Interview : Les Bottes de la Nuit
INTERVIEWS
Ethel Bouleux
5/15/202611 min read
Les Bottes de la Nuit, réalisé par Pierre-Luc Granjon en 2024, met en scène l’histoire très brève d’une rencontre entre un jeune garçon et une créature, lorsqu’il décide de parcourir la forêt la nuit. Le procédé technique qui est l’écran d’épingles est une technique qui permet un travail minutieux de la lumière et du contraste entre le noir et le blanc. Dans un univers étonnamment illuminé d’une grande pleine lune, toute l’aventure de cet enfant est rendue possible grâce à sa volonté soudaine de découvrir la Nuit, paré de ses grandes bottes.
Je vous laisse vous présenter, vous et le film, en quelques phrases.
Je m'appelle Pierre-Luc Granjon, je suis réalisateur de films d'animation, je travaille dans l'animation depuis 98 à peu près. Les Bottes de la Nuit, c'est le dernier court-métrage que j'ai réalisé et qui est fait sur une technique un peu particulière qui s'appelle l'écran d'épingle et qui a une invention d'Alexandre Alexeieff et Claire Parker.
Pourriez-vous nous expliquer comment fonctionne cette technique ?
C'est toujours un peu difficile, mais je vais tenter. Faut imaginer un cadre métallique d'à peu près 50 par 70 cm. Ce cadre est creux, donc ça fait une structure de métal dans laquelle sont posés 277 000 tubes blancs qui ne sont pas collés entre eux, ils sont juste tenus par ce cadre métallique. Dans chaque tube blanc, il y a une épingle qui est 5 mm plus grande que le tube. Donc quand les épingles sont enfoncées, on voit la tranche des tubes, donc ça fait un écran blanc. Auparavant on a placé un projecteur de manière judicieuse pour que justement quand une épingle sort, donc les cinq petits millimètres là de plus long que le tube, que cette épingle projette une ombre sur la tranche des tubes et c'est cette ombre qui va faire le dessin qui va permettre de dessiner sur l'écran d'épingle réellement. Si on fait sortir toutes les épingles, l'écran est tout noir parce que toutes les épingles projettent une ombre et ça fait vraiment un écran très noir. Et puis dès qu'on vient appuyer dessus, le blanc ressurgit et on vient vraiment comme ça travailler l'ombre et la lumière. Alors on n'utilise pas les doigts pour enfoncer les épingles ou les faire sortir. On a des petits outils, souvent c'est des outils en verre, mais après il y a d'autres matières qui peuvent marcher. Et donc avec ces petits outils en verre, on peut venir frotter les épingles, ça les enfonce doucement et donc on peut avoir des gris clairs ou du blanc et si on veut refaire du noir, on est obligé de passer la main derrière l'écran pour faire ressortir les épingles.
Il y a des techniques plus lentes, il y en a des plus rapides bien sûr, mais bon de toute façon cinéma d'animation et rapidité c'est un peu antinomique. C'est de toute façon tout le temps très long.


Au tout début du court-métrage, justement, vous ouvrez sur une discussion entre la famille qui parle d’animaux de plus en plus tués et d'ailleurs on retrouve après plein d'animaux dans la forêt, j'ai l'impression qu'il y a un focus un petit peu là-dessus. Est-ce qu'il y a un sous-texte ou une raison à cette discussion ?
Ce sont mes convictions personnelles, mais je suis très anti-chasse. Je trouve que l'humain a pris tellement de place et c'est ce que dit la femme dans le film. Et on se permet encore d'aller tuer les pauvres bêtes qui restent encore sauvages alors qu'on peut manger autrement. Je trouve qu'on a plus besoin de ça… Et ça permettait d'enchaîner sur cet animal que les invités ont croisé et ont failli écraser, encore une autre prédominance humaine, les routes… Ça permet aussi au père de parler de loups-garous et à moi d'envoyer le spectateur sur une fausse piste. On peut se dire que ça va être une histoire avec des monstres. Et en fait pas du tout et ça j’essaye dans mes films de jouer avec ça. Après j'ai un court-métrage qui s'appelle La Grosse Bête qui est un peu plus un film d'horreur, mais là en l'occurrence c'était pas du tout le but. J'aime bien qu'on croie que là il va se passer des choses terribles et en fait pas du tout.
Vos personnages sont très spéciaux, ils ont ces grands yeux noirs creux, pourquoi ce choix ?
Alors je les ai dessinés comme ça assez tôt et pour moi c'est pas des creux mais des bosses, après ça ça dépend vraiment du spectateur mais pour moi c'était un peu deux petites boules noires. Et puis je pense qu'on s'habitue assez rapidement. C'est presque indépendant de ma volonté, en tout cas c'est pas réfléchi. Je les ai dessinés comme ça et pour moi c'était bien, j’aimais bien visuellement ce que ça donnait et ce design. Mais c'est vrai que certaines réactions m'ont fait dire que peut-être que ça allait un peu loin, je ne me rendais pas compte que ça pouvait être pris de manière inquiétante. J'aimais ce côté très noir et blanc, enfin voilà, très tranché comme ça entre l'œil et le reste du visage.
Justement, ce court-métrage pourrait presque faire peur mais il y a cette nuit très blanche et une ambiance très douce. Est-ce un moyen de dédramatiser la nuit ?
Dès le début, quand j'écrivais Les Bottes de la Nuit, je savais que j'allais le faire sur l'écran d'épingle et je me suis dit qu’un film de nuit dessus pouvait être chouette parce qu'il permet vraiment des contrastes. Je ne voulais pas faire un film trop sombre, donc il fallait que ce soit une pleine lune et je savais que grâce à l'écran, j'allais réussir à rendre quelque chose d'intéressant.
Il y a aussi l'idée que les vraies nuits de pleine lune, c'est assez impressionnant. Il y a vraiment des ombres projetées. Dès qu'ils sont au bord du lac ou quand ils sont dans le champ avec le grand arbre mort, on a souvent des grands fonds blancs. Donc j'explique au spectateur que ça se passe une nuit pleine nuit et après j'en fais abstraction, c’est aussi l'avantage du cinéma d'animation, on peut très facilement sortir de quelque chose de très réaliste.


Copyright Les Bottes de la nuit Am Stram Gram


Quelle est la genèse du film, quelle était la volonté à l'origine ?
Il y a eu deux choses, l’une, c’était en réaction au monde actuel où on est submergé de nouvelles plus terribles les unes que les autres, que ce soit au niveau du climat, des guerres, des politiques, et je n’avais pas envie de participer à la noirceur du monde dans mon prochain film.
Donc j'ai réellement eu une volonté de faire un film doux et qui parle de choses sympathiques et tendres. Et je me suis dit que la naissance d'une amitié comme ça, c'était finalement aussi important que de parler de l'état du monde dans lequel il y a aussi plein de belles choses. Et puis même dans les moments les plus terribles, il y a toujours des moments lumineux.
L'autre chose, c’est que j'avais en tête que le film commencerait par cet enfant qui part de nuit, alors que ses parents reçoivent des invités. Puis je me disais qu’il se terminerait au moment où il revient, alors je savais pas encore ce qui allait se passer entre ces deux moments. Je me doutais qu’il allait rencontrer des choses ou des animaux et qu’il reviendrait changé C'était le but aussi d’avoir une sorte de petit voyage qui parle un peu de solitude et de rencontre, mais le plus solitaire dans cette histoire, c'est la petite bête qui, dès qu'elle rencontre l'enfant, ne veut plus le lâcher. Nous, on est attiré principalement par cette petite bête parce qu’il est étrange, c'est pas vraiment un animal, donc notre attention est plutôt focalisée sur lui. Je sais pas, il est lié à nos peurs et au fait d'adoucir nos peurs, mais je sais pas trop ce qu'il en est.
Est-ce que vous pourriez m'expliquer ce personnage et en quoi il n’est pas vraiment réel ?
Pour moi il existe vraiment, même si c'est un animal imaginaire, ça aurait pu être un enfant sauvage. J'ai rencontré des gens comme ça qui ont le contact très facile, qui viennent me parler directement presque sans dire bonjour, comme si on se connaissait depuis longtemps, et moi ça me surprend toujours, j'ai toujours une réaction un peu de recul. Moi je n'oserais jamais faire ça, donc je voulais que la bête ait un peu ce caractère-là. D'ailleurs le premier mot qu'elle lui dit, c'est « Qu'est-ce que tu vois ? » comme s'ils s'étaient déjà rencontrés Je trouve ça à la fois admirable et puis un peu déroutant, mais c'est vrai que ça me plaisait bien.
Par rapport à la peur, l'enfant n'a jamais vraiment peur, il est surpris. Il est un peu inquiet quand il y a le gobeur de nuages, mais il se laisse porter. Une fois qu'il accepte d'accompagner la bête, il accepte de jouer le jeu, sinon il serait resté dans sa chambre et n’aurait pas fait cette rencontre, donc le fait d'avoir franchi cet interdit et de l'avoir dépassé lui permet de rencontrer la bête.
Il y a la peur, puis ce franchissement et puis la rencontre, justement d'aller vers l'autre et de s'apercevoir que l'autre n'est pas méchant ou en tout cas n'est pas terrible ou pas tel qu'on a pu le décrire.
Copyright Les Bottes de la nuit Am Stram Gram


Comment vous recherchez le design et le physique du personnage la petite bête, quelles sont vos références ?
Déjà, je ne voulais pas que ce soit un animal connu, donc il est inspiré de plusieurs animaux différents, et en plus, le fait qu'il parle le rend assez unique. Il y a le petit loup dans Le Conte des contes de Youri Norstein que j’adore, il m'a un peu influencé. Ce petit personnage est juste adorable. J'ai beaucoup dessiné cette petite bête de manière différente au début jusqu'à ce que je trouve une qui me plaise à peu près. Et après elle a encore pris un autre design une fois que j'étais devant l'écran d’épingles. Parce qu'elle a pris du volume, elle a pris la masse enfin et puis au fil des mois, parce que le tournage a duré un an, donc elle a évolué. Il y a même un plan que j'avais tourné au début du film, que j'ai retourné à la fin parce que je trouvais que la bête avait trop changé pendant tous ces mois de travail. C'est un peu comme les auteurs de BD quand on voit les planches à la base, les Schtroumpfs, Gaston Lagaffe ou Lucky Luke, enfin les premières BD avec ces héros qui ont vraiment un design différent.
Il y a des films et des réalisateurs dont je suis hyper admiratif, mais quand je fais mes propres films, j'essaie d'oublier tout ça. Je vois beaucoup de films, mais je lis aussi pas mal de livres, que ce soit des romans ou des BD, donc tout m'influence un peu, il y a des petits moments très très courts dans un bouquin, des évocations d'ambiance, de lumière. En fait, il y en a plein de références parce qu’il y a plein de gens que j'admire. Par exemple, il y a un film aussi, Palmipedarium de Jérémy Clapin, qui est un de ses court-métrages que j'ai adoré et qui parle aussi d'une rencontre entre une petite créature et un enfant. Ça peut être aussi des contes et des livres. Il y a souvent quelque chose d'assez inquiétant dans ces contes.Quel est finalement le message qu'il y a dans ce conte ?
Je ne sais pas s'il y a un seul message, j’espère qu'on peut en piocher plusieurs, mais c'est d’abord d’aller à la rencontre de l'autre simplement. Et c'est souvent rempli de découvertes et de belles choses, on va découvrir un autre monde. L’enfant découvre l'univers de cette bestiole et il va d'émerveillement en émerveillement. J'ai eu des beaux retours sur ce film, donc je me dis que j'ai à peu près réussi à faire passer ce message-là quand même.
Copyright Les Bottes de la nuit Am Stram Gram
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MA CRITIQUE
Les Bottes de la Nuit, c’est d’abord un choix esthétique. Comme dans tous les films d’animation, il se pose la question du procédé technique, de la création de toute pièce d’un univers. Là où l’on crée à partir de matières réelles et concrètes dans les films en live action, l’animation s’invente jusqu’à la moindre brindille, la moindre teinte de couleur. L’univers dépend entièrement de son créateur.
Choisir l’écran d’épingle est une promesse de contraste, de jeux entre le noir et le blanc. C’est aussi dans cette mesure que Pierre-Luc Granjon opte pour placer son aventure dans la nuit. Depuis toujours, c’est durant ces quelques heures de pénombre et de secrets qu’il peut tout se passer. En quelque sorte, le principe même d’avoir une histoire qui se passe la nuit permet à l’artiste d’oser le surréalisme, comme ici avec la petite bête. L’obscurité déforme la vérité et crée une autre réalité.
Dans ce court-métrage, la Nuit ne fait pas peur, elle n’est pas noire C’est une pleine lune qui reflète sa lumière dans un grand lac et dessine les traits des personnages. Grâce à elle, il n’est pas question d’anxiété ou de solitude. C’est plutôt un voyage très bref qui sert de prétexte pour isoler le jeune garçon et voir le monde de son point de vue.
À travers une histoire bienveillante, deux personnages se rencontrent, se parlent avec la facilité des enfants, comme s’ils étaient déjà amis. Comme s’il n’y avait entre eux aucune différence. L’œuvre de Pierre-Luc Granjon nous invite à oser, à aller à la rencontre des autres, même lorsqu’il nous intimide. Je pense qu’il aborde aussi de façon très juste l’importance des relations, de l’importance du regard que l’on porte à autrui et de l’attention qu’on lui accorde.
Ethel Bouleux


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