Kirikou, petit héros, grande histoire
Retour en détails sur le succès du film Kirikou & la Sorcière de Michel Ocelot
ARTICLESCRITIQUES ANCIENS FILMS
Kassandre Lou Vinatier
5/11/202614 min read


“Kirikou n’est pas grand mais il est vaillant, Kirikou est petit mais c’est notre ami”
Il est presque impossible de lire ces vers sans penser à sa mélodie, sans voir ces villageois danser autour de l’enfant qui les a délivrés du joug de la sorcière Karaba. Un air qui a bercé notre enfance et rythmé la vie de nombreux parents, un air si simple que tout le monde peut le chanter. La musique d’un film dans lequel les producteurs plaçaient peu d’espoir, un film que les boîtes de distribution ont ignoré et qui ne sera projeté que dans une poignée de salles en province. Mais au milieu de tout cela, un homme, Michel Ocelot, qui croit fermement en son projet.






croquis de fleurs - Michel Ocelot
croquis de Kirikou sur un phacochère - Michel Ocelot
© Nicolas Marquès - Michel Ocelot
© Gébéka Films - Affiche du film
NB: toutes les images provenant du film Kirikou & la Sorcière sont sous copyright Gébéka Films
LA GENESE D'UN SUCCES




Michel Ocelot et l'Afrique
Michel Ocelot passe une partie de son enfance en Guinée-Conakry, pays de l'Afrique de l’ouest, mais est contraint d’abandonner son pays pour la France après l’indépendance de ce dernier. Bien qu’il ait dû quitter l’Afrique, l’Afrique ne quittera jamais Ocelot. De ses quelques années là-bas, il garde les paysages sauvages, les couchers de soleil rougeoyants au-dessus des palmiers et l’air entêtant des balafons. Les contes guinéens qu’on lui raconte depuis petit s’impriment dans son esprit et, déjà, l’idée de mettre en images ces histoires germe dans son esprit.
En avance sur son temps
Après une scolarité en dents de scie, Ocelot se révèle à l’école des Beaux-Arts d’Angers. Maintenant convaincu de vouloir porter à l’écran ses histoires, il quitte l’école car il n’existe pas de section d’animation. Elle sera créée quelques années plus tard après une demande formulée de sa part avant de partir. Il passe ensuite par l’école des Arts décoratifs à Paris qu’il délaissera pour le même motif. Et comme précédemment, quelques années plus tard, l’école ouvrira une nouvelle section à sa demande. Trop étriqué en France, il décide de faire le grand voyage et d’apprendre les techniques les plus novatrices chez le géant de l’animation de l’époque, les Etats-Unis.


Le rêve américain
Une fois au pays de Mickey, le jeune réalisateur en devenir déchante. Habitué à la rigueur française, les cours états-uniens lui paraissent pauvres et peu exigeants. Il se forme aux techniques picturales de Disney, leader du marché de l’animation avec son dernier long-métrage Le Livre de la Jungle. Mais Ocelot comprend rapidement que cet art ne sera pas le sien.
Un succès inattendu
Ce qui lui plaît, c’est la matière et les superpositions. Il commence alors à réaliser des courts-métrages exclusivement confectionnés à partir de papiers découpés. Un contre-pied énorme comparé au studio Disney qui prêche une animation plus classique. Mais bien qu’il connaisse un succès avec son court-métrage La légende du pauvre Bossu, pour lequel il gagne un César, Ocelot peine à trouver des financements pour son premier long-métrage.




Les prémisses d'un imaginaire
La production et le budget infime sont assurés par six pays différents, renforçant la complexité de la mise en image. Malgré le fait qu’Ocelot n’ait pris qu’une petite semaine pour le scénario, six ans de travail sont nécessaires à l’aboutissement de son premier long-métrage Kirikou & la Sorcière, qui sort en 1998. Sans plus aucun budget ni aide de boîtes de distribution, trop frileuses à l’idée d’un échec commercial cuisant, Kirikou & la Sorcière était voué à ne rester qu’un DVD de plus sur une étagère déjà bien remplie. Mais c’était sans compter sur le soutien impromptu d’un gérant de cinéma de Lyon qui prend le pari du film. Un bouche à oreille formidable s’ensuit et le film, grandement plébiscité par le public, se voit projeter dans tout le pays. 1,6 millions de spectateurs, une sortie mondiale dans plus de quarante pays, traduit en trente langues et lauréat de 29 prix à travers le monde, Kirikou & la Sorcière s’impose d’ores et déjà comme un classique. Mais pour Michel Ocelot, ce n’est que le début.










© Animation Art graphique Audiovisuel - La légende du pauvre Bossu
Michel Ocelot avec des silhouettes de son film Princes et Princesses - image libre de droit
Les Walt Disney Studios de Burbank, Californie, années 70 - image libre de droit
Michel Ocelot enfant
carte actuelle de la Guinée-Conakry
Affiche japonaise
Affiche britannique
Affiche italienne
Affiche catalane
Affiche chinoise
Des histoires d'ailleurs
"Moi, l'Europe n'est pas mon centre, l'Europe est une périphérie de l'Afrique. Ils sont restés plus de 100 ans chez moi, ils n'ont pas parlé ma langue…”
réponse du réalisateur sénégalais Ousmane Sembène à la question “Vous pensez que vos films sont bien compris en Europe? ”, extrait du documentaire Caméra d’Afrique de Férid Boughedir, 1983
Avant l'histoire, l'Histoire
Théorisé par Rousseau mais existant depuis les premières représentations des natifs américains par les colons européens aux Amériques (environ 1500), le mythe du bon sauvage est l’idéalisation et la glorification des peuples vivant en contact avec la nature, au plus loin des civilisations occidentales. Les blancs ont alors cette image de peuples archaïques, sans réelles distinction du bien et du mal, comme des animaux qu’il serait facile d’apprivoiser. On retrouve d’ailleurs ce biais dans Pocahontas (1995) qui précède Kirikou & la Sorcière de quelques années. Mais Ocelot traite ses personnages comme des êtres imparfaits, comme des humain.e.s, sans distinction de couleur. Les villageois.e.s sont rancuniers, râleurs, rieurs, gentils… La frontière entre l’esprit africain, que les occidentaux pensaient inférieur, et celui des européens se brouille.
Le mythe du bon sauvage
L’indépendance des différents États africains explose au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et les propagandes pro-colonialistes européennes s’impriment dans l’esprit des Occidentaux. La France nie l’importance de l’intervention des soldats africains dans la victoire face au nazisme et ne convie pas les rescapés aux festivités de l’armistice. Leurs exploits sont effacés et les promesses d’indépendance du joug français sont mises sous le tapis. Cette dernière trahison, s’ajoutant à des siècles d’exploitation des peuples et ressources africaines, aura tôt fait de planter le dernier clou dans le cercueil des colonies françaises et européennes.


Un film sur l'Afrique, par l'Afrique
Didier Brunner, producteur de Kirikou & la Sorcière, a eu beaucoup de mal à attirer des investisseurs. Les raisons sont multiples; le public européen ne veut pas voir un film que sur des africains, la nudité et surtout les seins des femmes dérangent, le style d’animation ne correspond pas aux standards mis en place par Disney,... Bref, le film n’est pas assez “blanc”. Mais Ocelot et son équipe tiennent bon. Le réalisateur s’oppose fermement à habiller les femmes; il veut montrer la liberté corporelle sans sexualisation qu’il a connu enfant. Il sort de la vision traditionnellement eurocentriste dans la structure même du scénario. En ne faisant pas usage des arcs narratifs classiques chers à la littérature et au cinéma français, son script est alors vu comme ni utilisable, ni réalisable. A force de travail et de persuasion, Ocelot parvient à produire un film qui lui tient à cœur, sans avoir dénaturé son idée de départ.






Se défaire de l'eurocentrisme
Bien que les équipes qui ont travaillé sur le long-métrage soient principalement issues de pays européens, Ocelot donne, littéralement, la parole à l’Afrique. Refusant d’utiliser des voix “blanches” pour la continuité et la cohérence, le réalisateur et son équipe se rendent à Dakar, au Sénégal afin d’auditionner acteurs et enfants. Dans la même lignée, il choisit lui-même les voix anglophones, se rendant cette fois-ci en Afrique du Sud. Pour les autres versions, comme la version japonaise ou espagnole, il préfère faire appel aux professionnels de ce pays. Ces nations n’ayant pas d’héritage linguistique en Afrique, Ocelot ne veut pas tomber dans le racisme en demandant aux doubleurs de s’essayer à un “accent africain”.
Michel Ocelot fait découvrir un nouveau visage de l’Afrique sub-saharienne aux occidentaux. Alors que les européens imaginent un continent constellé de savanes arides et de baobabs au milieu d’un océan de sable, le réalisateur met en avant la luxuriance et l’abondance. Ses souvenirs d’enfant commençant à faner et l‘art africain reposant principalement sur des sculptures, Ocelot s’inspire des tableaux du Douanier Rousseau. L’univers de Kirikou est alors coloré, fleuri et foisonnant. Bien sûr, l’aridité subsiste, notamment les terres autour de la demeure de Karaba. Mais Ocelot s’écarte du traditionnel jaune pour une ambiance grisâtre et lugubre, extension du personnage de la sorcière.










Pour le son, Ocelot s’en remet également à des artistes sénégalais tel que Youssou Ndour. L’utilisation des instruments traditionnels est choisie minutieusement, comme le tam-tam qui n’arrive qu’en fin de film. Car cette percussion traditionnellement réservée aux hommes, n’est employée que lorsque ces derniers sont délivrés par Karaba.
Du merveilleux au réel
Le Rêve, Douanier Rousseau, 1910
La nimba de Guinée, Basse Guinée, Muséum d'histoire naturelle, Paris
colons espagnols rencontrant pour la première fois un peuple autochtones d'Amérique, XVIe siècle
Paysage du film
terres autour de la maison de Karaba
jardin secret de Karaba
Kirikou jouant avec des zorilles
Les villageoises célèbrent le retour de l'eau
Les enfants du village dansent car Kirikou les a sauvé d'un mauvais tour de Karaba
Ousmane Sembène
Des thèmes toujours aussi importants
La figure de la sorcière moderne


" “Le film pour enfants" devient un genre, comme la fugue en musique. C’est aussi un Cheval de Troie : les adultes viennent sans méfiance et sans armure – c’est un film pour les petits – et je leur rentre dedans. Je touche probablement plus les grands que les enfants, ce sont les adultes que je fais pleurer. "
Michel Ocelot
Parce que Kirikou et la Sorcière est un film d’animation, il a été marketé comme pour enfant. De plus, le fait que Kirikou soit lui-même un enfant renforce cette idée. Mais est-ce vraiment le cas? La force de ce film est la double lecture que l’on peut en faire. En tant que jeune spectateur, on rit des facéties de ce petit héros, on s’émerveille des paysages d’ailleurs et on a peur de Karaba. Mais plus l’on grandit, plus de nombreux thèmes plus complexes qu’il n’y paraît se dévoilent; la place de la femme en société, l’importance du vivre-ensemble et de la tolérance, la repercussion de nos actes sur autrui ou encore la douleur physique et morale d’un traumatisme. La force de ce film réside dans la pluralité des sujets qu’il aborde et de la vision que le spectateur en a au cours des années.
Un film pour petits et grands
Bien que le protagoniste soit un garçon, Kirikou & la Sorcière parle de femme. De leurs faiblesses, espoirs, peurs,etc… La majorité des hommes n’apparaît qu’à la fin du film et ce sont alors les femmes qui font tourner le village. Le seul représentant masculin, le vieil oncle de Kirikou, est un personnage aigri, voire inutile, qui ne fait que se plaindre toute la journée.
La place des femmes
Karaba, dont le nom a été choisi en référence à la fée Carabosse mais qui signifie également “contraindre” en bambara (langue principalement parlée au Mali), bouscule le mythe de la sorcière. Bien que son visage arbore une moue dédaigneuse et irritée, elle n’en est pas moins “laide”. Exit le personnage repoussant, au nez crochu terminé par une verrue, avec une bosse dans le dos et à la voix geignarde dépeint par Disney; Karaba est belle. Couverte d’or, le dos bien droit et un pagne coloré attaché avec soin, elle casse les codes de la sorcière européenne. Alors que ces dernières sont consumées par la jalousie de la beauté d’une autre, Karaba porte en elle une douleur bien plus complexe.










Des thèmes lourds mais importants
Kirikou semble être le seul personnage à vouloir comprendre pourquoi Karaba agit ainsi. Il pose plusieurs fois la question aux différentes personnes de son village: “Pourquoi mange t-elle les hommes?”, “Pourquoi déteste-elle les enfants?”, “Pourquoi Karaba est-elle méchante?” Mais les réponses données sont comme le serpent qui se mange la queue; “Elle mange les hommes car elle déteste les enfants”, “elle déteste les enfants car elle est méchante.”, “elle est méchante car elle mange les hommes.” La curiosité de Kirikou est prise comme une forme d’insolence car il met les adultes devant leurs propres incohérences. Mais lorsqu’il revient avec les hommes du village, libérés, il est accueilli en héros. Ocelot nous rappelle ici l’importance d’écouter la jeune génération, qu’il n’existe pas de supériorité de point de vue entre l’enfant et l’adulte, juste des différences.
Ecouter les enfants
Alors que le grand-père de Kirikou, le vieux sage de la montagne, répond à ses questions concernant Karaba, on découvre un personnage de la sorcière plus complexe. On s’ancre un peu plus dans le réel avec un personnage qui a tout simplement choisi de vivre seul, sans se marier ou avoir des enfants. Mais cela ne convient pas aux hommes: Et si elle inspirait d’autres femmes du village à faire de même? Et si toutes partaient vivre la vie qu’elles voulaient? Sans plus se soucier de l’avis des hommes? De par son choix, Karaba était trop libre. Alors les hommes du village l'ont agressé et lui ont planté une grosse épine dans le dos, impossible à atteindre d’elle-même. La douleur incommensurable l’a changée en une femme acriâtre, faisant voeux de détruire tous les hommes. Encore une fois, on voit l’intelligence et la subtilité d’Ocelot; on comprend la douleur physique étant petit et on comprend la douleur psychique une fois grand.
© Disney - Blanche-Neige et les sept nains
La fée Carabosse, Léon Bakst, 1923
© Jean-Luc Mège
croquis de la transformation de Karaba - Michel Ocelot
Karaba la Sorcière
Karaba la Sorcière
La place des femmes
Un film pour petits et grands
Les Triplettes de Belleville, Sylvain Chomet (2003), nommé aux Césars et aux Oscars
Persépolis, Vincent Paronnaud et Marjane Satrapi (2007), prix du jury à Cannes, récompensé deux fois aux Césars et nommé aux Oscars
Ernest et Célestine, Stéphane Aubier, Vincent Patar et Benjamin Renner (2012), récompensé 12 fois, notamment au Césars et à Cannes, nommé aux Oscars
Jack et la mécanique du coeur, Mathias Malzieu (2014), nommé aux Césars
La Tortue Rouge, Michael Dudok de Wit (2016), récompensé 6 fois dont le prix un certain regard à Cannes, nommé aux Césars et aux Oscars
Ma vie de Courgette, Claude Barras (2016), récompensé 14 fois dont deux fois aux Césars, deux fois à Annecy, nommé aux Oscars et aux Golden Globes
J’ai perdu mon corps, Jérémy Clapin (2019), récompensé 9 fois, dont deux fois aux Césars et une fois à Cannes, nommé aux Oscars
Linda veut du poulet!, Chiara Malta et Sébastien Laudenbach (2023), récompensé 6 fois notamment aux Césars et à Annecy
Flow, le chat qui n’avait plus peur de l’eau, Gints Zilbalodis (2024), récompensé 14 fois dont quatre fois à Annecy et une fois aux Oscars
Arco, Ugo Bienvenu (2025), récompensé 8 fois dont deux fois aux Césars, nommé aux Oscars
Et encore, ce n’est pour citer que les plus connus! Nous avons la chance d’avoir en France l’école d’animation la plus prestigieuse et réputée au monde; les Gobelins. Ne laissez pas cet art de côté car perçu comme “enfantin”, le cinéma d’animation regorge de pépites plus matures comme La planète sauvage de Laloux, Avril et le monde truqué de Desmares et Ekinci ou encore Le magasin des suicides de Leconte. Ou même des séries d’animation comme le chef d'œuvre qu’est Arcane (et oui, c'est français!) la web série Les Kassos ou encore Samuel.
Et tout cela on le doit, entre autres, à un homme qui a décidé de prendre le contre pied de l’époque et s’est battu pour imposer sa vision à une France plus que réticente à l’idée de cette nouveauté. Kirikou reste de nos jours un classique intemporel qui traverse les générations d’enfants qui connaissent tous cet air:
“Kirikou n’est pas grand mais il est vaillant, Kirikou est petit mais c’est notre ami”.
Kassandre Lou Vinatier
Avec ce premier long-métrage, Ocelot s’impose déjà comme figure emblématique de l’animation.
Sa success story à la française continue avec ses films suivants: Azur et Asmar (2006), Princes et Princesses (2000) et les deux suites de Kirikou: Kirikou et les bêtes sauvages (2005) et Kirikou et les hommes et les femmes (2012).
Le travail d’Ocelot et ses équipes donne un réel second souffle à l’animation française. Les aides financières se débloquent plus facilement et une toute nouvelle génération de cinéastes de l’animation émerge, donnant naissance à des succès mondiaux tels que:
Et après?
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