Le Sud, Victor Erice (1983)

CRITIQUE ANCIENS FILMS

Marie Boudon

1/14/20263 min read

Les petites filles ne sont pas dupes. Être une petite fille c’est entendre et voir beaucoup, surtout les choses qui se cachent. Observer les affiches de films sans jamais franchir les portes du cinéma, épier à travers le trou d’une serrure, écouter ce que les adultes se disent et ce qu’ils ne se disent pas, se tapir sous son lit et attendre que les autres, aussi, à leur tour, tendent l’oreille vers celles et ceux qui se cachent.

Avec Le Sud, Victor Erice nous a offert un film magnifique sur cette frontière qui sépare les enfants du reste du monde, la porosité du réel et de l’imagination, du passé et du présent, et finalement, du nord et du sud. Car la petite Estrella (Sonsoles Aranguren, puis Iciar Bollain) est une fille du Nord et une fille du Sud en même temps : le Nord, c’est sa terre natale, la maison familiale, le seul pays qu’elle connaît ; et le Sud, ce sont ses racines, son nom. Son père Agustin est originaire du Sud, et même leur maison porte le nom de « La Mouette », animal des vents et marées.

Le film raconte cette fascination qu’Estrella cultive pour ces contrées lointaines dont elle n’a sous la main que des fragments : cartes postales, récits et ancêtres. Son père lui aussi est un vestige du Sud. Agustin est un homme droit, silencieux, un homme qui disparaît, un homme infiniment triste. Et Estrella cherche à comprendre ce qui se passe dans le cœur et la tête de son papa.

Sans violence et sans coupure, Le Sud impose dès ses premières minutes une véritable lenteur du monde, une temporalité silencieuse faite d’images effilochées. Les plans sont un ensemble de tableaux se contaminant les uns les autres, comme pour montrer la contamination de l’enfance sur le monde, du passé sur le présent.

Le film s’ouvre d’une manière qu’Erice réutilise par la suite : la lumière se lève doucement sur une pièce qui semble jusque-là avoir été figée dans le temps et l’obscurité, puis les personnages s’y mettent en mouvement. Estrella a quinze ans. Elle est réveillée par des paroles échangées derrière la porte. C’est à la découverte du pendule d’Agustin sous son oreiller qu’elle comprend que son père a disparu.

Dès lors, Le Sud se plonge dans un doux balancier entre l’adolescente Estrella et la petite Estrella, le récit de toute son enfance étant raconté par l’Estrella adulte, des années plus tard. Cette voix-off, on s’en passerait presque, car le film a cette magie de se passer des mots : tout prend vie dans un regard, une mélodie ou un paysage. Il suffit au jour de se lever pour que l’histoire s’écrive.

L’enfance est une cartographie de fragments, d’objets et de prénoms. Victor Erice filme la vie d’Estrella comme un poème : ses questions, ses inquiétudes et ses joies, tout comme sa relation avec son père, se manifestent dans la manière dont la lumière tombe sur les corps, sur les objets, la manière dont les personnages se regardent.

Le Sud devait à l’origine avoir un frère jumeau, dont l’intrigue se poursuivrait avec le départ d’Estrella pour le Sud de l’Espagne, mais celui-ci n’a jamais vu le jour. Il est en tout cas certain que toute l’essence de ce diptyque avorté est déjà contenue là, dans ce film en équilibre entre le temps et les âmes.

Marie Boudon