Le Chasseur de baleines de Philipp Yuryev – Le désir comme mirage
CRITIQUE NOUVEAUTÉS
Martin Cadot
1/28/20263 min read
Avec Le Chasseur de baleine, Philipp Yuryev propose une relecture singulière du rêve américain, vue depuis un territoire aux marges du monde. Leshka est un adolescent pêcheur qui vit dans un village isolé, coincé entre la Russie et l’Amérique, dans un espace où le temps semble suspendu et les horizons bouchés. L’arrivée d’Internet agit comme une rupture. Elle introduit le désir — un désir nouveau, abstrait, inaccessible. Leshka découvre une camgirl américaine et projette sur elle toutes ses pulsions naissantes, toutes ses attentes affectives. Comment le désir peut-il naître chez un jeune homme privé de contacts, de corps, de regards réels ? Comment se construit-il lorsque le monde alentour est dépourvu de toute excitation, de toute projection possible ? Pour Leshka, rien n’est irréel. La camgirl existe, elle le regarde, elle lui parle — du moins le croit-il. Le fantasme devient une réalité parallèle, mais une réalité sans matière : rien n’est tangible, rien ne peut être touché, partagé, vécu. De là naît une frustration intense, une pulsion irrépressible : celle de rejoindre cet objet de désir, de le rendre réel, de l’atteindre.
Le village dans lequel il vit est filmé comme un espace poreux, sombre, écrasé par un mauvais temps permanent. La chasse à la baleine est l’unique activité, presque rituelle. Les êtres semblent absents, comme effacés : seuls son père et un ami existent réellement à l’écran. La solitude est la matière première du film, et Internet, loin de la combler, ne fait que l’accentuer. La caméra épouse avec délicatesse les élans intérieurs de Leshka : ses crispations, ses attentes, ses désirs enfouis. Elle prend le temps de filmer le vide, le silence, l’immensité des paysages qui l’entourent. Ces plans sont d’une grande beauté et auraient pu devenir le lieu d’une profonde tendresse, d’une solitude habitée. Mais ce silence est constamment recouvert par une musique lancinante, omniprésente. Une musique américaine, dont on comprend l’intention symbolique : celle d’injecter le fantasme des États-Unis, une promesse de liberté, une mythologie sonore. Pourtant, cette musique comble artificiellement les silences essentiels du film. Là où la vie aurait pu respirer, elle s’étiole. Les émotions deviennent forcées, les sentiments se diluent dans une convention musicale qui empêche l’image de parler par elle-même.
Le film bascule alors dans un entre-deux troublant, où rêve et réalité se confondent. L’impossibilité d’atteindre Detroit — lieu fantasmé de la rencontre avec sa “copine” virtuelle — devient le cœur du récit. Guidé par son désir, Leshka tente l’aventure. Mais tout est contre lui : la mer, les montagnes, la géographie elle-même. Le monde est clos, le destin inatteignable. C’est là que réside la véritable force du film : dans cette quête de l’impossible, dans ce frottement constant entre le vrai et le faux, le palpable et l’intangible. Leshka nous touche précisément parce qu’il est prisonnier de cette frontière — entre deux continents, entre deux âges, entre fantasme et réalité. La rencontre avec un agent des États-Unis agit alors comme un point de bascule, le menant vers une errance infinie, presque mortifère. Le fantasme irrigue tout le film. Il est universel dans ses tentations, mais condamné par le lieu même où vit le personnage. Leshka ne peut pas se construire un autre destin : il est enfermé dans l’impossibilité d’atteindre l’Amérique. Et une question demeure, lancinante : même s’il y parvenait, cette vie serait-elle réellement meilleure ? Le désir assouvi mettrait-il fin à la frustration, ou ne ferait-il que la déplacer ? La tendresse que suscite Leshka, la beauté brute des décors, la force de certaines idées sont indéniables. Pourtant, le film se perd dans ses choix sonores et dans un scénario parfois mal agencé, qui affaiblissent l’émotion au lieu de la laisser émerger. Le Chasseur de baleine demeure alors un film profondément touchant dans ses intentions, mais inégal dans son incarnation, tiraillé entre la puissance du silence et la peur de l’assumer.
Martin Cadot






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