L’acier a coulé dans nos veines, ou un capitalisme marionnettiste

CRITIQUE NOUVEAUTÉS

Louisa Pichs

11/1/20255 min read

Quel est la valeur de la vie d’un homme face à une pièce d’acier ?

Par la construction d’une galerie de portraits-témoignages des travailleurs d’un haut fourneau sidérurgique de l’entreprise Cockerill Sambre dans le bassin liégeois, le réalisateur Thierry Michel, se bat au côté des ouvriers pour rebattre les cartes du récit en tournant l’objectif vers la face cachée de l’histoire. En mêlant images actuelles et images d’archives, il remet les enjeux de l’histoire à leur place, entre lutte sociale et politique, enjeux sociétaux et économiques, et conditions des travailleurs.

A travers l’évocation du rapport de ces travailleurs à la matière, mais aussi au sens, le réalisateur nous dépeint ces hommes soldats, infirmiers d’un monstre qui les enfume et les emprisonne, et nous plonge avec eux dans cet enfer de feu et cette nuit d’acier. Avec une énergie touchante, on nous dévoile les ouvriers au travail inhumain que la société, tournée vers le capital, déshumanise, traite comme des machines qui ne s’adaptent pas assez vite et dont il faut accroître la productivité. Ce travail aliénant les marquera à vie, ensorcelés par leur machine, que la société aborde comme plus humaine qu’eux, un colosse qu’il faut maintenir en vie quoi qu’il en coûte, y compris au prix de leur vie. Cette inversion demeure très marquante dans le film et témoigne de l’absurdité d’une société productiviste omniprésente de façon très puissante. Le film questionne finement ce lien, quasiment organique, entre humain et machine, et la façon dont le travail peut transformer les hommes, dans une société où les enjeux économiques sont placés au centre des décisions politiques et entrepreneuriales. Le réalisateur nous embarque ainsi avec poésie dans la vie et les luttes de ces travailleurs. Au cœur de leur condition dans une époque marquée par l’industrialisation et la mondialisation, où le capital est décisionnaire de la vie des hommes. Un endroit où, sa vie, « au lieu de la gagner, on vient la perdre. »

De cette situation découle la lutte entre ouvriers et syndicats ; et patrons, qui abreuvés au champagne, prennent des décisions bouleversant la vie des travailleurs, sans oublier les politiques européennes qui ne tiennent pas compte de la situation dans les usines et dont la balance fait peser l’économie face à la pénibilité.

Ne reste alors qu’une solution : prendre la rue. Révolte, oppression…

Thierry Michel nous invite à réfléchir sur l’encore très actuel triangle de la « légitime violence »: institutionnelle, défensive et répressive, qui questionne encore d’avantage la réelle liberté des hommes face à ce qu’on leur impose.

Où se trouve la vraie violence ? Où se trouve la résistance ?

Car, effectivement, le sang a coulé dans les tuyères des hauts fourneaux, et l’acier dans leurs veines.

Thierry Michel signe dans ce documentaire, une belle leçon de lutte politique, nous permettant prendre de la hauteur, de trouver la vie dans la solidarité et le ciel bleu, sans oublier de rester soudés, comme de l’acier.

Comment vous est venue l’idée de ce sujet en particulier ?

« Je suis dans ce monde là, j’ai déjà fait un film sur le sujet, Chronique des saisons d’acier, je suis dans ces sujets, le monde du travail, les luttes sociales, politiques… Le moment clé a été la mort d’un sidérurgiste au travail, puis j’ai fait l’interview de trois sidérurgiste etc. Dans la rue où j’habitais, un des sidérurgiste qui est mort était le parrain de ma fille. J’ai toujours été dans ce monde là. »

Comment s’est passé le tournage ?

« J’ai cet instinct de documentaliste de tourner sans connaître la tournure des évènements. Ça a été un travail de recherche, un casting aussi des sidérurgistes, suivre la continuité des évènements, puis la recherche d’archives… »

Le montage a du être une grosse partie du travail ?

« Oui complètement, on a une trame avant bien sur, de la structure plus ou moins, mais les choix se construisent au montage, pour moi c’est le gros du travail. »

Pourquoi l’utilisation d’images d’archives ?

« Je remonte sept décennies de fermetures progressive, de la fin de l’agonie de la sidérurgie, et des décennies de luttes sociale... c’est impératif pour un film historique d’utiliser des images d’archives. »

Quelle place pensez vous que le documentaire tient au cinéma aujourd’hui et dans le monde ? Quelle place devrait-il tenir aujourd’hui et demain selon vous ?

« C’est quelque chose qui éveille les consciences. Je pense qu’il n’y a pas de documentaires, il y a des films, le public s’en fiche, il y a des films qui les touchent, d’autres pas…

Le cinéma n’est pas un outil pour relayer les luttes sociales dans l’instant même, il peut tirer un bilan, c’est un outil historique et de mémoire qui peut susciter des réactions chez les jeunes, on essaye d’éviter le fatalisme. »

Quelle est votre visée vis-à-vis du spectateur ?

« La mémoire de l’histoire, l’hommage à un métier, un exemple de lutte sociale extrêmement puissante, celui d’un courage qui touche à l’héroïsme, une leçon de solidarité, et même plus, car les travailleurs en sidérurgie ont un sens accru de la solidarité du fait de leur conditions difficiles de travail... Peut-être, voilà, redonner une leçon de courage et de solidarité. »

Vous avez déjà une idée pour un prochain film ? Documentaire ? Lutte sociale ?

Pas pour le moment, j’ai un certain age, je fais une pause. Peut-être, si j’en fait un, ça serait sûrement sur la seconde guerre mondiale à travers le spectre du droit international, de la politique en lien avec la situation actuelle... je suis très mobilisé sur des évènements politiques pour gaza à Bruxelles, pour tous les enfants assassinés en Palestine, et je participe à une campagne pour la libération de Marwan Barghouti. J’ai repris ma casquette activiste pour cette tragédie, ce génocide qui se passe en Palestine.

Entretien avec Thierry Michel, réalisateur de L’acier a coulé dans nos veines

Critique et entretien : Louisa Pichs