Les Roches Rouges, à travers le regard des enfants

CRITIQUE NOUVEAUTÉS

Ethel Bouleux

9/28/20264 min read

Présenté au 79ᵉ Festival de Cannes, Les Roches rouges de Bruno Dumont est un film contemplatif doté d’une grande force spontanée. Il donne leur première voix à six enfants, dont le sublime Géo interprété par Kaylon Lancel, qui offre durant le temps du film l’essence même de la liberté.

Le film met en scène deux groupes de jeunes enfants qui se rencontrent alors qu’ils sautent des falaises rouges. D’une amitié naît alors une rivalité qui s’installe lorsque Géo s’immisce dans le cœur déjà pris d'Ève. S’ensuivent les premiers émois, les premières tensions, les premières effervescences des sentiments qui jonglent dans le cœur de chacun.

À travers un décor magnifique, on se laisse aller à regarder le quotidien des enfants, faisant eux-mêmes partie du paysage.


Non loin de Cannes, l’été cogne sur la peau des enfants. Le monde qu’on nous présente dissout la présence des adultes à l’exception de quelques-uns, étranges et dissonants.

Les enfants que l’on voit à l’écran sont plus que libres, ils sont insouciants. Ne connaissant ni la peur, ni l’ennui. Seul compte le temps qui passe entre deux sauts ou deux glissades.

La mise en scène propose également des plans relativement longs, laissant s’exprimer avec pureté les enfants, particulièrement Géo « qui a dû être filmé en caméra épaule car il ne restait pas dans le cadre » (selon les mots de Bruno Dumont, masterclass Cannes 2026). Après P’tit Quinquin, 10 ans et Eve, 8 ans, dans Les Roches Rouges, les enfants ont entre 5 et 6 ans.

C’est aussi la force du cinéma, qui permet de tourner avec des jeunes enfants – ce qui semble à priori impossible – grâce à magie du montage qui crée à partir de bribes successives et de situations spontanées.

Finalement le film entier repose sur un scénario qui n’est même pas prédominant. Le sujet n’est pas vraiment important, il est principalement touchant dans la mesure où il exploite des sentiments originaux. Comme le réalisateur l’explique, il n’est pas question de chercher un jeu d’acteur pointilleux et professionnel, ce serait absurde. C’est aussi ce qui justifie des émotions parfois en décalage, en suspens, qui ne sont pas préméditées.


Durant le film, il y a une absence de marqueur temporel volontaire. On adopte le point de vue des enfants, ils n’ont pas de rythme, pas de contraintes. Les journées n’ont pas l’air d’avoir de début ni de fin, à l’exception de la couleur du soleil plus ou moins orangée qui trahit cette volonté d'intemporalité. Cela dit, le montage – sans réel fil rouge et sans trame narrative classique – nous plonge vraiment dans cet univers en boucle.

C’est aussi une façon de saisir les enfants qui sont à cet âge je-m’en-foutiste, il n’y a aucun conditionnement moral ni social. Pas de principe de bienséance. Ils sautent de cinq ou six mètres de haut, roulent à fond sur leurs quads, se moquent de la police et volent dans les voitures. C’est une histoire très primitive, avec un conflit qui est à la base des questionnements anthropologiques : le conflit d’intérêt, deux personnes veulent la même chose alors elles se battent pour l’avoir.

Dans cette même idée, c’est aussi dans les rapports de force que commence ce conflit, puisqu’ici, c’est celui qui saute le plus haut qui est le plus fort.

Au-delà d’un scénario très terre à terre, le plus clair possible, il y a quand même, en plus de cette notion anthropologique, à travers des enfants, une idée de parallèle avec le monde actuel.

Comme le dit Bruno Dumont, dans sa Masterclass à Cannes 2026 : « On vit dans un monde hyper saturé, hyper transformé, hyper compliqué, et c’est très difficile d’en sortir. Donc, plutôt que de faire un film qui explique qu’il faut en sortir, je préfère mettre des enfants ».

Effectivement, on vit pendant une heure et demi à travers le visionnage de ces enfants, qui ne se rendent même pas compte qu’ils jouent dans un film (sélectionné à Cannes, qui plus est), et qui n’en ont sûrement rien à faire, mais qui sont simplement en train de nous dévoiler, grâce à des techniques, des jeux, des stratégies à leur hauteur, l’essence de l’authenticité. Sans artifice.


Les Roches Rouges, c’est un scénario simple, pour un film doux et des acteurs libres. On ne cherche pas à faire réfléchir les personnages comme des adultes, leur comportement et leur place dans le cadre correspondent à ceux de l’enfance. Les relations entre eux sont également d’une candeur importante, qui peut parfois manquer à nos cœurs d’adultes. Même à travers leurs conflits physiques, qui sont vraiment graves à nos yeux, il y a toujours ce retour vers l’innocence des mots et des gestes.

Non seulement le film est accessible aux enfants, mais il est nécessaire aux adultes qui ont oublié leurs jeunes histoires sous un soleil qui brûle.


Ethel Bouleux

© Les Roches Rouges, Bruno Dumont

© Les Roches Rouges, Bruno Dumont

© Les Roches Rouges, Bruno Dumont

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