (voir son absence) et des visuels époustouflants, Oshii nous plonge dans un monde oublié, onirique, qui pourrait être l’écho d’un passé lointain ou d’un futur imminent. La foi et la tentation se mélangent jusqu’à brouiller les frontières l’une de l’autre, dans un éternel recommencement. Depuis sa sortie, nombreux sont ceux qui ont essayé de décoder l’énigme qu’est L’œuf de l’ange, voyant un film tantôt pro-religion, tantôt anti-religion. Mais avant toute analyse ou hypothèse, L'œuf de l’ange reste une expérience autant visuelle qu’auditive hors du temps, qui vous fera douter de la réalité.
L'œuf de l’ange est encore projeté dans quelques salles parisiennes, le meilleur moyen de (re)découvrir ce chef d'œuvre du cinéma d’animation.
Kassandre Lou VINATIER
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