Interview : Le Mystérieux Regard du Flamant Rose

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Ethel Bouleux

2/18/202613 min read

Le Mystérieux regard du flamant rose est un film du jeune réalisateur Diego Céspedes. Il prend place dans les années 80 au Chili, lorsque l’épidémie du sida fait rage. On suit Lidia, une jeune orpheline accueillie dans un cabaret habité par des femmes transexuelles au fond du désert. Ensemble, elles forment une vraie famille queer solidaire et flamboyante. Mais lorsque la maladie se propage dans l’ignorance des quelques habitants, une rumeur s’enracine : la maladie se transmet par le regard des hommes amoureux. La communauté devient la cible de haine, de peur et de fantasmes hauts en couleur.

Interview avec Diego Céspedes

  • Pourriez-vous vous présenter - d’où vous venez, ce que vous avez fait et qui vous êtes !

Je suis Diego Céspedes, je viens du Chili. J’ai fait des courts-métrages avant : The summer of the Electric Lion et The Melting Creatures. C’est mon premier long-métrage et il est vraiment différent du reste, j’en suis très content ! Je vis en France maintenant, parce qu’il y a plus de culture ici. Mais les jours nuageux sont difficiles pour moi… Aujourd’hui je suis très content parce qu’il fait soleil !

  • Quel était le point de départ pour commencer l’écriture de ce film ?

Je parle souvent du film et tous les gens me demandent ça… Ce n’est pas vrai quand un réalisateur vous dit qu’un film existe à cause de ci ou ça. Avec le temps, on dit tout le temps la même chose, mais ce genre de films sont différents car c’est très long à faire. Il y a plein d’idées et plein raisons de le faire. Par exemple, celle que je raconte est celle des personnages de Lidia et de Flamenco, qui sont inspirés de mes frères et sœurs. Quand j’ai vu ma petite sœur mettre du vernis à mon grand frère, je pense que j’ai eu cette idée qui s’est dessinée dans ma tête. Sauf que mon frère n’est pas blond, haha… C’était la première image que j’ai eue de leur relation et elle est restée pendant tout le processus, ce sont maintenant les personnages principaux.

C’est une première chose, mais il y a aussi l’histoire du sida que j’ai toujours eu dans la tête. Je viens de la banlieue de Santiago et mes parents avaient un salon de coiffure là-bas. Il y avait des hommes gays et ils sont tous morts du sida. Indirectement, je pense que ça a aussi joué dans l’écriture du film. Mais vous l’avez vu donc vous savez qu’il y a des montagnes russes parfois. Il y a aussi des personnages comme Mama Boa (qui apparait après), j’ai été très inspiré par Paula Dinamarca qui l’interprète et qui s’inspire aussi de sa propre grand-mère. Il y a beaucoup de choses dans le film mais je pense que la chose principale est qu’ils essaient tous de trouver l’amour et une famille. C’est sûrement ça qui unit tout.

  • En parlant justement de ces personnages, ils sont superbement écrits. Comment vous y êtes pris pour écrire quelque chose qui semble si réel ? Et deuxième question, avez-vous casté des vraies personnes trans ?

Oui, c’est un casting très particulier car ils ne sont jamais apparus au cinéma avant, donc ce ne sont que des nouveaux visages et c’était quelque chose à quoi je tenais absolument. Sauf pour Clemente qui est un ancien acteur, sinon tous les autres sont nouveaux. Et c’est pour moi l’une des plus grandes réussites du film car quand on va au Chili on voit beaucoup de visages et de couleurs différentes. Et à chaque fois, en Amérique latine, on met des personnes très blanches pour nous représenter alors que le pays et ses origines sont très variés. Je pense que c’était l’un des objectifs du film et on à très bien réussi. On a vraiment cherché partout dans le pays, comme le groupe d’enfants, ou Lidia qui était très difficile à trouver, toutes les femmes trans, et oui elles sont toutes vraiment trans. Les autres personnes de la communauté interprétaient leurs mêmes rôles. Beaucoup de critiques ont dit que le film était un western trans, mais La Cantine est très diverse en fait. Quand on se penche sur les personnages, ils ne sont pas tous trans, par exemple Flamenco n’est pas trans, c’est un mix plus fluide… Mais oui, on s joué dans la communauté et dans les nouveaux visages.

  • Comment avez-vous écrit leur personnalité ?

Beaucoup d’entre eux sont inspirés de ma propre famille, comme Lidia et Flamenco qui sont mes frères et sœurs ou mes cousins. J’ai grandi dans une famille de femmes et elles ont toutes des personnalités différentes. Quand ma famille a regardé le film il n’y a pas longtemps, elles pouvaient se reconnaitre. Bien-sûr, ils ne se ressemblent pas physiquement, mais parfois ils pouvaient reconnaitre leurs actions ou des phrases, je fais toujours ça. Les autres filles de La Cantine ont beaucoup ramené leur propre personnalité.

  • Votre histoire prend place dans les années 80, quel a été votre travail de recherches à propos du sida, principalement au Chili. Et comment avez-vous inventé la dynamique qui existe dans un groupe de femmes trans ?

On savait que l’histoire devait prendre place dans les années 80 à cause de la pandémie de sida, mais on a aussi essayé de ne pas trop insister sur l’époque. On a toujours pensé cette histoire comme une histoire que l’on regarde sans penser au fait que ce soit dans les années 80. Car selon moi, le vrai ennemi n’est pas le sida, ce sont les préjugés, la peur que les hommes ressentent. On a décidé de ne pas avoir de dates spécifiques, tout en faisant des recherches sur l’art design, la photographie. On a essayé de mettre le film dans cette époque mais on s’est donné beaucoup de liberté.

À propos de la communauté, j’en fais partie donc c’est très facile, beaucoup de filles sont mes amies. La plus belle chose dans ce film, c’est qu’on a vraiment construit une famille, depuis les répétitions jusqu’à maintenant, on n’a jamais arrêté de parler depuis. On est très connectés, ce qui a rendu les choses plus faciles, et aussi, c’était aussi comme une troisième phase de réécriture de les avoir avec moi dans le film. Aussi parce que je connaissais certaines personnes d’avant comme Paula Dinamarca qui joue Mama Boa, on est des amis très proches, donc elle m’a appris beaucoup de choses de la communauté durant cette époque.

  • Pourquoi avez-vous décidé d’opposer le monde des mineurs et le monde des femmes trans, tout ça dans le désert ?

Le Chili est un pays de mineurs, donc on a cette culture. Quand j’ai eu cette idée de cette famille recréée et choisie, je me suis dit que le meilleur contexte dans lequel la mettre était dans cet environnement de la mine, et c’était très naturel pour moi de penser à ce groupe opposé aux « pédés » vivant là. Aussi car ça existe, il y avait beaucoup de maisons de trans ou de maisons de « pédés » où il faisait beaucoup de shows et les hommes y allaient, cachés. Ça arrivait beaucoup et ici aussi d’ailleurs, partout les gens y allaient un peu cachés. Il y avait beaucoup de prostitution mais il y a cette chose dont personne ne parle alors que beaucoup y allaient, pour se sentir vivant ! Je pensais que c’était très réel de mettre ces mondes ensemble et de se poser la question de ce qu’il se passe quand ils se regardent. En fait ce dont le film parle, c’est qu’on fait des choix en tant qu’être humain, on a le langage, la communication, un cerveau, on peut parler et avoir différentes voies dans une confrontation. Ce qu’on pourrait penser est que le groupe qui a le plus de pouvoir va tuer l’autre, mais en fait peut-être que celui qui a justement ce pouvoir est en fait effrayé, et quand il trouve un endroit qui les accueille, alors la conversation devient une autre conversation. C’est ce dont le film parle. Il y a une possibilité de violence, et c’est d’ailleurs celle que l’on voit maintenant, et aussi celle qu’il y a depuis la nuit des temps. Mais il y a aussi la possibilité de parler, de façon démocratique. D’une manière étrange et avec beaucoup d’humour c’est aussi ce que le film montre. On peut se regarder et discuter.

  • Au début, les mineurs ont une certaine opinion ; dans le passé ils étaient tous ensemble, puis il y a eu cette maladie et les mineurs ont pris peur, ils ont fui et ne voulaient pas les voir. Puis d’un coup, assez soudainement, ils changent d’avis. Est-ce que c’est une façon pour vous d’avoir une bonne fin, une sorte de message ?

C’est aussi inspiré de choses que je vois dans la vraie vie. Sans parler directement du film mais en général, quand on pense qu’on est tous d’accord à propos de quelque chose, par exemple le mouvement féministe était tellement puissant au Chili, tout le monde disait être féministe. Puis après la pandémie, quand l’extrême droite est arrivée au pouvoir et que les opinions ont été manipulées, plus personne ne voulait le dire. Les gens l’étaient toujours mais beaucoup de femmes avaient peur. Plus aucun homme n’en parlait, il y a eu une énorme différence en quelques années. La société peut changer notre discours très rapidement car les gens en ont peur. Et quand les gens ont peur, ils ne réfléchissent pas avec humanité et tendresse. Ils ont peur, et on leur pointe un ennemi. C’est très facile de changer dans notre société et d’être là un jour, puis là un autre jour.
Dans le film ça arrive beaucoup : il y avait un temps où les mineurs et elles célébraient car personne n’avait de préjugés. C’était plutôt « allons s’amuser avec les pédés », c’était un groupe commun. Puis après ça a changé, c’était « non, on doit être prudent, c’est dangereux et on doit prendre une décision en tant que collectif ». Mais ce qui se passe après, c’est qu’ils doivent confronter leur réalité et se rendre compte que ces êtres humains, dans la maison, sont drôles !
Ce sont des gens biens, c’est leur endroit, avec leurs propres règles. Ils aiment y être, danser et organiser des faux concours au milieu du désert.


Ma critique

Le Mystérieux regard du flamant rose est un film qui invite à regarder les autres d’un œil non pas innocent, mais sans préjugés. Pourtant, lorsqu’on lit le synopsis, on peut se poser beaucoup de questions, avoir des a priori, se projeter dans une certaine vision de cette thématique.
Mais lorsque l’on entre dans l’univers du film, on découvre autre chose, de plus sincère. Il n’y a pas de fausses paillettes, d’extravagance et de ridicule. Les femmes trans nous prennent par la main, comme elles le font avec Lidia. Puis d’une façon très intime, on s’aligne à leurs côtés.
C’est aussi ce que souhaitait le réalisateur, nous apprendre qu’il y a notre vision de percevoir l’inconnu, puis finalement il y a l’inconnu dans ce qu’il est vraiment. Ici, les personnages sont touchants, honnêtes et hilarants. Je pense que c’est également leur humour qui leur sert d’arme, qui symbolise leur intelligence et fragilise les préjugés.

On se promène dans plusieurs temporalités. Toujours presque enfermés à ciel ouvert dans un grand désert. Le passé nous apprend une réalité plus douce, avant que la maladie mystérieuse se répande dans le cabaret. Il y a une unification des milieux et des genres, l’image est plus belle aussi, on met en avant des couleurs, de la brillance. La musique nous fait danser avec elles.
C’est aussi en prenant conscience de ce passé que l’on peut constater le présent : le sort de ceux qui ne peuvent échapper à leur destin, parfois comme une fatalité. On perçoit aussi avec violence la peur des hommes qui furent joyeux auparavant. C’est cette peur qui détruit tout. Elle annihile la joie, l’amour, la vie aussi.

Lidia est indemne, cependant elle est au cœur de cette communauté qui est rongée, doucement. D’une autre façon que les villageois, elle est ignorante vis-à-vis de cette maladie. D’où elle vient ? Peut-on s’en soigner ? Comment l’attrape-t-on ?
Elle écoute plusieurs récits, surnaturels, blessants, irréalistes… Mais c’est un enfant, et même si elle est très mature, cette maladie la plonge dans un mal-être. C’est sa famille qu’elle attaque. C’est Flamenco - sa mère adoptive - qui en souffre de plus en plus.

Cependant, dans ce film, ce n’est pas vraiment la maladie qui est au centre des préoccupations. C’est les liens entre les personnages. D’une certaine façon, au fond du désert, avec quelques mineurs, ils forment ensemble une petite société recluse.
De fait, il y a deux parties : les mineurs et les femmes trans. D’amour à dégoût, de dégoût à amour, Diego Céspedes nous livre un conte, une fable dont le point final est l’amour. Ou, de manière plus générale, l’acceptation de l’autre, dans toutes ses différences.
Dans Le mystérieux regard du flamant rose, on oublie pour réapprendre. On pardonne. On se souhaite le meilleur. On comprend qu’une famille n’a besoin que de tous ceux qui veulent la construire.

Interview traduite de l'anglais par

  • Ça dépend probablement de la situation politique au Chili, mais comment pensez-vous que les locaux vont recevoir le film ?

Il y a quelques mois, j’aurais eu une opinion différente à cette question car je pensais que la mondialisation avait fait un travail commun, et que tout le monde serait plus respectueux dans différents pays. On n’a pas encore fait de première au Chili, mais j’ai réalisé, avec le travail de presse autour du film, qu’il n’y a pas de respect là-bas. Même ici, mais ici c’était dans un cercle protégé, il n’y a pas ça au Chili. Et il y a beaucoup de gens, quand on a montré le film quelques fois, qui ont adoré le film : tous les gens de la communauté qui peuvent comprendre et qui ont de l’empathie… Mais il y a un autre groupe, et maintenant on l’a montré au président d’extrême droite, mais un groupe avec beaucoup de haine et un discours de haine dans leur peau. C’est très… Je ne sais pas comment le dire en français… Détaché.
C’est très « hors du monde », ils peuvent faire ce qu’ils veulent, et on le voit sur les réseaux sociaux car quand la presse au Chili poste des publications du film, il y a des bonnes personnes qui souhaitent des bonnes choses, ils veulent voir le film. Il y a aussi ceux que je considère les meilleurs, qui veulent voir le film sans avoir de préjugés… Mais il y a aussi ceux qui voient qu’il y a des trans dans le film et qui sont strictement contre. Et c’est ce qu’on vit maintenant.

  • La photographie du film est très belle, est-ce que vous avez eu une inspiration visuelle pour ça ?

Pour l’image du film, j’y ai toujours pensé comme à ces vieux livres pour enfants. C’était mon image de ces livres mais avec des choses horribles car les vieux livres en sont remplis. C’était mon inspiration, d’où le format. C’est aussi pourquoi on essayait de faire des belles compositions parfois et d’autres fois des choses un peu plus dérangées, comme l’histoire l’est aussi parfois. C’était l’idée. Par rapport aux couleurs, on a aussi essayé de faire des fleurs qui poussent au milieu du désert pour qu’il y ait toujours une différence entre les couleurs des maisons, des filles et du désert vide. C’est ce genre de format qui donne ce rendu. La grandiosité du désert. Quand on compose en pensant à la photographie, tout semble plus beau. Pourtant, ça doit être horrible de vivre dans le désert, sauf dans quelques endroits. Ça devrait être horrible, mais quand on fait de la composition, on voit des petites maisons, on voit des petites choses qui poussent, donc ça magnifie le désert. Mais c’est horrible, je vous donne juste le contraste.

Et c’est vrai aussi que ça crée de la solitude car il y a un grand désert et des toutes petites personnes. C’est aussi pour ça qu’on a beaucoup de plans avec Lidia qui marche au milieu du désert, et c’est aussi elle. Quand elle sort de cette Cantine, elle est vraiment seule.

  • Dernière question, si vous aviez un message que vous voulez que votre audience retienne en partant du cinéma, quel serait-il ?

J’essaie d’avoir une réponse différente… Je veux vraiment que les gens comprennent qu’il y a plusieurs sortes de familles. Une famille est créée pour aimer et être aimée en retour et je pense que c’est un fondamental pour l’être humain : aimer et être aimé. Ça n’a pas d’importance comment on le fait, ou ce qu’on a entre les jambes. Ce qui est important, c’est de trouver sa place dans le monde et c’est ce que le film essaye de transmettre. D’ailleurs, tu as vu l’affiche française ? Avec le fusil ? C’est incroyable, j’adore, la phrase en français est si intense, j’adore ! C’est « Une famille plus forte que le lien de sang », on dirait une télénovela.

Ethel Bouleux