Le Corps Poreux : une mer d'aquarelle
CRITIQUE NOUVEAUTÉS
Klara Benard
11/19/20253 min read
Après Ayam, L’ombre Des Papillons et Le Grain De Ta Peau, la réalisatrice marocaine Sofia el Khyari revient tout en douceur avec son court métrage d’animation de 6 minutes, Le Corps Poreux, réalisé en 2018 et lauréat de nombreux prix, comme le second prix de l’Animfest ou une mention spéciale au festival de films d’animation d’Ajayu.
La réalisatrice y représente les femmes et le Maroc avec brio et sincérité, dans un pays où le cinéma d’animation a pourtant du mal à trouver sa place.
Dessinant depuis toute petite, la réalisatrice est passionnée par le cinéma d’animation, un art qui permet de mélanger toutes les techniques artistiques comme le dessin, la peinture, la poésie et la musique. Un infini des possibles, un puit sans fond de créativité, où toutes idées les plus irréalisables peuvent se concrétiser à partir de techniques artisanales qui se mélangent, telles que l’aquarelle, l’acrylique et la prise de vue réelle.
Le Corps Poreux suit une jeune femme qui ressent l’irrépressible besoin de plonger dans la mer pour se recentrer et faire taire ses pensées. Nous plongeons avec elle, découvrant ce qui se cache derrière ce corps, au-delà de la simple enveloppe de peau.
« Tu es la seule chose palpable ici »
La première partie du film est totalement réalisée en aquarelle et acrylique, sans doute en lien avec la mer car l’utilisation de l’aquarelle se fait en grande partie avec de l’eau et des pigments de couleurs. Le personnage se noie dans des couleurs douces, chaudes et mouillées. Le pinceau dessine, les traits s’émoussent et la douleur semble s’évanouir.
Les couleurs et les peintures deviennent petit à petit plus lentes et moins denses, au fil du degré d’apaisement de la femme. La deuxième partie du film intègre des images réelles, au moment où elle croise son reflet dans l’eau, la montrant telle qu’elle est vraiment : immergée, recroquevillée sur elle-même, frissonnant des pieds jusqu’à la tête, se questionnant sur son corps et sur l’effet de la mer sur son état psychologique.
« Tu es la seule chose palpable ici » : ces mots sont forts, son corps n’est plus le sien. Les images racontent le processus de la découverte de soi, de son corps, que le personnage essaye de déchiffrer.
« Enfin, je pouvais étendre les lignes de mon corps »
Il est connu que l’eau salée permet de soulager les douleurs et les tensions nerveuses. Cet environnement est apaisant et permet au personnage, en plongeant dans l’eau, de se libérer de son corps dont on devine qu’il a vécu beaucoup de choses. Le corps se délie, la peau se transforme, se métamorphose, comme dans un processus de renaissance. Plonger sa tête dans l’eau permet de rendre le monde extérieur un peu moins bruyant, plus silencieux, et de laisser place aux pensées à l’intérieur de soi, comme un effet de transe et de plénitude. Des petits poissons passent, complétement alignés, et repartent tranquillement dans l’eau, disparaissant comme des pensées négatives et parasites, laissées à l’abandon. Le personnage se noie dans l’immensité du paysage et devient une extension du monde qui l’entoure.
Les musiques, composées par Anna Katherina Bauer, nous plongent dans un voyage spirituel, qui nous permet de vivre complétement cette expérience imaginaire et poétique, ou la quête de soi n’est pas un but mais un besoin se faisant naturellement au rythme du son des vagues. La voix off de Sofia el Khyari elle-même, tout en douceur, nous confie les pensées intimes du personnage.
Le Corps Poreux est une poésie magnifiquement imagée, une thérapie, une pause dans un monde parfois un peu trop fort et trop dur, un moment d’apaisement et découverte de soi ; la mer, malgré les dégâts que la vie peut causer, répare et protège les corps, les cœurs et les âmes qui ont besoin de se reconnecter.
Klara Benard
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