Les Filles c'est fait pour faire l'Amour : dessiner au féminin
CRITIQUE NOUVEAUTÉS
Marie Boudon
11/22/20258 min read
Un film déployé
Les Filles c'est fait pour faire l’amour, c’est un court-métrage féministe à la croisée des genres. Film fondé sur une enquête sociologique menée par Emmanuelle Santelli, il unit le format documentaire et le cinéma d’animation grâce à l’anthropologue Jeanne Drouet, sous le crayon des réalisatrices Jeanne Paturle et Cécile Rousset. C’est une œuvre collective, hybride, dont l’ambition est tout autant éducative et militante que profondément esthétique et formelle.
Trois femmes hétérosexuelles âgées de 30 à 50 ans témoignent de leur rapport à la sexualité au fil de leur vie, entre jeunesse fougueuse ou retranchée, maternité, vie de couple. Elles racontent leur rapport au patriarcat, aux normes misogynes sexuelles imposées dans notre société, elles parlent du consentement, de l’amour, l’abus, la famille. Ces trois portraits ont été soigneusement sélectionnés par la sociologue Emmanuelle Santelli, après avoir effectué une enquête qui l’a menée à rencontrer une vingtaine de femmes. Le film a mis quatre ans à voir le jour.


Emmanuelle Santelli : « C’était tout de suite important pour moi de réfléchir à la manière dont on allait rendre compte des résultats de cette enquête. J’estimais qu’on avait à les partager avec le grand nombre. J’ai donc associé Jeanne [Drouet] à cette réflexion, qui m’a fait découvrir le travail de Jeanne [Paturle] et Cécile [Rousset]. Jeanne m’a demandé de réfléchir à l’histoire que je voulais raconter. Elle m’a dit : "Là, ce n’est pas un article que tu écris, c’est autre chose". J’ai donc choisi ces trois entretiens, que j’ai donnés à lire à Jeanne et Cécile. On est plusieurs fois revenues sur certains choix, on a intégré d’autres parties, car ma trame était parfois trop lisse… J’ai participé à toutes les étapes malgré ma grande ignorance du domaine du cinéma, de l’illustration, etc. Ma seule intransigeance, c’était que les résultats sociologiques soient justes. Pour le reste, j’ai fait confiance, et j’ai adoré cette collaboration. »
Jeanne Paturle : « Emmanuelle et Jeanne ne voulaient pas du tout d’un film de commande. On a senti qu’on avait une grande liberté dans nos propositions. »
Le film ne garde en effet des entretiens issus de l’enquête que les bandes sonores, qui en constituent la trame, ce qui fait que Jeanne Paturle et Cécile Rousset n’ont jamais vu les visages des femmes qu’elles ont dessinées. Chacune des voix est ainsi incarnée par des visages imaginaires, imaginés, chaque femme interrogée se distingue par une palette définie : le rouge, le vert, le jaune, et tout autour d’elles, un bleu environnant, un bleu plus ou moins sombre, un bleu immanquablement masculin.






Cécile Rousset : « Même si c’était juste sensible, c’était bien de pouvoir sentir un peu l’univers de chaque femme en entendant sa voix. Ça pouvait passer par la couleur. On a choisi trois couleurs distinctes en imaginant qu’on allait faire des camaïeux pour les séquences. Comme ça, même les plans où on ne voit pas le visage de celle qui parle, on est dans sa couleur. »
Le court-métrage fait ainsi preuve d’une liberté foisonnante dans son approche esthétique. L’animation répond à un régime de contamination, d’empiètement ; d’abord celui, symbolique, de l’homme sur la femme, mais aussi et surtout des formes les unes sur les autres. Traits et silhouettes se succèdent, se métamorphosent par association d’idées, donnant au film une grande fluidité : c’est comme l’incarnation d’un flux de conscience.


Montrer, cacher, révéler
L’enjeu de la représentation est au cœur du film, qui aborde des sujets souvent conceptuels, des phénomènes sociaux à large échelle. Comment représenter le patriarcat, la misogynie, leur impact sur le corps et l’intimité ? La féminité ? Le consentement et le non-consentement ? Les Filles c’est fait pour faire l’amour propose de répondre à ces questions en travaillant sur le contraste. L’hybridité de son format invite en effet intrinsèquement à l’hybridité de son langage et sa tonalité : l’analogique dialogue ainsi avec l’explicite, la poésie se mélange à la vulgarité.
La bande sonore laisse entendre des ébats sexuels, le film inclut certaines images pornographiques, tout en les confrontant à une figuration plus suggestive. On retrouve diverses manières de représenter l’acte sexuel, par exemple. Deux silhouettes entremêlées derrière un paravent ; des bras et des jambes chaotiquement échappés de sous la couette ; des portions de corps, des caresses. Il y a ce moment où un corps masculin nu se promène nonchalamment, cigarette à la bouche, dans une cavité obscure organique. Une scène qui évoque sans aucun doute le manque de respect des hommes envers leurs partenaires, la vision du corps féminin comme un espace à occuper pour la figure masculine invasive et indifférente. A l’opposé, l’orgasme féminin est mis en scène comme une explosion sensorielle totalement figurative, la vulve n’est plus réduite à un schéma anatomique mais démultiplié en un ensemble de traits clignotants qu’accompagne une envolée musicale.


Jeanne Paturle : « Au départ, on avait envie d’être dans la suggestion et le décalage, par pudeur. C’était pas évident pour nous de représenter les choses concrètement, et on voulait que ça soit poétique. Et à un moment donné, on s’est dit qu’on faisait un film justement parce qu’il est difficile de nommer la sexualité des femmes. Les sexes des femmes ne sont jamais représentés, on représente toujours la pénétration… On réfléchit et on questionne tous ces récits qui ne nous aident pas à nous construire avec d’autres représentations, et nous-mêmes, on a du mal à le représenter. Alors, on a voulu aller plus loin. On a aussi voulu jouer des codes du porno, de ce qu’on avait pu voir. On a voulu s’amuser avec ça. »
Car si le film a une forte autonomie esthétique, il a aussi son propre ton. Il emprunte à un imaginaire (ou plutôt un imagier) de la sexualité bien concret qu’il cherche à tourner en dérision en même temps qu’il le dénonce. Les références visuelles, textuelles, archivistes sont nombreuses : extraits de vieux films, collages féministes, livres et podcasts, publicités, images d’archives, affiches militantes… L’univers visuel se nourrit de l’esprit des années 70 et 80, période dans laquelle les femmes qui témoignent ont grandi, marquée par un contexte politique et notamment militant. En plus de ça, de nombreuses peintures et sculptures baroques sont (re)dessinées, animées d'un regard neuf, pour mettre en lumière et renverser un héritage culturel iconographique bien ancré dans la représentation des femmes et de la sexualité.
Emmanuelle Santelli : « L’idée, c’était de resituer la sexualité dans un parcours, de l’inscrire dans l’Histoire. »
Jeanne Paturle : « On voulait inscrire ce film dans une époque et en même temps questionner une histoire du patriarcat, que ça s’inscrive dans des registres différents, d’où les peintures de la Renaissance. On se construit par des objets culturels : par des images, des récits, des films. La sexualité est vachement construite par les films qu’on voit et leurs scènes d’amour par exemple. Tout ça participe à notre construction de femmes. Dans l’enquête d’Emmanuelle, il y avait souvent des objets culturels comme ça qui venaient réveiller une prise de conscience, éveiller des débats, des discussions. Dans un entretien, une femme cite 50 Nuances de Grey par exemple. »




Les Filles c'est fait pour faire l’amour a ainsi cette tonalité très terre à terre, sarcastique mais sensible. L'humour a son importance dans la retranscription des témoignages. Sa réception suscite la discussion et invite notamment au dialogue intergénérationnel. Car c’est un court-métrage qui met le récit de ces trois femmes en perspective, en eux-mêmes puisque le film a un ancrage culturel et temporel, mais aussi avec les différents âges et les différents genres qui en seront le public. On y voit à la fois une évolution de la sexualité et un déploiement des récits qui en parlent.
Et tout cela est porté par une proposition esthétique et formelle assumée, autonome, très fertile cinématographiquement. Cette cohabitation du genre documentaire avec la fabrique visuelle fait du film un produit à la fois artistique et sociologique d’une grande richesse.
Emmanuelle Santelli : « C’est un objet hybride, qui est à la fois un film et un travail de médiation sociologique. On parle de documentaire animé pour insister sur la forme. »
Cécile Rousset : « On nous demandait tout le temps si on faisait du documentaire ou de l’animation, alors qu’on fait les deux. Les formes se mélangent et c’est super, on le voit aussi aujourd’hui dans l'art de la BD. Avec ce film, c’est chouette qu’on ait eu la possibilité de s’éloigner un peu du pur résultat de l’analyse d’Emmanuelle pour apporter nos ressentis à chacune, qui viennent de nous en plus des femmes enquêtées. »








L’intime (à la fois du corps et de la création) se mêle au politique et au sociétal : c’est une posture fondamentale au cœur de la discussion féministe et du combat contre la norme patriarcale et misogyne. Les Filles c’est fait pour faire l’amour incarne cette démarche avec beaucoup de sensibilité, de tendresse, et de sincérité.
A voir aussi : Les Fiancées du Sud, un moyen-métrage de Elena López Riera réalisé en 2024. Le film retranscrit des entretiens que la réalisatrice a fait avec des femmes âgées, qui parlent de leur rapport au mariage et à la sexualité à travers leur vie. Ce film fait écho aux Filles c’est fait pour faire l’amour dans son approche féministe et documentaire.
Marie Boudon
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