Leaving Las Vegas (1995) : rencontre avec Mike Figgis

CRITIQUES ANCIENS FILMS

Manon Massène

6/12/20266 min read

Naufrage d'un être à la dérive

Le cinéaste, également musicien, compose lui-même la bande originale : un jazz crépusculaire, mélancolique, souvent joué par Sting. La musique ne souligne pas les émotions, elle les déborde, les appelle. Elle agit comme une conscience extérieure aux personnages.

Du côté des acteurs, la performance de Cage est complètement stupéfiante. Il ne joue pas un alcoolique de manière démonstrative ou caricaturale, il habite la désintégration. Chaque tremblement, chaque éclat de rire désespéré, chaque moment de lucidité fugace sonne juste. Il parvient à rendre Ben à la fois pathétique et digne. L'Oscar est pleinement justifié, c'est sans doute le sommet de sa carrière d'acteur. Mais n'oublions surtout pas Elisabeth Shue qui est sensationnelle. Elle a crée Sera et l'a rendue extrêmement complexe, une femme animale, blessée, intelligente, qui choisit ses combats avec toute la force et l'amour dont elle est capable, elle est tout simplement vraie. Sa nomination aux Oscars étaient amplement méritée.

Le film serait en effet mal compris si on le réduisait à un portrait sur l'addiction. C'est avant tout une méditation sur l'amour inconditionnel, sur la solitude et sur le libre-arbitre face à la mort. C'est une des rares créations des années 90 qui refuse le moralisme, qui ne juge personne. Tout comme les personnages et leur pacte implicite «je ne te demanderai pas d'arrêter de boire, tu ne me demanderas pas d'arrêter de faire ce métier».

Leaving Las Vegas est un film d'une justesse rare qui refuse le confort et les codes traditionnels de l'époque. Il offre aux acteurs une partition plus que déroutante et complexe qu'ils parviennent à rendre absolument unique. Le film est volontairement lacunaire pour signifier la lente déroute de Ben vers la mort mais le rythme peut lasser certains spectateurs en attente d'une progression narrative plus structurée. Il sonne comme une expérimentation, comme pour l'auteur de la nouvelle qui a dû l'écrire en quête de réponses. Leaving Las Vegas est perturbant car il ne cherche jamais à sauver ses personnages, ni à nous rassurer sur la nature humaine. Il offre à la place quelque chose de plus précieux encore: une forme de tendresse absolue pour deux êtres à la dérive. C'est un film sur l'amour qui ne sauve pas et c'est précisément pour ça que c'est un chef d’œuvre.

J'ai eu la chance d'écouter Mike Figgis parler de son film et de toutes les anecdotes qui ont composées sa création. Juste avant de tourner Leaving Las Vegas, le cinéaste en avait marre de suivre les directives d'Hollywood et d'être soumis à toutes sortes de restrictions. Il voulait faire un autre genre de film, et il savait pertinemment que les studios ne le suivraient pas. Un jour, un ami lui propose de lire un livre de John O'Brien, une nouvelle autobiographique. Sans trop de prétention et sans vraiment d'envie, Figgis lit les cinquante premières pages. Il en tombe complètement dingue et décide rapidement de s'embarquer dans une folle épopée pour tourner Leaving Las Vegas. Mike Figgis avait pris soin de contacter John O'Brien en amont afin d'absorber le plus de subtilités possible sur son histoire. Malheureusement, quelques jours seulement avant leur rencontre, O'brien met fin à ses jours. L'histoire du film prend forme autour de cette tragédie et vient nourrir encore plus intensément le besoin de rendre justice à son auteur.

Figgis pense très rapidement à inviter Nicolas Cage sur le tournage, lui offrant un rôle lourd et complexe. Déjà grande star, Cage n'hésite pourtant pas une seconde à tourner dans le film indépendant au petit budget et interdit à Figgis de proposer le rôle à un autre comédien. Lors des répétitions, il propose d'ailleurs au réalisateur et à toute l'équipe de payer un hôtel luxueux de Los Angeles pour qu'ils puissent travailler dans les meilleures conditions.

Pour interpréter Ben and Sera, les acteurs s'entraînent beaucoup, se questionnent : Elisabeth descend Sunset Boulevard en talons hauts, habillée comme le serait Sera pour trouver son corps; quant à Nicolas, il s'interroge sur sa façon de pouvoir approcher un personnage alcoolique le plus intimement possible sans pour autant devoir ingérer des litres d'alcool sur le plateau. Il propose d'ailleurs cette idée que Mike Figgis refuse immédiatement. Néanmoins, il y a une scène dans le casino où Nicolas déroge à la règle: lorsque Ben et Sera jouent au Blackjack, Ben demande un verre à une serveuse qui n'a pas ce qu'il souhaite, ce dernier rentre dans une colère monstre. Il renverse la serveuse puis retourne la table de jeu avec une violence inouie. En tant que spectatrice, je me suis dis qu'il y avait dû avoir beaucoup de répétitions chorégraphiées mais que tout de même, la force et la violence paraissaient trop intenses. Mike Figgis raconte qu'une heure avant la prise, Nicolas avait bu en cachette une bouteille de vodka entière afin d'être au plus proche de Ben. Cette scène était de l'improvisation totale, personne n'avait été prévenu qu'un tel comportement allait prendre corps. Quand le cinéaste en parle, il explique bien avoir été fou énervé contre son comédien mais signale tout de même que la scène est unique et spéciale grâce à Nicolas. Un comportement qui ne passerait plus aujourd'hui.

Manon Massène

© United Artists

© United Artists

Leaving Las Vegas nous parle de Ben Sanderson, scénariste hollywoodien en déchéance, divorcé et alcoolique, qui décide de se rendre à Las Vegas pour boire jusqu'à la mort. Il y rencontre Sera, une prostituée qui s'attache à lui sans trop de raison. Avec elle, il noue une relation improbable et tendre, au delà des apparences, sans qu'aucun des deux ne cherche à changer l'autre.

Mike Figgis fait le choix radical de tourner en Super 16mm avec un budget minuscule (environs 4 millions de dollars), et cette contrainte devient une force artistique majeure. L'image granuleuse, tremblante, sale, parfois presque amateure, colle parfaitement à l'état intérieur des personnages. Las Vegas et ses néons ne sont pas une invitation mais une lumière d'agonie, froide et indifférente. La ville devient une métaphore: ici, tout est permis, on peut aussi disparaître sans que personne ne le remarque. C'est l'endroit idéal pour mourir sans être embêté.

Le découpage est volontairement fragmenté, presque impressionniste. Figgis refuse la narration classique: pas d'arc de rédemption, pas de tournant dramatique conventionnel. Le film avance comme une ivresse, par à-coups, dans une logique d'effacement progressif.

La rencontre avec Mike Figgis

© Initial Productions 1995

La première fois que Figgis est allé à Las Vegas, il a trouvé que la ville était dénuée de tout, qu'elle était vide d'imaginaire et ne ressemblait en aucun cas à ce qu'O'Brien décrivait dans son livre. Il a eu beaucoup de mal à retranscrire ce qu'il avait senti dans les mots de l'auteur. De plus, les casinos étaient très difficiles d'accès et la mafia avait pris l'habitude de leur faire du chantage. Après un temps, il décide donc de quitter Vegas avec son équipe et espère simplement un signe du destin pour trouver de nouveaux lieux qui l'inspirent à tourner.

Sur la route du désert, un motel des années 50 trône au milieu de nulle part, Mike Figgis observe une piscine hors sol dont un hublot avait été percé dans la coque. Il arrête son convoi, propose 200 dollars à la tenancière pour une heure de tournage, demande aux acteurs de se mettre en maillot de bain puis de plonger dans l'eau. Grâce au hublot, le plan devient remarquable; le spectateur se sent en osmose, au plus proche des personnages.

Pour terminer: lors d'une scène où Ben et Sera sont au restaurant et mangent des nouilles, Ben ne fait que boire et ne touche pas à son plat. Ce jour là, la famille de l'écrivain vient sur le plateau, Figgis leur offre de porter un casque et d'observer le retour. Au bout de quelques minutes, chacun se décharge du casque et commence à pleurer. Mike Figgis explique qu'ils avaient eu l'impression de voir John en Nicolas. Même si le comédien ne l'avait jamais rencontré, il avait réussi à trouver son l'essence. Figgis raconte ces minutes comme un moment de grâce. Enfin, ce qu'il avait mis en place jusqu'à maintenant prenait sens.

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