Interview : L'Engloutie de Louise Hémon
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Ethel Bouleux
2/9/202611 min read
L’Engloutie de Louise Hémon est un film absolument hypnotique sorti le 24 décembre 2025. Il raconte l’histoire d’Aimée, une jeune enseignante inexpérimentée envoyée dans la montagne pour ouvrir une école. Elle souhaite absolument éclairer de ses lumières ces villageois presque reclus, pourtant, elle va très vite se rendre compte qu’ils ont des mœurs et des croyances bien à eux. L’avenir de cette femme bascule le jour où un des habitants se fait engloutir sous une chute de neige.
À travers ce film, Louise Hémon livre un regard sensible et poétique sur le destin d’une jeune femme qui découvre une autre forme de vie. Qui fait face à des idées et des dogmes différents des siens et qui se rend compte qu’il n’existe pas une seule facette au monde.
Interview de Louise Hémon
C'est votre premier long-métrage, il est en partie inspiré de textes et de récits de votre famille. Expliquez-moi.
Du côté de ma mère, je suis issue d’une famille où se sont succédé plusieurs générations d’institutrices, envoyées pour leur premier poste dans des villages alpins coupés durant les longs mois d’hiver. Comme Aimée, mon héroïne, ces jeunes femmes, animées par un idéal laïc et républicain, étaient missionnées pour apprendre aux enfants à lire et à écrire... avant que la neige ne fonde et qu’ils ne retournent aider leurs parents aux travaux agricoles. Mon imaginaire a donc baigné dans des histoires d’hivernage. Mon arrière-grande-tante - une certaine Aimée ! - a rédigé un récit anthropologique pour la Revue géographique alpine, qui constitue pour moi un trésor.
À l’hiver 1922, cette jeune institutrice y décrit la vie et les coutumes d’un hameau isolé de montagne, cerclé par la neige et les avalanches. On y apprend ainsi que, tous les jours, les hommes allaient se prélasser au même endroit pour « écouter le soleil », à l’heure où les rayons passent entre les cimes - une anecdote qui a inspiré l’une des scènes de mon film. Autre trésor : mon grand-père, lui aussi nourri par ces récits, a écrit des nouvelles à compte d’auteur. L’une d’elles s’intitule La Bière sur le toit et raconte l’histoire de montagnards qui - sous les yeux effarés de leur nouvelle institutrice - fixant un cercueil sur le toit de l’école, en attendant le dégel... Ce sont ces images qui ont été le point de départ de l’écriture du film.
Comment et pourquoi avoir eu recours à un casting sauvage ? Est-ce une volonté de réel ou aussi la crainte de fabuler une réalité ?
Mes parents vivent dans les Hautes-Alpes et je connais les Hauts-Alpins depuis longtemps, il m’est d’ailleurs arrivé de filmer ces paysages assez souvent. En France, on vit dans un pays très centralisé, les comédiens sont pour beaucoup parisiens, du même milieu socioculturel. J’ai pensé que catapulter ces comédiens dans les Alpes serait trop théâtral. De plus, avec mon expérience dans le documentaire, j’avais besoin d’une certaine forme d’authenticité.
Aussi, tout simplement, j’avais besoin que les paysans parlent le patois et qu’ils aient l’accent : un dialecte de l’Occitan. Je suis attachée à la musicalité des langues, à la façon de s’exprimer, de se mouvoir. C’est une véracité du corps de ceux qui descendent une pente enneigée, qui ont une peau qui prend le soleil toute l’année. De manière générale, ce sont aussi des métiers spécifiques de la montagne, éleveurs de brebis, moniteur de ski, d’eaux vives, etc., qui forment différemment ces corps. Je voulais ramener justement du réel dans cette fable, puisque c’est aussi une reconstitution historique, on souhaite que ce soit vraisemblable. Il faut être ouvert à l’imaginaire des locaux, pour que cela nourrisse le film.
Ce casting sauvage m’a beaucoup apporté, par exemple, il y a un petit garçon qui joue dans le film et qui parlait vraiment l’occitan alpin car il entendait son grand-père le parler. J’ai donc inclus ses dictons dans le film, notamment « Boudjou Boulàn, garda la fouil par tou l’àn » qui veut dire Bonne année, Bonne journée, Garde la diarrhée toute l’année. Au-delà du comique de la phrase, c’est aussi une scène qui permettait un regard intéressant et inversé avec ce jeune garçon qui apprend sa langue à l’institutrice.


Vous avez tourné dans un hameau à 2000 mètres d'altitude, ce qui était forcément assez rude. Que pourriez-vous me raconter des conditions de tournage ?
C’était plutôt 1900 mètres, mais effectivement il faisait très froid et on n’avait pas accès à l’électricité, donc on a dû monter un groupe électrogène. C’était aussi difficile d’accès parce que ce n’était pas déneigé, il fallait monter avec une dameuse sur chenillettes. Mais ce n’était pas rude, au contraire, c’était très beau, ça demandait juste de l’adaptabilité puisque le temps varie souvent. Ce qui était plus rude, c’était de tourner dans les maisons qui étaient dans la vallée. Être enfermé dans une maison, presque une cave, puisque les étables sont voutées, et ce, pendant deux semaines, c’était plus difficile.
En même temps, j’ai écrit un film qui se passe dans un lieu unique, on est toujours au même endroit avec les mêmes personnages qui sont toujours habillés pareil, ce qui donne une certaine souplesse pour le tournage. On peut plus facilement s’adapter au tournage et aux intempéries (brouillard, brume, soleil...), en jouant avec le réel et le plan de travail. C’était donc un plaisir et une joie d’être si haut perché et tout le monde l’a vécu, je crois, comme une expérience hors du commun.
L'image de L'Engloutie est absolument magnifique, vos clairs-obscurs me renvoient tout de suite à la peinture. Avez-vous des références plus précises ?
Les frères Le Nain, Georges de La Tour, ou le Caravage peuvent être des références, mais sur le plateau je ne me suis pas du tout servie de ces idées. Aujourd’hui, on me parle de ces peintures parce qu’il y a des costumes, des bougies et un gros travail sur le clair-obscur. Mais je ne voulais pas que l’image fasse « peinture » et on en a parlé avec Marine Atlan, la cheffe opératrice, parce que ça ne m’aidait pas du tout. Reproduire un tableau fige tout, alors que ce qui m’aidait c’était surtout de penser à l’époque dans laquelle on était, constater la taille des fenêtres qui sont petites pour ne pas laisser entrer le froid et fatalement la lumière non plus. La neige à l’extérieur, elle, réfléchit beaucoup, ce qui fait des faisceaux qui traversent les pièces. J’ai pensé aussi aux bougies qui coutaient cher à l’époque, donc on n’en n’a pas mis beaucoup, pareil il ne fallait pas beaucoup d’huile dans les lampes à huile. Je ne voulais pas reproduire un tableau mais partir des vraies conditions réelles et voir ce que ça donne à l’image. Qu’il y ait des zones d’ombre ou d’éblouissement participait à la mise en scène.
Aujourd’hui, grâce aux nouveaux capteurs hyper sensibles des cameras numériques, on peut sculpter l’obscurité et offrir au spectateur une expérience de la nuit sans ressentir les projecteurs, ce qui est très important pour moi.
Cela dit, qu’on dise que mon film avait la même esthétique que ces peinture est l’un des plus beaux compliments qu’on puisse me faire, mais cela n’a pas été un outil de travail.
Vous dites dans une interview avoir appris de Bazin que "le cinéma n'a pas de règles", en quoi cela a-t-il impacté le long-métrage ?
Le concept d’André Bazin porte surtout sur l’impureté du cinéma et comme moi je me suis toujours intéressée aux arts visuels, aux arts de la scène et beaucoup à la danse/au théâtre contemporain, des fois j’avais l’impression que je ne saurai pas par quel bout prendre la réalisation de film car que je m’intéressais à d’autres arts sans être une cinéphile monomaniaque.
Bazin dit que le cinéma s’inspire de tous les arts et c’est pour ça qu’il est impur. Donc j’ai ramené dans mon envie de cinéma tous les autres arts que j’aimais ainsi que mon rapport à la musique... Ça a impacté le long-métrage de diverses manières, que ce soit le son, le scénario, le rapport aux acteurs. J’ai ramené toutes mes expériences dans ce film car j’étais très touche-à-tout ; cinéma, théâtre contemporain, documentaire, art vidéo, mon amour de la musique...




Le désir et la sensualité sont prédominants dans L'Engloutie, pensez-vous que cela rajoute à l'ésotérisme et au mystique du film ?
Je ne crois pas, pour moi le désir et la sensualité sont ni mystiques ni ésotériques, mais quand on construit un personnage, on pense à sa sexualité en se demandant : c’est quoi ? Comment elle la pratique ? Est-ce qu’elle aime les hommes ou les femmes ? Est-ce qu’elle est libérée ou non ? En fait quand on construit la sexualité d’un personnage, on touche à sa part d’inconscient et à ce qu’il ne peut pas contrôler. Souvent sa sexualité va être contradictoire avec ses idéaux ou autre. Je trouvais intéressant de penser à cette femme, Aimée qui veut tout contrôler, qui n’a pas d’expérience de l'enseignement et qui a des idéaux républicains très forts. Mais si je fais advenir des éléments irrationnels dans le film : des disparitions inexpliquées et que je les relie par le montage à son parcours sexuel dans le film, c’est là où c’est intéressant de toucher à ces éléments car ça va l’impacter davantage. Tandis que le lendemain d’une nuit d’amour, le rapport au rationnel est très difficile. C’est compliqué dans ces cas-là de se dire que ce sont des pures coïncidences, comme dans la vie. Je trouve que ça la poussait dans ses retranchements et dans son esprit cartésien qui essaie de résister face à des charges irrationnelles répétées.
Comment considérer l'amour en 1900 ? J'ai l'impression qu'ici c'est une sorte de porte transcendante pour parvenir à une autre Aimée.
On a une image d’Épinal de blanches colombes des femmes au 19ème siècle qui sont soit- disant totalement ignorantes de leurs corps et de la sexualité, hors c’est juste que les femmes n’étaient pas libérées au sens des convenances et du rapport à la société, mais la sexualité est quand même vécue, même si elle n’est pas acceptée ou cachée. Il y a un mouvement féministe mondial en 1900, les institutrices en font partie, ce sont des dreyfusardes, des pacifistes, des femmes à l’avant-garde du féminisme et par ailleurs, si on lit la littérature alpine de l’écrivain alpin-suisse Ramuz, les gens ont des histoires sexuelles, c’est juste que c’est mal vu. Chez Flaubert, Madame Bovary également a trois amants et elle pense beaucoup à sa sensualité/sexualité. Dans le Ruban blanc de Michael Haneke, qui se passe en 1913, on voit qu’on attache les mains des adolescents avant qu’ils se couchent pour ne pas qu’ils se touchent. C’est la vision qu’a la société de la liberté sexuelle.
Dans Esther Kahn d’Arnaud Desplechin, sa mère ouvre la porte et on voit qu’Esther se caresse en regardant une gravure de mode dans les toilettes. Scène formidable ! Il y a un rapport intéressant à creuser pour revivifier nos imaginaires par rapport à la sexualité féminine dans les films d’époque. La sexualité d’Aimée est baroque, elle fait frémir le paysage avec des avalanches mais j’avais envie d’avoir une forme d’authenticité.
Y a-t-il un message, ou plusieurs, que vous aimeriez transmettre/ancrer dans l'esprit des spectateurs ?
Non justement, ce qui est important pour moi c’est qu’il n’y ait pas de message. Je pense qu’un film n’est pas un tract et moi j’aime voir un film qui va me troubler et me faire me poser des nouvelles questions auxquelles je n’avais pas pensé. Un film qui va rester et me flotter dans la tête en créant de l’indicible, en travaillant sur l’invisible/le visible et en travaillant le mystère de l’existence tout simplement. J’aime qu’il y ait une portée philosophique dans un film, mais pas un message.
Ma critique
L’Engloutie est un film hypnotique à deux facettes. D’un côté, cette magnifique Aimée pour qui le savoir est un outils à transmettre, presque à imposer. Elle représente une jeunesse qui pense tout connaître. Même plus que ça, qui pense savoir mieux que les autres. De l’autre côté, un village reclus, avec des enfants et des adultes gravés dans la montagne glaciale. C’est leurs rites et leurs croyances face à la rigidité d’Aimée.
De la même manière, il y a un contraste dans les paysages de l’Engloutie : les montagnes qui brillent et reflètent sur tout avec cette neige immaculée s’opposent fondamentalement avec l’intérieur contrasté des maisons, encore chauffées avec des lampes à huiles.
Malgré cette différence, les montagnes semblent, elles aussi, créer tout de même un huis clos à ciel ouvert. C’est aussi ce qui est beau, il existe une sorte d’unité entre les deux.
Le personnage se retrouve enfermée dans ce village, face à ses convictions et face à cette nouvelle sensualité.
Ce film est visuellement très impactant, il vous berce dans les doutes d'Aimée pour poser la question finale de la personnalité de cette femme, dorlotée entre radicalité et mystique.
C’est aussi l’importance de la représentation de la femme, dans toutes ses formes, y compris dans sa sexualité, dans une époque dont on n’en garde que très peu de souvenir. Pourtant, comme Louise Hémon nous le rappelle avec intelligence, la littérature nous le démontre.
L'Engloutie, c’est une trace presque biographique - puisque le film est fortement nourri par des récits réels et très similaires - dont on pourrait se servir comme support à l'avenir. C'est la trace de ces institutrices dans la neige. C'est l'histoire de nombreuses femmes qui ont vu leur pensée déformée par le récit d'autres gens.
Ethel Bouleux


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