L’Odyssée — Un naufrage oui… mais en 70mm
CRITIQUE NOUVEAUTÉS
Thomas Lignereux Ocana
7/29/20268 min read


Thomas Lignereux Ocana


L’Odyssée est le symptôme, sans doute en est-il aussi un fragment de la cause, d’une problématique majeure d’esthétique contemporaine. Les mots sont forts, mais l’ambition derrière le projet n’a rien à leur envier. Ne craignons pas de prendre pour exemple celui qui quand même est l’égérie du cinéma mainstream à volonté autre que simplement pécuniaire.
Alors en éminent auteur, Christopher Nolan tend, non sans patauderie, à peindre la décadence du monde occidental, pourtant il ne met qu’en exergue, à son insu, l’épuisement formel d’un certain cinéma étasunien. Lui qui semble apporter tant d’importance à la machinerie du cinéma, à ce qui produit une image, il est étonnant de constater qu’il ait pu produire une mise en scène aussi pauvre. N’est-il pas depuis le début un fin maître de l’esbrouffe, une sorte de prestidigitateur — jamais autant à son aise que dans la réalisation du Prestige — venant pervertir notre rapport au réel, puis au cinéma. Déjà, il n’a jamais été question d’un cinéma du réel : c’est un cinéma autocentré nous rendant de quelque manière que ce soit captif du dispositif ou plutôt du concept.
La projection « 70mm IMAX » n’a rien de plus qu’une valeur immersive vendue comme un concept. L’image, en cela, ne respire jamais et ne le peux jamais puisqu’il troque la moindre once de mise en scène contre l’implication physique (potentielle) du spectateur, imposée lourdement par un découpage haletant et aguicheur.
Mais dès le départ tout est clair, il n’est jamais question d’autre chose que de performance. Ce qu’il désire c’est que nous spectateur nous rendions compte de la technique, pas du cinéma pouvant s’y dissimuler derrière. Pour preuve l’extrait promotionnel de Dune Part.3 présenté en début de séance. Une opération mercantile faite pour épater la galerie. Les cinéastes sont finalement interchangeables, d’une austérité léchée à l’autre, il n’y a qu’un pas, et c’en est d’autant plus limpide avec ce dernier geste nolanien. Et justement, quel extrait Villeneuve a-t-il choisi de projeter ? Sans surprise, une scène grandiloquente, bouillie numérique s’il en est, et non pas une modeste bande-annonce mal montée comme tout le monde. Parce que cinéma est bien synonyme de spectacle et rien d’autre. Alors si je dispose d’un écran géant je dois produire une sensation étouffante, une frénésie qui sans cesse me renvoie au gigantisme de ce dernier. C’est bien connu grandeur de l’écran induit forcément puissance d’évocation, la pudeur à l’inverse ne serait que pauvreté…
Que cela produit-il alors à part cette immersion relative et une sensation profonde de perdre le cinéma. Astreindre l’art au grand huit, ça n’est pas le rendre plus spectaculaire, mais simplement plus vain, plus fade, évidé de toute source de vie. La fainéantise esthétique ne prévient pas le tape-à-l’œil et Nolan lui les embrasse, de là à s’y complaire volontiers. Encore une fois le travail technique fourni est impressionnant mais au regard du dispositif cinématographique qu’il propose, on peut clairement ressentir un déséquilibre notable.


Il est assez fascinant de voir à l’œuvre un contemporain si ambitieux et pourtant si policé et symptomatique d’un certain cinéma commercial à vocation auteurisante, s’inscrivant bien malgré lui dans le sillage de publicitaires : Calypso (interprétée par Charlize Theron), glamour même dans l’ascèse, sur une île abandonnée (servant de décor et rien d’autre bien sûr, ce qui intéresse n’est pas l’espace mais bien son potentiel de pur décor de cinéma), où l’on pourrait aisément la voir arborer un carré Hermès ou nous vendre le dernier parfum Dior. Et faire pousser la barbe à Matt Damon, aussi crédule soit-on, ne nous fera pas croire qu’il survit depuis 7 ans en ce lieu désolé et archétypal. Mais lorsque de telles scènes prennent place, il ne reste au fond de la rétine que la persistance de poncifs, d’une imagerie impersonnelle, puisqu’éculée et habitée par des stars absolues passant tout autant de temps à nous vendre du luxe ; ayant déjà infiltrées notre quotidien par les canaux de diffusions publicitaires.
Se saisir qui plus est d’un tel objet littéraire, trésor de l’humanité, pour ne jamais vraiment se l’approprier et en faire une mise en image condensée et précisément produite mais délaissant toute aspérité et idée poétique ou dialectique de mise en scène n’a avec lui que le pouvoir du marketing et du concept. D’où la suppression totale des moments sulfureux présents dans l’œuvre de Homère. Le spectateur étant désormais devenu une sorte de vache à lait dépourvu d’imaginaire, à qui l’on octroie toutes les clés du discours via moults ficelles scénaristiques et dialogues d’étudiants en cinéma peu inspirés, s’engouffre allègrement dans le si réconfortant domaine clicheteux du faste hollywoodien, qui en réalité n’impressionne plus tellement.
À la manière de Villeneuve, assécher la forme l’emmènerait vers l’épure. Que nenni, l’épure est résolument l’antiforme du capitalisme, et donc ici c’est un oxymore esthétique que Nolan pense pouvoir résoudre, en réitérant l’hégémonie formelle de la sous-exposition ou des variations de gris, d’un certain primat du beau dicté par ces cinéastes du contrôle ne laissant aucune place à la vie, à l’accident, à l’événement, dans tout ce que cela peut représenter de plus prosaïque. L’industrie a proclamé que l’attention doit être captée, maintenue, et pour cela il faut rester émerveillé, ébahi, devant le gigantisme oui, mais aussi devant le mensonge ultra-technicisé et une image monolithique instagrammable. De ce fait Nolan n’est pas le témoin mais le symptôme de son époque, loin d’être un point d’orgue de l’histoire de l’art (ou même du cinéma), ne lui en déplaise.
Toutefois, il sera certainement retenu comme un outil habile de dissimulation pour le capitalisme et l’industrie du film. Quelle perspective sur le monde projette-t-il si ce n’est celle de la surenchère démesurée propre à notre cher système économique. Dès lors que le jusqu’au-boutisme creux s’installe, alors les émotions (esthétiques notamment) s’évaporent au profit d’un dispositif de visionnage quasi carcéral. Là où l’acuité n’est plus, l’œil viendrait se perdre dans le flux à en confondre les régimes d’image au profit d’une uniformisation cruelle des formes. C’est bien joli d’exiger que son œuvre soit consommée (parce qu’ici c’est le mot) dans une salle bien précise pour sa pleine appréciation, en revanche si c’est pour produire la même tambouille que les autres faiseurs (ou démagogues ?) mais avec plus d’ampleur et de technicité, que cela change-t-il vraiment si je regarde L’Odyssée sur mon portable. L’injonction élitiste prise à son propre piège : écran d’ordinateur ou salle confortable, optimale, équipée, quelle différence, si jamais le cinéma n’éclot…


Bien aisément le film Nostos: Il ritorno de Franco Piavoli, étant l’antithèse absolue du film de Nolan, capte bien plus de la poétique et de la dimension mystique et impalpable de l’œuvre littéraire en mythifiant l’errance d’Ulysse, sacralisant en seulement 80 minutes l’épreuve du temps, pourtant lacunaire et parcellaire, là où Nolan produit un récit elliptique seulement pour aller à ce qui, pour lui, serait essentiel, à savoir l’action, l’efficacité, la continuité programmatique du scénario en faisant bien attention de neutraliser les quelques rares moments suspendus et presque gracieux tendant vers un ailleurs. Au risque de me paraphraser, la surenchère n’est toujours pas puissance d’évocation. Et si le temps aurait souhaité exister, Nolan l’en empêche, le rappelle à l’ordre et nous accable de sa musique (belle toutefois), de ses gros plans ou encore de son montage survitaminé au découpage plus que prévisible.
La problématique primaire d’un Hollywood engoncé dans son propre cynisme se matérialise déjà dans le déroulement du tournage. Qu’il est donc étrange de venir tourner au Sahara occidental dans un bel élan néocolonialiste de l’art pour l’art, dans cette zone du globe où un peuple est opprimé et invisibilisé par, notamment, une monarchie impérialiste bien plus puissante. Nolan se targuant d’ambition planétaire en prophétisant dans son récit une chute civilisationnelle de l’occident, où d’ailleurs le « peuple de la mer », à savoir les migrants, serait l’instigateur de tout cela. Ici aussi, l’impérialisme américain n’est jamais synonyme de dignité, vous l’aurez compris. Pour Nolan, prime résolument son expérience égocentrée de divertissement cupide, déguisé çà et là en œuvre cinématographique, face au sort misérable de sahariens. Finalement, ce mépris du bas peuple est sensiblement le même que sa lubie pour l’IMAX et son accessibilité éhontément limitée.
De surcroît, tous les problèmes déjà inhérents à sa réalisation sont bien là, ne trahissant jamais son cinéma, metteur en scène reconnaissable partiellement par des lacunes parfois aberrantes — encore une fois tout cela est légitime dans le cadre d’un réalisateur si massif disposant de tous les moyens qu’il désire. Ne lui demandez donc pas de mettre en scène l’action car cela trahirait son absence d’intérêt pour la matière, le mouvement et les corps. Oui car provoquer le mouvement par la caméra et faire du cache-misère en maximisant les plans rapprochés ne relèvent en rien de choix un tantinet radicaux ou d’un quelconque amour dudit mouvement. Faisons perdre simplement tout repère spatial et le spectateur pensera que c’est voulu et donc que c’est pertinent. Non, c’est plus complexe qu’un agencement mécanique d’équations ou de grammaire cinématographiques, il faut un peu de vie dans cette relation à l’espace. Bien que le chaos régisse comme chez Tsui Hark, toujours dans un rapport étroit à l’espace et à sa matérialité, Nolan, lui, persiste dans l’optimisation de l’espace, enfin plutôt du décor.
Ici, toute approche filmique quelle qu’elle soit est toujours, un minimum, subordonnée à la vision capitalistique de plaire au consommateur, pour qu’aucune radicalité ou singularité ne vienne ternir le produit. On revient alors à la réitération de clichés, à l’instar des scènes d’actions impersonnelles devenus coutumières chez Nolan, avec le traitement des figures féminines. Comment alors ne pas parler de la récupération risible d’Hollywood d’une figure féminine comme Circé pour la transformer en stéréotype misandre et lourdaud des plus ineptes, digne d’une mauvaise (pléonasme ?) série Netflix.
On peut encore chercher ce que Nolan va laisser au cinéma, ce dont on peut se réjouir au moins c’est bien de son rejet total de l’IA.
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