La Nuée de Just Philippot : un premier film qui frappe fort
CRITIQUES ANCIENS FILMS
Thomas Cordet
4/1/20263 min read


Avec Teddy, premier choc de Ludovic et Zoram Boukherma et révélation pour Anthony Bajon, La Nuée de Just Philippot s'était fait remarquer par sa sélection à la Semaine de la critique du festival de Cannes 2020. J'ai donc eu la chance de découvrir cette pépite de cinéma de genre français à l'occasion du 28e festival international du film fantastique de Gérardmer (100 % à distance, pandémie oblige). Quelle ne fut pas ma surprise face à ce drame agricole désenchanté : La Nuée est extraordinaire.
Les temps sont durs, l'agriculture est de plus en plus menacée, et le salaire s'amincit tous les mois pour Virginie (Suliane Brahim), éleveuse en solitaire de sauterelles comestibles et mère de deux enfants. Lorsqu'elle trouve alors une solution miracle pour augmenter son rendement, comment ne pas y céder... Là où Karim (Sofian Khammes), viticulteur, trouve le réconfort dans sa passion pour le vin, Virginie n'a plus qu'une seule envie : en faire toujours plus, quel qu'en soit le prix. Poussée à bout, dépassée par les besoins de ses enfants, sous-estimée par ses collaborateurs, elle n'a plus le choix. Mais ce désespoir risque de causer des dégâts irréparables à ce qu'elle avait tant lutté pour construire.
Just Philippot s'était déjà illustré dans l'horreur humaine à la française avec son court-métrage Acide en 2018. On y retrouvait d'ailleurs Sofian Khammes dans un magnifique rôle de père, dommage qu'il n'ait jamais rencontré de projet de plus grande ampleur pour exprimer son talent. Dans ce court-métrage frisant le fantastique, les liens familiaux sont mis à rude épreuve et l'amour triomphe au prix de la souffrance. L'excellent concept de pluie acide porte toutes sortes de messages et de symboliques, de l'écologie à la pression d'un monde rural inextricable, et paradoxalement claustrophobique - les grands espaces devenant source de danger. La virtuosité du cadre laissait alors entrevoir ce qui viendrait ensuite : La Nuée, premier long-métrage du réalisateur, où la menace naturelle imprévisible du cumulus acide se transforme en petits êtres assoiffés de sang.
Si le film m'a retourné, c'est avant tout par sa réalisation ; les sauterelles sont d'abord filmées par des plans serrés, à l'échelle de l'individu ou de son habitat, puis mutent lentement vers une masse informe, un vacarme lointain, un monstre retenu en cage. Alors que Virginie se transforme elle aussi, perdant tout sens du devoir maternel et s'enfonçant dans son obsession malsaine. Certains plans glaçants marquent en profondeur, et on slalome entre des scènes soit émouvantes, soit captivantes, soit suffocantes... d'une puissance assez folle. Mais c'est aussi par ses actrices que le film rayonne : Suliane Brahim est évidemment formidable et interprète cette descente aux enfers, ce vide d'énergie et ces pulsions morbides à merveille, mais j'ai surtout été impressionné par Marie Narbonne, jouant sa fille. A 19 ans seulement, elle délivre un personnage incroyablement touchant et convaincant. J'avais l'impression de voir le film par ses yeux, comme si je ressentais chacune de ses émotions en même temps qu'elle. Et tout cela sans parler de la scène finale... Attendez-vous à rester en apnée pendant les dix dernières minutes.


Copyright The Jokers / Capricci
La Nuée est une proposition audacieuse et incontestablement réussie, pleinement intégrée dans la réalité du monde d'aujourd'hui, sur un parcours de femme dans un milieu androcentré, sur un combat de mère pour rendre ses enfants heureux, et sur un système de profit sans limite, véritable tonneau des Danaïdes.
Thomas Cordet


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