Le gâteau du président - Lamia au pays du désespoir
CRITIQUE NOUVEAUTÉS
Alyssande Dauriac
3/4/20264 min read


Longtemps limité à un outil de propagande, le cinéma irakien est invisible voire inexistant depuis des décennies. En salle depuis le 4 février en France, Le gâteau du président est en ce sens une œuvre inédite. Tourné en Irak, il conte l’épopée de Lamia, neuf ans, écolière sous Saddam Hussein au début des années 90, à qui l’on confie la tâche ingrate et honorifique de s’occuper du gâteau pour la traditionnelle fête d’anniversaire du dictateur. Amenée à errer en compagnie d’un camarade de classe et de son fidèle coq domestique en quête des précieux ingrédients dans les bas-fonds de la ville, son épopée nous plonge dans la réalité d’un pays martyrisé et vicié. Le jeune réalisateur irakien Hasan Hani signe un premier long-métrage d’une immense qualité, caméra d’or au festival de Cannes 2025, portrait précieux d’une époque, proposant une fable cynique à hauteur d’enfant.
L’image est d’une beauté archaïque et pittoresque, à commencer par ces plans absolument somptueux de barques traversant les marais mésopotamiens au lever du jour. Immersion dans le quotidien de cette fillette paysanne et de sa grand-mère, dépaysement total : visuellement, le travail sur la lumière des paysages de la campagne comme sur la plasticité des décors de la ville – épiceries traditionnelles, marchés, rues bondées, hôpital ou abattoir – donnent à voir ce monde populaire où le quotidien est régi par la survie. Le tour de force du Gâteau du président réside dans son naturalisme aux confins du documentaire : le réalisateur a opté pour la reconstruction de certains décors en se basant sur des images d’archives des années 90, sous la dictature et l’embargo américain. Le casting globalement non professionnel permet une œuvre d’une authenticité rare, notamment les deux enfants trouvés au hasard après de très nombreuses recherches infructueuses, poignants de justesse.
La caméra suit Lamia dans les rues d’une ville qu’elle arpente désœuvrée au hasard des rencontres, d’abord avec sa grand-mère puis livrée à elle-même et bientôt rejoint par son ami Saeed, se heurtant aux refus successifs de commerçants peu scrupuleux pour lesquels la corruption est un moyen de survie. En filmant aussi frontalement le périple de cette enfant, le réalisateur irakien montre la société dans son ensemble telle qu’il l’a connue et les rouages qui la gangrènent et en pervertissent toutes les strates. La densité narrative du récit – le cœur de l’intrigue se déroulant sur une journée – sert l’émotion et l’empathie pour le sort tragique de ces deux enfants. Malgré un certain pathos, l’ensemble n’est pas misérabiliste et n’oublie jamais de laisser respirer les scènes, entre moments de tension, prises de vue dans les rues, dialogues naturalistes et intimistes.
Mais le film ne se contente pas de raconter le quotidien de l’Irak des années 90 : il illustre la mainmise d’un dictateur tout-puissant et d’un système politique où la corruption règne en maître. Ça et là, apparaissent disséminés dans le cadre les éléments fondateurs de la dictature : le portait du président qui domine les rues et contemple les scènes de liesse populaires l’honorant, les querelles et invectives animées et une école martiale qui forme non pas des citoyens mais de futurs êtres dociles du régime – l’embrigadement d’un peuple montré sans détour, jusque dans les hymnes à la gloire du Maître pour lequel il est prêt à mourir. Embrassant la complexité de la situation géopolitique et illustrant autant le culte de la personnalité que la misère subie par la population, Hani ne cherche pas pour autant à faire une diatribe mais à saisir au vol cette réalité. Pourtant, indéniablement, le film est engagé. Sa force est d’être à la fois le témoin de cette époque et de se faire le miroir de vérités atemporelles sur le pouvoir, la dictature, s’achevant sur une scène suspendue montrant la violence du joug américain – ce que contait déjà avec brio le superbe récit animé de Feuret Alani, Le parfum d’Irak – puis ironiquement sur les images d’archives de Saddam Hussein lors de son cinquantième anniversaire.
Conte désenchanté où la jeune Lamia est soumise à l’horreur et la cruauté sans jamais déroger à la mission qu’on lui a imposé, Le gâteau du président soigne les images pour mieux raconter crument une enfance brisée par la violence d’un contexte géopolitique particulier. A travers une intrigue aux allures de récit d’émancipation, Hasan Hani propose un film quasiment documentaire sur l’Irak qu’il a connue, témoignage encore trop rare, objet de bravoure incontestable – la promesse d’un cinéaste à suivre absolument.






Alyssande Dauriac
© Copyright Tandem
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