Le Boucher, Claude Chabrol
CRITIQUES ANCIENS FILMS
Enora Lecarme
2/27/20263 min read


Le Boucher s’ouvre sur la célébration d’un mariage au cours duquel une institutrice et un vétéran se lient d’amitié. Après 15 ans de service militaire, l’homme qui se fait appeler Popaul revient dans ce village tranquille du Périgord, décidé à reprendre en main la boucherie familiale. Ses tournures de langage récurrentes reviennent à son vécu de guerre, gimmick fatiguée de l’ancien combattant. Il évoque les images du sang qu’il a vu couler, rapporte qu’elles le ramènent sans cesse aux cadavres pilés d’Algérie et d’Indochine.
L’agressivité vibrante dans son discours ne semble tourmenter personne, comme diluée dans son côté “personnage”. Attaché à ses passions, Popaul a le charme de l’humilité, les mondanités l’encombrent. En gage d’affection pour Hélène, il s’invite en classe à l’heure où les enfants sont à leurs pupitres, lui fait cadeau d’un bouquet de gigot - qui rappelle l’appât du carnassier, évoque quelque chose de l’ordre du charnel, puisque l’institutrice s’y refuse.


Alors qu’elle énonce la dictée, le récit déroulé par Hélène, dont le prénom est partagé par l'héroïne troublée par l’apparition impromptue du Marquis, se superpose à l’action : l’institutrice est prise de court par la vue de Popaul, posté derrière la fenêtre. Le contexte scolaire favorise le parsèment de multiples références à la littérature classique, comme à Honoré de Balzac. Si l’on a le réflexe de s’accrocher à des indices symboliques pour lire l’intrigue avec plus de clarté, comme ce briquet qui évoque la primitivité propre au vétéran, on se trouve souvent éconduit par des amalgames, pistes croisées avec lesquelles Chabrol s’amuse.
L'ambiguïté de la relation entre Hélène et Popaul est au cœur du mystère, s’entremêle et coïncide avec une série de meurtres dans la périphérie du village. Chabrol définit ici son propre travail comme la transposition diurne de fantasmes nocturnes. L’atmosphère éprouvante qui surplombe l’intrigue et écrase le spectateur est appuyée par la composition décadente de Pierre Jansen, duo emblématique du réalisateur depuis 1960.
Loin d’être essentiellement écrit, Le Boucher est modelé par l’apport interprétatif de ses acteurs principaux et la collision entre leur nature respective. Les figurants du village se prêtent avec enthousiasme et naturel au jeu, dressant un portrait fidèle du train de vie provincial.


Enora Lecarme
La réalisation de Chabrol est teintée par la tendresse qu'il entretient à ses personnages. Hélène est un être lumineux ; Son caractère intègre et consciencieux n'entrave pas son attachement à la liberté.
Popaul, pris d'une obsession amoureuse incontrôlable - que l'on soupçonne profondément ressentie par Chabrol, puisque l'interprète d'Hélène n'est rien d'autre que son épouse, Stéphane Aubran - conduit la caméra possédée à s'accrocher à sa nuque, le claquement des talons sous ses pas qui font fleurir partout dans les environs. Elle est sa seconde naissance, son souffle ultime. Il est le papillon de nuit qui veut baigner dans sa lumière, trouver retranchement dans un lieu doux et hospitalier, loin des éclats de verre et des pulsions de mort qui font pourrir sa mémoire.
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