Jaripeo (2026) : célébrer les identités en marge et le désir queer dans la campagne mexicaine
Alyssande Dauriac
6/17/20263 min read


A Penjamillo au Mexique, chaque Noël est l’occasion d’une grande fête populaire de rodéos ruraux, les Jaripeo. Efraín Mojica, issu de ce village du Michoacan, décide d’interroger l'évènement et les performances viriles qu'il compose et d’en proposer une autre lecture, celle de la sous-culture queer qui s’y mêle. Avec son amie de longue date Rebecca Zweig germe alors un projet documentaire commun : montrer avec détermination et poésie comment la marginalité existe au sein de ces espaces profondément codifiés. Projeté au Sundance Film Festival et à la Berlinale, ce premier film de jeunes cinéastes prometteurs connait un accueil critique retentissant – une diffusion en France devrait être programmée prochainement par Arte.




© Efraín Mojica / Rebecca Zweig / Jaripeo Documentary LLC / Survivance / Fiasco
© Efraín Mojica / Rebecca Zweig / Jaripeo Documentary LLC / Survivance / Fiasco
Alyssande Dauriac
Les réalisateur-ices nous emmènent avec eux dans un pick-up qui sillonne les plaines d’une nature écrasante, en quête de confessions et de récits intimes face caméra : Efraín Mojica lui-même d’abord se prête à l’exercice, s’interrogeant métatextuellement su ce projet, puis les autres personnes interviewées, témoignages forts saisis à vif dans les décors naturels comme dans l’intimité des différents protagonistes. Les cinéastes filment les corps dans l’espace et dans la nature, magnifiée par une image colorée et plastique. Sous ce sentiment diffus entre liesse et espaces intimistes, la véritable problématique du documentaire de se dessiner peu à peu : la difficulté de faire un coming-out quand on grandit dans une petite zone rurale pétrie de conformisme, la culpabilité et la souffrance induites par le silence et une existence en marge.
Au cœur du récit se tiennent ces liesses de rodeos traditionnels annuelles, filmées en tant qu'espaces de performances ; et à l’alcool et à la fête se mêle discrètement une sous-culture LGBT, saisie au vif par les images en super 8 tournées discrètement pour mieux raconter ces moments intimes qui cohabitent avec la fête. La proposition de Jaripeo c’est d’inviter à un autre regard, intime, saisir ce et ceux que l’on ne voit pas, illustrer la co-existence discrète dans la foule, comme une manière de surligner l’invisible et l’impensé. Les rancheros queer apparaissent comme autant de réappropriation de la figure traditionnelle et viriliste du cowboy américain, de contrepoint au fantasme de l’homme rustre et machiste de la ferme.
Mais c’est encore dans sa remarquable mise en scène que le documentaire brille le plus : à travers une bande son efficace et à propos, habillant parfaitement le récit entre accords technos et électros auxquels se mêlent des sonorités plus traditionnelles, jouant sur l’immersion entre ruralité et modernité. L’image quant à elle souligne le spectacle et la performance dans l’arène, mettant en abime l’autre show, celui qui se déroule dans les coulisses – allant jusqu’à mêler frontalement aux attributs traditionnels du rodéo les codes d’une esthétique queer, dans des instants de grâce fantasmagoriques entre jeux de lumière stroboscopiques, strass et paillettes.
Jaripeo est un véritable exercice de style, brillamment réussi : raconter une tradition locale très ancrée et donner à voir en parallèle la façon dont une contre-culture invisibilisée coexiste et se raconte dans ces espaces profondément codifiés. Témoignage queer important, le premier film de Rebecca Zweig et Efraín Mojica surprend tant par sa forme osée que par la force de ses témoignages et propose, dans une mise en scène particulièrement calibrée, un espace de représentation et de réhabilitation au-delà des stéréotypes, témoignant de l’implantation de la culture et du désir LGBT dans la campagne mexicaine et ses traditions.
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