Interview : L'Éden de Cheyenne Carron

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Ethel Bouleux

4/13/2026

L'Eden, c'est l'histoire de Joseph, un homme franco-libanais qui vit à la frontière entre le Liban et Israël et qui défend ce qui reste de sa petite chapelle qui lui a été léguée par son père. Il a cette mission de maintenir cette chapelle maronite coûte que coûte malgré les tensions ambiantes.

Un jour, il reçoit la visite de soldats israéliens qui cherchent des terroristes. Parmi eux, Ruben, le chef de la section, va sympathiser avec Joseph. Il reviendra le voir régulièrement jusqu'à ce qu'un lien amical et respectueux se tisse entre ce soldat juif et ce chrétien franco-libanais. Leur chemin croisera celui d'un combattant du Hamas blessé et, ce faisant, les hommes seront amenés à se rencontrer, se parler et se considérer pour la première fois d’un autre point de vue

Interview du 31 mars 2026

  • Cheyenne Carron, je vous laisse vous présenter.

Je suis réalisatrice, scénariste, productrice et chef-opératrice, je suis une fille de l’assistance publique. J’ai été en famille d’accueil très jeune, puis placée en foyer. Je l’ai quitté quand j’avais 16 ans et on m’a proposé un poste de secrétaire. Mais moi, depuis cette époque-là, je ne vivais que pour le cinéma, c’était mon rêve. J’étais passionnée de cinéma, notamment Rohmer, Pialat, Bresson, ces Français d'avant. Et j'ai appris le cinéma comme ça, toute seule. Puis à mes 18 ans, je suis montée à Paris faire mes films dans une chambre de bonne, j'ai galéré et je galère encore parce que malgré presque 20 films, je suis toujours en dehors d'un système qui ne veut pas de moi. J’aimerais aussi ajouter que je vis aux côtés de cinq chats et je m'occupe des chats de mon village, c’est très sérieux. Un de mes prochains films s'intitule Isaure, ce sera un hommage à un de mes chats. C’est une nouvelle passion qui est née. Voilà, je vous livre des choses très personnelles qui feront sourire des gens, mais c'est la vérité de ma vie.

  • Racontez la genèse de ce projet, comment naît lenvie de faire Eden ?

À l'origine, il y a très longtemps de ça, lorsque je suis arrivée à Paris, j'étais très pauvre, et ma famille d'accueil était pauvre. Moi j'avais pas d'argent, j'étais vraiment dans la misère. Et un homme juif d’origine marocaine m'a tendu la main et m'a prêté de l’argent à ma demande ; je lui ai dit que j’étais passionnée de cinéma, que je voulais faire des films mais je ne pouvais même pas survivre. Il m'a prêté de l'argent en me disant : « Sois toujours honnête et je crois en toi, tu feras sûrement des choses grandes dans ta vie. » Et ça me touche de vous dire ça, voyez, 30 ans après, cet homme est encore vivant, il a 80 ans, il s'appelle Jean-Claude. Il était très attaché à son pays de cœur, Israël. Moi je connaissais pas du tout ce pays et je m'y suis intéressée, aux guerres, aux tensions, à la Palestine, enfin tout ce qui se passait là-bas. Ça a été vraiment un élan motivé par cet homme qui m'a tendu la main quand j'en avais besoin. D'ailleurs sur le générique, on le voit discrètement, mais je lui ai dédié « À Jean-Claude M. ».
Je me suis dit que je ferai un film qui traitera d'une manière intelligente, je crois, de ce qui peut se produire là-bas, d'une amitié possible, de tensions qui s'apaisent, etc. Je me suis intéressée à cette cause parce que cet homme qui était de là-bas ne m’a pas sauvée, mais m'a vraiment aidée.
Et ensuite, en m'intéressant à ce qui se passait là-bas, je me suis dit qu’il fallait faire le film pour ces peuples-là, pas que pour Israël mais aussi la Palestine, le Liban, etc.
J'ai eu un refus du CNC, j'ai demandé une dérogation pour le représenter, ils me l'ont refusé à nouveau. Bref j'ai ramé au moins six ans et lorsque j'arrive à le faire, la guerre éclate. Ça ne m'a pas beaucoup aidé parce que les cinémas ont peur. Mais pour le moment je les appelle un par un pour essayer de proposer le film, sans avoir beaucoup d’écho.

Copyright Hesiode Productions

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  • Jai pu lire que vos acteurs étaient réellement respectivement de religions différentes. Parlez-moi de votre casting.

Il y en a certains avec qui j'avais déjà tourné, Sofiane Kaddour qui joue le combattant du Hamas, Ibrahim, j'avais déjà joué avec lui dans Que notre joie demeure, un film sur l'assassinat du père Hamel par un islamiste dans une église. Je fonctionne pas mal comme ça, d’amis qui m'envoient des amis, puis après je teste quand même pour être sûre qu'ils soient très doués.
Le comédien qui interprète le soldat israélien s'appelle Dan Kadosh. J’ai eu son contact par un colonel avec qui j'avais été en contact pour des films que j'avais faits sur la Légion étrangère.
J’ai rencontré Dan, merveilleux, un gars très intelligent. Les religieuses sont toutes les deux de confession juive dans la vraie vie, mais jouent des chrétiennes. Elles ont été extraordinaires, Frédéric est même allé dans un monastère pour discuter avec des religieuses pour préparer le rôle. Tous ont compris le sens du projet. Ceux qui ne comprenaient pas le vrai message de paix que je voulais véhiculer n'entraient pas dans le film. Et donc ceux que j'ai gardés, c'étaient des gens formidables. La guerre venait d'éclater avec la Palestine et j'avais très peur qu'il y ait des tensions et tout, mais en fait ils ont tous été très intelligents, ils savaient que j'étais toute seule à tout porter. Le soir, je leur faisais même le repas après le tournage, j'étais cassée, j'avais perdu mon chat Isaure quinze jours avant.
Ils m'ont aussi fait confiance sur le regard que je voulais proposer. Ça veut pas dire qu'ils partageaient forcément mon regard d’ailleurs, mais ils ont été au service de cette aventure cinématographique. Je crois que l'art permet de faire des ponts entre les hommes, ça c'est certain, et sur le plateau je l'ai vu, j'ai vu ses solidarités, les rires. Quand on crée, on oublie notre appartenance, on est tous de l'appartenance du cinéma. Ça transcende en fait… Si on n'accompagne pas les guerres de dialogue et de désamorçage de la haine, si on ne l'accompagne pas d'un processus démocratique, c'est peine perdue. Si on coupe la tête des dictatures, elles vont se reproduire automatiquement s'il n'y a pas d'éducation et d'évolution commune par l'art.

  • Comment endossez-vous le rôle de réalisatrice, productrice et chef opératrice sur un projet comme celui-ci ?

Vous savez ,comme les militaires disent, marche ou crève, j’avais des petits budgets, du coup je me suis mise à être chef-op parce que je ne pouvais pas payer ce poste. Heureusement, j’ai mon petit matériel qui fait de la super image, mais c'est vraiment du matériel de base. Il y a quand même une chose, c'est que je fais ça depuis très longtemps donc je connais exactement mes étapes de travail même si à chaque film c'est un peu différent, mais je sais faire, c'est mon cinéma et même si aujourd'hui un producteur vient me voir, je pourrais pas travailler avec un producteur qui fasse ça à ma place. Ce serait impossible. J'ai tellement la maîtrise et le contrôle de toute ma fabrication : je contrôle tout ; les costumes, le choix des décors, je le fais moi-même d'ailleurs les repérages, je crée bien souvent la musique de mes films. Pour moi le cinéma, c'est un art un peu total, il peut pas y avoir de – on me donne un scénario, mais je suis juste réalisateur – ou le contraire.

J'ai eu un premier producteur qui était nul qui m'a fait faire un film terrible. Ensuite, j'ai eu un producteur, qui pensait qu'à l’argent, il m'a proposé de me racheter le scénario et le donner à quelqu'un d'autre à réaliser, je crois que c'était 120 000 € à l’époque, j'ai dit non. Et mon film, je l'ai fait avec 40 000 €. En revanche aujourd'hui, si j'avais un producteur qui me dit bah voilà je te donne un chèque et tu fais tes films avec plus de moyens et tu te débrouilles, je serais très heureuse.

Copyright Hesiode Productions

  • Dailleurs limage du film est vraiment belle. Comment travaillez-vous, en étant donc en équipe réduite et en étant vous-même chef op, pour réussir à avoir cette beauté dans la lumière et le cadre ?

    Dans mon cinéma, j'aime une certaine forme, c'est-à-dire une beauté du cadre, surtout qu’il fasse sens. Pour moi c'est très important, mais le sens passe aussi par la beauté. Cependant, à l’intérieur, ce qui s'y joue doit être ultra-spontané, naturaliste. Je n'aime pas les gens qui connaissent leur dialogue par cœur et qui le récitent. Je demande à mes comédiens de désapprendre le texte et de rajouter leurs mots à eux. Quand le comédien a trop appris son texte, je coupe pas la caméra, je lui dis « On fait une toute petite pause, mais on coupe pas la caméra, tu continues, tu restes en place, raconte-moi ce que t'as fait ce matin dans le détail. Dès que tu t'es levé, t'as fait quoi ? » et là, en général il se replonge, oublie qu'il est filmé, oublie qu'il est dans le jeu. Il commence à me parler avec naturel de sa matinée et dès que je sens que le naturel est bien en bouche, je lui demande de me faire sa scène.

    J’ai aussi toujours eu un intérêt pour l’image car je suis peintre (site : cheyennecarronpeintre.com) et j'adore l'image, le cadre, le tableau, ce qu'on voit pas et ce qu'on donne à voir. Dans le film, à l'image, on est trois, j'ai mon premier assistant caméra, mon second assistant caméra. Et y a pas besoin de matériel, on nous fait croire qu'on a besoin de matériel pour faire des films : des Alexa, des Red, tout ça, mais en fait c'est pas vrai. Moi j'ai des boîtiers d'appareils photo avec des très bons objectifs et ça fait de l’image.

    C’est plutôt que lorsqu'on regarde un paysage, il faut voir très spontanément quelles sont les limites que l'on a envie de faire entrer dans le cadre pour ce que l'on a raconté. Il y a aussi de la magie au cinéma, le plan de cette jument qui est parfaitement au bon endroit et se met à terre, se rue et puis comme ça se relève et regarde le personnage, ça c'est la magie du cinéma. C’était pas du tout orchestré, j'ai pas les moyens d'avoir un dresseur, c’est la nature qui m'offre ce qu'elle a à m'offrir et moi qui suis là pour filmer dès que c'est possible.

    • Cest votre 17ᵉ long-métrage si je ne me trompe pas, quels sont les points communs dans tout ce parcours filmique ? Si ce n’est le mutisme du CNC ?

    Est-ce qu'il y a un point commun ? Je pense que ce sera plutôt aux personnes comme vous de me dire s’il y a un fil rouge ou pas. Moi, j'écris mes histoires, je fais ce qui me parle, ce que j'ai dans les tripes, ce qui me motive. Je vais vers un sujet qui me tient suffisamment à cœur pour que je le porte pendant plusieurs années au besoin. D'ailleurs je ne regarde jamais mes films après les avoir montés. Je regarde le présent et l'avenir.
    Le CNC, c’est une grande souffrance, ils ne savent pas à quel point le cinéma a été mon eldorado et m'a sauvé quand j'étais vraiment dans mon petit studio de la DDASS. C’est ce qui m'a sauvé de me raccrocher à cette passion-là. Ça a donné un sens à ma vie. Mais eux décident de ne pas m'aider.
    Je me suis battue, j'ai demandé des rendez-vous, j’ai fait des dérogations pour L’Eden qui s’appelait à l’origine Des Soldats et des Saints. Ils n’en voulaient pas, pourtant le film est intelligent, il me semble. Pourquoi ils ne m’aident pas, je n’ai pas eu de réponse, mais le plus important c'était de le faire même sans eux, sans les régions, sans distribution. Et les seules personnes qui m'aident, c'est Canal qui me donne des budgets qui me permettent de faire mes petits films. Sinon il y a 4 ou 5 films que j'aurais arrêtés, j'aurais pas pu continuer. J’en ai déjà fait beaucoup toute seule, j'ai dû en faire, j'en ai fait 14, ce qui est énorme. Mais là, j'accélère le rythme, j’accélère parce que je veux finir de dire ce que j’ai à dire et puis après ce sera terminé. Après, j’essaierai de produire des jeunes cinéastes.

  • Donnez-moi, au plus concret possible, votre définition de l'Éden.

C’est l’aspiration d'un nouveau monde fait de bienveillance et de douceur. Mais je pense que l’Éden terrestre peut être possible avec les artistes, plus qu'avec les gens qui n'ont pas cette sensibilité particulière de l'art qui est un outil de communication mondiale internationale. Quand on est artiste, on a cette sensibilité qui nous permet d'être empathique envers celui qui est très très loin. Quand on est pas artiste, c'est plus compliqué, on fait des guerres territoriales et d’autres bêtises… Voilà, mon idée, c'est ça. Et je pense qu'en vrai si les artistes étaient plus soutenus, je ne parle pas que des cinéastes mais aussi des poètes, des peintres, des écrivains, des chanteurs, etc., alors je crois qu’un Éden serait possible. J’en suis certaine.

MA CRITIQUE

L’Éden, c’est littéralement le lieu où la Bible situe le paradis terrestre selon les traditions juives et chrétiennes. Le Coran adopte également ce nom et ce principe, mais avec une localisation céleste.
Dans l’idéal humain actuel, ce paradis est censé réunir hommes et femmes du monde en oubliant les différences. Dans le film de Cheyenne Carron, on doit acquérir ce paradis à travers la compréhension, la tolérance et la bienveillance. Pour qu’un jour, les humains se réunissent autour d’un amour commun. Cohabiter et se regarder tous au même niveau, en voici la promesse.

Avant d’avoir l’impression d’atteindre cet Éden, on passe par une division en trois temps. Christianisme, islam et judaïsme Trois idéologies, trois cultures, trois visages.
Mais avec ce film, la réalisatrice ne nous demande pas de comparer ces religions. Au contraire, elle nous invite à baisser les armes, ouvrir les yeux et briser les a priori. Avec un montage assez lent et contemplatif, dans un environnement isolé, le spectateur doit lui aussi être témoin et porteur du message de paix. Cheyenne Carron joue beaucoup avec la lumière naturelle, la simplicité d’un rayon de soleil nous transporte vers quelque chose de spirituel.
C’est presque le contre-pied d’un film qui décide de démontrer les effets néfastes de la haine en subjuguant le spectateur de violence, que ce soit dans le jeu des comédiens, la manière de filmer ou d’abasourdir de son. Ici, le spectacle de la guerre est lointain, pourtant, dans le silence, on le constate avec effroi. Les détails brisent l’intimité de la nature. C’est dans ce quotidien calme que se forgent les contradictions.

L’Éden est une fable qui appelle à rassembler aujourd’hui plus que jamais. C’est aussi un appel au partage dans un monde où les humains sont recroquevillés sur eux-mêmes. Ce message d’espoir, loin de la guerre, pourtant si intimement reliée à elle, nous remémore un temps où tous les humains vivaient ensemble. Cheyenne Carron n’idéalise pas la nature ou les hommes, elle rappelle avec justesse que l’amour n’est pas un idéal, c’est une éducation. La tolérance n’est pas à elle seule une vertu, c’est aussi la bienveillance et la considération qui libèreront les chaînes que l’humain a scellées autour de ses poignets. Peu importe ce que l’on croit tant que l’on sait vivre ensemble.

  • Pour moi et pour beaucoup, votre film LEden est un conte. Par définition, un conte était à lorigine un récit oral qui se transmettait de génération en génération, dans le monde entier. Quen est-il vraiment pour L'Eden ? Avez-vous réussi à le partager à travers les pays et à travers les âges ?

J'ai un festival du cinéma juif au Canada qui m'a contacté. J'ai fait sous-titrer pour eux le film en anglais. Je l’ai envoyé mais je n’ai pas de réponse pour le moment et ça fait déjà environ un mois que je l'ai envoyé. Si les gens viennent à moi de par le monde, et veulent s'emparer de ce film pour le montrer, au contraire, c'est merveilleux. Mais par exemple, avec ce festival, j'ai fait l'effort et il n’y a même pas de réponse. Alors peut-être qu'ils me rappelleront en disant oui, qui sait. Mais j'ai vraiment très peu de critiques qui sortent sur le film, j’espère que ça viendra. L’Eden sort le 15 avril, ce qui laisse quelques jours, mais j'ai très très peu de papier. Au moins, quand ils sortent, ça peut donner envie à des gens aux quatre coins du monde de s'emparer du film.

  • Parlez-moi de votre futur projet : Il était une fois le printemps.

C'est un sujet très sensible. C'est un film qui m'a été inspiré par un moment que j'ai vécu. Moi j'ai grandi en famille d’accueil, mes parents sont des gens géniaux. ouvrier pour mon père, institutrice pour ma mère, très modestes, catholiques de gauche. Et un jour, j'ai accompagné ma mère à l'église et le prêtre, un dimanche, a fait un sermon aux fidèles en les écrasant. C’était probablement maladroit et involontaire, mais néanmoins il l'a fait en disant « Vous n'accueillez pas assez de migrants chez vous en France, le pape fait un voyage à Madagascar et il ne viendra pas vous voir en France, il va plutôt à Madagascar car ici vous n'accueillez pas assez de migrants. »
Il y avait quelque chose de très culpabilisant, et moi je voyais ma maman aux côtés de toutes ses copines qui faisaient partie de la chorale. Il faut savoir que ma mère m'a adopté, elle a adopté mon petit frère du Guatemala, qui est sourd, donc on parle de langage gestuel. Elle a adopté ma grande sœur qui est née en Algérie et elle a deux enfants biologiques. Les amies de ma mère sont aussi des gens comme ça, la main sur le cœur. Ce sont vraiment des gens très humanistes, qui tendent la main à l’autre.
Et puis j'ai repensé à la sœur d'un autre prêtre qui existait avant celui-là, dont la sœur, Madeleine, avait été tuée dans mon village par un Marocain C'est d'ailleurs pour ça que j'avais fait L’Apôtre. C'était durant un pèlerinage à Jérusalem. Mon prêtre et sa sœur Madeleine étaient dans un HLM et à côté, le voisin est venu, et l'a étranglé. J'avais 19 ans à l’époque, et ça m'a marqué. Ce prêtre avait tendu la main à la famille du meurtrier, la famille marocaine. Dans beaucoup d’églises, les sermons à un moment donné, c'était – il faut accueillir les migrants – tout le temps, c’était vraiment presque une propagande sans discernement. Moi je suis une migrante, mes géniteurs étaient kabyles, mais il y a parfois des migrants qui ne se comportent pas bien du tout et qui tuent. Je le vois dans l'actualité, la petite Lola, l'attentat qu'il y a eu à Marseille… Je ne dis pas que tous les migrants tuent, attention, bien sûr. Mais je dis que parmi ceux qui tuent, il y a quand même des migrants, des OQTF notamment.
Et je trouvais que dans le cinéma, c'est pas bien vu de parler de manière réelle de ses problèmes-là. Alors j'ai parlé avec mes comédiens africains et je leur ai dit que je m'apprêtais à faire ce film-là qui parle d'une certaine église qui n’a pas fait trop de discernement, et en même temps je veux pas que ce soit un film qui puisse être récupéré par des gens d'extrême droite… Je veux vraiment faire attention, en disant des choses qui ne se disent pas trop au cinéma. En étant équilibré et pas caricatural. Et mes comédiens africains étaient géniaux, encore une fois c'était extraordinaire. Je pense à Leslie Thompson qui jouait dans L'Agneau et qui a participé au film, c’est elle qui m'a parlé de l’Afrique, puisqu’elle est du Sénégal. Elle m’a parlé des troubles psychiatriques qu'il peut y avoir en Afrique, qui ne sont pas pris en charge comme ça peut l'être en Europe. Et fatalement, il y a des gens qui débarquent et qui tuent. Mais j'ai veillé à faire un film qui parle quand même d'espérance et qui ne soit évidemment ni caricatural, ni manichéen.
Et au cinéma, ce qui est génial, c'est que quand on a le cœur qui va bien et la lucidité aussi, on peut quand même s'emparer de tous les sujets. Il suffit après d'insuffler une certaine intelligence et une certaine justice. J'ai adoré L'histoire de Souleymane, je trouvais l'acteur brillantissime, mais j'adore aussi le film que j'ai fait, Il était une fois le printemps, et je trouve que les deux méritent d’exister dans le cinéma français. C'est ça la liberté du cinéma, encore plus du cinéma indépendant, parce que, si moi, qui fais mes films avec des bouts de ficelle, je ne pouvais pas parler des sujets que je veux, ce serait terrible. Là au contraire, j'ai au moins cette liberté-là.

Ethel Bouleux

Copyright Hesiode Productions

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