La femme de… ou l’élégance du déterminisme
CRITIQUE NOUVEAUTÉS
Martin Cadot
4/8/20263 min read
Que reste-t-il de la bourgeoisie contemporaine, sinon la persistance d’un monde clos, régi par ses propres lois, aussi policé qu’impitoyable ? Le film ne cherche pas à en renouveler les contours, mais à en constater la continuité : une mécanique sociale bien huilée, dont il semble impossible de s’extraire une fois les rouages enclenchés. C’est précisément là que s’inscrit la trajectoire de Marianne. Comment filmer la tentation du mal, non pas comme une rupture, mais comme une pente douce, presque inévitable ? Celle d’un glissement progressif vers un point de non-retour. Marianne croyait en une forme de bonheur stable, durable mais au fond, elle savait. Quelque chose, déjà, était à l’œuvre.
Le scénario, solidement construit, actualise avec rigueur les codes d’une bourgeoisie de l’héritage, où tout se transmet sans jamais véritablement se transformer. Rien ne déborde, rien ne fissure cet ordre établi. La cellule familiale demeure imperméable, guidée par une figure masculine centrale, garante de la continuité. Dans cet écrin, le personnage de Marianne, interprété avec une grande finesse par Mélanie Thierry, s’impose comme le cœur battant du film. Son écriture, précise et nuancée, révèle un être traversé de tensions : un désir d’émancipation constamment rattrapé par une incapacité à agir. C’est dans cette contradiction que le film trouve sa plus grande justesse. Mais cette rigueur scénaristique devient aussi sa limite. Tout semble tendu vers l’efficacité, vers l’épure narrative, au point d’en oublier parfois de laisser advenir la vie. Le montage épouse cette logique : aller à l’essentiel, ne garder que les moments charnières. Pourtant, quelque chose manque, un espace, un temps mort, une respiration. Où sont ces instants anodins où Marianne existe en dehors des enjeux dramatiques ? Le film choisit de les éluder, privilégiant le relationnel au détriment de la sensation.
C’est ici que la mise en scène aurait pu s’émanciper. Mais David Roux reste fidèle à son scénario, avec une forme de retenue presque trop appliquée. L’image demeure lisse, la palette chromatique volontairement terne, comme pour figer les personnages dans leur environnement. La musique, souvent appuyée, accompagne l’émotion sans jamais la contredire. Tout est maîtrisé, mais cette maîtrise constante finit par brider toute prise de risque. Et pourtant, des fulgurances existent. Les décors, élégants et rigoureusement choisis, offrent un cadre solide au récit. Surtout, Mélanie Thierry porte le film avec une intensité remarquable, insufflant à Marianne une profondeur qui dépasse parfois les limites du dispositif. Difficile, dès lors, de ne pas penser à Phantom Thread de Paul Thomas Anderson, autre portrait d’une femme prise dans les rets d’un univers clos. Là où Anderson faisait du regard et de la mise en scène les vecteurs d’une transformation intérieure, David Roux choisit ici de montrer l’enfermement à travers les liens, les interactions, les confrontations. Marianne n’existe jamais tout à fait seule : elle est sans cesse définie par les autres, contrainte de naviguer entre leurs attentes, leurs désirs, leurs injonctions.
Quelques scènes, plus libres, notamment celles avec le photographe ou sur le parvis de la maison, laissent entrevoir une autre direction. Une ouverture, fragile, vers une forme de présence au monde. C’est dans ces moments que le film respire enfin, et que Mélanie Thierry se révèle pleinement.
Reste alors une impression contrastée. Celle d’un film élégant, maîtrisé, porté par une interprétation de grande tenue, mais qui peine à s’aventurer hors de ses propres lignes. On y cherchait peut-être une faille, une secousse, quelque chose de plus inattendu. Mais le film préfère la tenue au débordement, au risque de laisser persister un sentiment de déjà-vu, comme si le mélodrame, à force d’être contenu, finissait par s’épuiser dans sa propre forme.
Martin Cadot






Copyright Eliane Antoinette, Reboot Film
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