La Gradiva de Marine Atlan : En avant jeunesse !

CRITIQUE NOUVEAUTÉS

Yanko Nikitine-Didi

10/22/20265 min read

Le cinéma de Marine Atlan s'ouvre sur un éclat de lumière et le son d'un train. L'apparente simplicité de ces images réside dans ce qu'elles convoquent : une impression (avant sur-impressions) de retour à l'essence du monde. Au-delà de l'expérience physique des trains, et primitive de la lumière, le cinéma n'existe que par les révolutions industrielles qui l'ont façonné : l'outil de captation de cette lumière permet de rendre visible le mouvement d'un train, objet phare de ces révolutions, qui est rapidement devenu l'incarnation métaphorique du moteur d'un récit, censé, lui aussi, avancer, filer tout droit, à peine encombré d'obstacles. Le retour à Pompéi de ces lycéens est donc également celui de Marine Atlan dans ses souvenirs et ce que le cinéma incarne et signifie. Vaste souterrain fertile, dont le film aura la délicatesse de ne jamais s'empeser.


Ce dernier précise encore la direction qu'il emprunte dès la minute suivante. La captation naturelle du dialogue de l'un des personnages (Tony), frustré, précède la vue de jeunes qui font l'amour, traversés par les stries de lumière qui passent dans la cabine du train. Deux autres adolescents, dont Tony, passent et les observent discrètement, avant de s'en aller. Tout, de ce qui les rapproche à ce qui les différencie, permet de mettre en perspective ce court segment avec l'introduction de Mektoub, My Love : Canto Uno d'Abdellatif Kechiche. Les deux films, qui useront d'un dispositif de captation similaire, et dont Marine Atlan reconnaît elle-même la filiation, se différencient par la hauteur du regard porté. Kechiche filme frontalement le sexe, du point de vue de son protagoniste, gêné. Atlan définit autant la ligne d’action formelle que le régime sensible à venir en prenant le parti de ceux qui le vivent, plongeant dans leurs yeux béats. Elle fonctionne d'abord comme une cheffe opératrice et cela se voit : elle n'avance pas sans composer son cadre, ici d'un léger surplomb cotonneux, seul élément qui fasse véritablement rupture entre les deux cinéastes (cette bienveillance générale à l'égard des corps). Motif formel majoritairement contemporain (voire partiellement post-Me Too), qui aura su rebuter autant de plumes qu'il aura engendré de passions. Reste une très jolie mise en image de l'acte sexuel, qui aura la pudeur de s'arrêter avant la gêne - un consentement des images, qui n'enlève rien au film de sa capacité à considérer les espaces, dans lesquels la vie éclôt avec une densité similaire à celles du problématique maître naturaliste. Le voyeurisme ne dure pas, et le sexe n'est plus qu'une bulle pudique, entièrement cinégénique.


Mais paradoxalement, le film ose aller par-delà la vertu curative qui lui était destinée. Gradiva c'est d'abord une nouvelle de Wilhelm Jensen que Freud analysera : un archéologue s'éprend d'un bas-relief antique représentant une femme qui marche, se persuade qu'elle a péri dans l'éruption de Pompéi, part la chercher et y rencontre une voisine d'enfance bien vivante qu'il prend pour une revenante. Son délire porte une vérité refoulée : Pompéi est la métaphore parfaite de l'inconscient (enfoui, intact, exhumable) et sa voisine le guérit non pas en le contredisant, mais en entrant dans son délire, dans sa fiction. La fiction antique n'est donc pas le mal : elle est le vecteur du soin. Mais le cinéma arrive après toutes ces histoires. Si ces ados sont sauvés un temps de la modernité, du capitalisme, de l'épuration sociale dont ils feront les frais (l'éruption de toutes les violences à venir), ces mécanismes sont déjà en marche dans ce rêve de classe éphémère qu'incarne tout voyage scolaire. Jusqu'à ce que l'on ne puisse plus en être sauvé. Cette lucidité glaçante que le cinéma n'a cessé de réitérer n'est-elle pas l'un des traits qui font sa modernité ? Lui qui n'impressionne que le monde, dans l'infini de ses images. Car sa vertu émancipatrice tient moins à la démonstration éthique de ses récits qu'à ce que Serge Daney nommait une transmission d'expérience, que Marine Atlan file sans jamais chercher à artificialiser le récit pour lui donner de la hauteur.


Serge Daney, sur France Culture en 1991, disait à peu près ceci : qu'il ne pouvait regarder une image qu'à condition que quelqu'un l'ait vue avant lui, et qu'il avait le plus grand mal à voir dans un film autre chose qu'une « transmission d'expérience » - quelqu'un a vu et entendu quelque chose, il a trouvé les moyens de le rendre audible et visible, pour que quelqu'un d'autre vienne après et dise : « je vois comme tu as vu, je vois ce que tu as vu ; de ce point de vue-là nous comprenons quelque chose du monde et nous nous y mettons nous-mêmes, puisque toi et moi en faisons partie. » Ce qui l'intéressait, c'était l'enregistrement audiovisuel du monde que le monde n'est pas nous ; que le monde, c'est aussi l'autre, et que cet enregistrement transmet des bouts d'expérience partageables. C'est exactement le genre de dialogue qu'entreprend La Gradiva. Il y a là volonté de réactiver ce qui fait mémoire. Car le lycée, c'est l'avant tout. Avant les rencontres impromptues de la vie adulte, avant de se confronter à l'entièreté des violences capitalistes et sociales. Quand l'innocence désavouée confine au point mort. Tous réunis là, au même endroit, avant de s'accomplir ou d'essayer soi-même de faire quelque chose dans ce vaste monde. Mais nous le savons bien : les aspirations du présent ne se déplacent déjà plus tout à fait à cet âge. Le magma c'est ce désir dont l'éruption déclenche bien des séismes. Contrairement à ces films qui fantasment l'enfance et la jeunesse avec un surplomb d'adulte désormais insupportable (Juste une illusion ou La Chaleur sont exemplaires en la matière cette année), Marine Atlan restitue avec une immense authenticité ce qui fait la particularité de cette période transitoire. Elle a, comme peu, tout compris de la jeunesse.


Alors oui, la voix off qui clôt le récit est d'une grande maladresse.

Oui, le film manque encore de générosité dans la durée : au lieu de constamment ellipser le récit, tout appelait à laisser les situations se complexifier davantage ; à filmer les recoins anarratifs dont le mouvement aurait rendu compte de nos sentiments interdits, si précieux : Tony qui sort du pensionnat pour un rendez-vous amoureux en ville ; son ami, James, qui vagabonde seul avec sa professeure.

Oui, une heure de plus nous comblerait, remplie de cette vie qui affleure comme le Vésuve.

Mais c'est peut-être aussi pour cela, dans son économie de premier film, qu'il se tient si bien. Un film plus ample est possible, mais tout ce que nous, amoureux des images et du mouvement, chérissons tant est déjà là, intact. Un grand film sur un petit monde, dont l'expérience remuera certainement plus d'un univers. C'est le moins que l'on puisse souhaiter à une œuvre telle que La Gradiva.


Yanko Nikitine-Didi

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