Interview : Fanny Guiard-Norel et les Précieuses tout sauf ridicules

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Marie Boudon

3/18/202612 min read

Une étincelle féministe

Il y a certaines personnes qui font naître en nous un désir de faire des films. Des individus dont la vie semble s’offrir comme un témoignage, quelque chose à raconter, à partager. Il a suffi à Fanny Guiard-Norel d’une simple rencontre, ou plutôt de simples retrouvailles, pour que les éléments s’alignent et qu’elle s’engage la tête la première dans la création d’un documentaire. Précieuse(s) trouve sa genèse à la sortie d’un théâtre à Paris, en 2021. La documentariste, accompagnée de son fils, sort de la représentation d’une pièce qu’elle avait déjà vu deux ans auparavant, et dont elle réalise soudain le caractère profondément sexiste et patriarcal. La pause du Covid a été l’occasion pour elle de se plonger dans la littérature féministe, et son regard a considérablement changé.

Fanny Guiard-Norel : Deux ans plus tard, je ne vois pas du tout le même spectacle. Et je me dis : « mais comment n’ai-je pas vu de problème il y a deux ans ? Comment n’ai-je pas vu que le personnage féminin de ce texte est un simple faire-valoir des hommes ? »

Alors qu’elle est traversée par ces questions, elle croise par hasard au coin d’une rue la sœur d’une de ces meilleures amies, qu’elle connaît depuis son adolescence. Cette femme, c’est Cécile Roy-Fleury, elle est écrivaine et enseignante de français dans un lycée parisien. Pendant leur discussion, Fanny apprend que Cécile anime un atelier de théâtre scolaire, dans lequel ses élèves réinterprètent Les Précieuses Ridicules de Molière à travers un regard nouveau, notamment féministe. En entendant Cécile parler de ce projet, l’idée d’un film jaillit immédiatement dans la tête de Fanny Guiard-Norel. La réalisatrice sort d’une décennie passée à réaliser des films de commande pour la télévision (France 2 et Arte notamment), milieu complexe pour une artiste originellement amoureuse du documentaire de création, vers lequel elle souhaite revenir.

FGN : Ce métier, c’est attendre en permanence la réponse des gens. J’avais l’impression d’être sous-employée tout le temps, et du coup je suis partie dans la commande. C’était une très bonne école aussi, c’était intéressant. On apprend à être plus efficace dans le récit. J’ai vu ce que c’était d’être dans la rédaction, sous l’autorité du rédacteur en chef, etc. Mais avec ça aussi on perd sa liberté, on a le sentiment d’être utilisé, et en fin de compte on a l’impression d’être une donnée périssable et éjectable…

Les retrouvailles avec Cécile sont comme un électrochoc. Très vite, Fanny se rend dans le lycée et rencontre les élèves de Cécile. Elle tombe sous le charme du petit groupe, fascinée et comblée de voir leur diversité, mais aussi leur fougue. Elle réunit sur le pouce une équipe de tournage, ils sont trois, et commencent à filmer chaque semaine les séances de travail.

Un huis-clos ouvert sur le monde

Précieuse(s) est tourné en grande partie dans cette grande salle où se tiennent les séances de l’atelier de Cécile. Une sorte de microcosme dans lequel les élèves évoluent librement, prennent la parole, s’amusent : un espace de liberté, d’engagement, mais aussi de confiance. Fanny doit prendre part à cette énergie déjà bouillonnante.

FGN : J'ai commencé en leur disant : « Il y a extrêmement peu de chance qu'il y ait un film à la fin. Je pars sans producteur ni diffuseur ». Ils ont été sympas, parce qu'ils y sont allés quand même. Ils ont joué le jeu. Quelque part, ça les a rendus associés, presque partenaires de ce projet. L'idée, c'est qu'on le fasse ensemble, et que moi, je sois là le plus discrètement possible. A partir de là, il y a une alliance. C'est un peu comme dans le cabinet du psy. Il y a une alliance non pas thérapeutique, mais une alliance artistique qui se crée et quand elle se crée, elle est indestructible. Et moi, j'ai adoré filmer ces jeunes.

Entre les murs de cette salle lumineuse, la caméra de Fanny se glisse entre les corps, filme les visages, capture les moments de parole avec discrétion. C’est sa démarche fondamentale : elle cherche à se fondre dans ce petit groupe sans se faire remarquer. La caméra est au milieu d’eux mais se fait invisible.

FGN : Quelqu'un m'a dit, « on a l'impression qu'il n'y a pas de caméra, on ne vous voit pas, c'est comme si vous n’étiez pas là ». Un bon chef op, il est à la fois présent et discret. Il amène une vraie énergie, c'est un truc de don contre don : dans l'écoute, la manière qu'il a de poser la caméra, ou le chef son de poser son micro. Cécile et ses élèves sont devenus une seule et même entité. Moi, je me sentais physiquement engagée dans le groupe. Je regardais ce qui se passait : souvent, comme ils tournaient à 360 degrés, je ne pouvais pas être dans le cadre. Donc je devais être cachée derrière des trucs, derrière des chaises par exemple, avec mon téléphone comme moniteur.

Cette salle de répétition est le cœur du film de la même manière qu’elle est le cœur du groupe, et aussi, un petit bout du cœur de Cécile. Lorsque des intervenantes extérieures sont sollicitées pour discuter avec les élèves, notamment de questions féministes contemporaines, elles ne sont filmées que lorsqu’elles sont présentes physiquement entre ces quatre murs, assises dans le cercle avec les élèves, entièrement engagées dans la discussion avec eux. La chercheuse Myriam Dufour-Maître et Noémie De Lattre font notamment leur apparition sur les planches.

Ainsi, cet espace confiné reste en résonance permanente avec l’extérieur : que ce soit par les questions posées, les sujets abordés, la résonance sociale des échanges. Il s’agit de s’isoler physiquement du monde pour se donner l’espace et le temps de s’y reconnecter intellectuellement.

Le portrait comme une échappée poétique

Mais Précieuse(s) ne se réduit pas à la salle de théâtre. Car si ce film est ancré sur les planches de cet atelier, il parle aussi et surtout de sa tête pensante : Cécile. Pour cela, Fanny Guiard-Norel décide de nouer un lien cinématographique très particulier avec celle qui est le socle de tout ce projet. Une femme, une enseignante, une mère, une poète, mais aussi une rescapée.

FGN : Le portrait de Cécile, je pense qu’il a toujours été là comme un minimum. Tout au début, je n'étais pas sûre que ce serait l'axe principal. Aujourd’hui, c'est vraiment la colonne vertébrale.

Ce portrait, il est sensible car il est pudique. Fanny enregistre des entretiens pendant lesquels Cécile se livre sur ce projet de théâtre féministe, sur sa vie personnelle, sur son handicap qu'elle vit au quotidien, après avoir perdu une jambe dans un accident. Elle lit également certains de ses poèmes. Elle n’est jamais filmée en train de parler, nous n’en percevons qu’une voix-off qui accompagne tout le film. D’une certaine manière, Fanny cherche à retranscrire profondément la vie d’une enseignante : un basculement constant entre le milieu scolaire et la vie intime, les deux qui s’entremêlent, le contraste entre la salle de répétition remplie d’élève et la figure de Cécile, debout au milieu de tout ça.

Les élèves n’ont pas le droit à leurs portraits intimes au même titre, mais sont perçus à travers cet atelier qu’elle a créé de toute pièce. C’est comme si la vie de Cécile se racontait aussi à travers eux. Leur importance est fondamentale dans ce portrait, et c’est en cela que le métier de professeure est particulièrement bien retranscrit dans la manière dont il prend énormément de place dans la vie d’une personne, et ici, dans la vie d’une femme.

FGN : J'aurais pu faire un film super intéressant sur les élèves, parce qu'ils avaient tous une personnalité forte. Mais j'ai choisi que Cécile serait mon fil conducteur. Il y a beaucoup de couches, c'était une sorte de millefeuille. J'ai essayé de garder les histoires qui étaient vraiment en écho avec celle de Cécile, avec celle des Précieuses. C'est vrai qu’il y a aussi le fait qu'elle soit enseignante, et les enfants sont un peu une partie de sa réussite à elle aussi. C'est tellement sa manière aussi de présenter l'enseignement comme un échange.

Le féminisme au prisme de la collectivité

Fanny Guiard-Norel nous raconte que les élèves de Cécile, en voyant le film pour la première fois, ont découvert tout un pan de la vie de leur professeure qu’ils ne connaissaient pas. C’est tout l’enjeu des Précieuse(s), dont le titre est à la fois au singulier et au pluriel. Les générations dialoguent et se nourrissent mutuellement, que ce soit entre les adolescent.es et les adultes, ou entre le 17ème siècle de Molière et notre époque. Le féminisme est la clé de voute qui permet à tout ça d’entrer en symbiose.

FGN : Je pense que mon parcours autour du féminisme, il est un peu antérieur au film. Je continue à avancer, il faut toujours continuer. Mais je suis déjà très mobilisée. Par contre, c'est Cécile qui je pense a beaucoup bougé avec l’atelier, avec le film, et aussi avec nos discussions toutes les deux. Elle a beaucoup appris de ses élèves sur ce sujet-là. De toute façon, c'est eux qui ont donné l'idée de l'adaptation de ce texte, et tout ça s'est vraiment puisé dans leur énergie leur dans la force vitale.

Ce que le film questionne, c’est le rapport de la société aux textes anciens et à la culture classique. Le contraste entre une jeunesse en plein essor et un panthéon culturel érigé depuis des siècles. Toutes ces œuvres qui ne cessent de vieillir, on ne peut pas se contenter de les exclure ou les censurer en constatant leur misogynie. Au contraire, continuer de les lire pour pouvoir les démanteler est une démarche fertile pour l’avancée des approches féministes.

Fanny elle-même a lu les Précieuses Ridicules quand elle était au collège. Elle se souvient avoir été dérangée par le portrait de ces femmes, et se souvient rester bloquée dans une incompréhension profonde, un malaise lié à ce gouffre entre son âme de jeune fille et les idées qui lui était imposée par l’ouvrage : « Ça a créé en moi un état de sidération, c'est-à-dire que je me rappelle très bien ressentir l’impossibilité de réfléchir, » nous confie la cinéaste. Il lui a fallu ainsi des années, ces deux ans de Covid pendant lesquelles elle s’est consacrée aux lectures féministes, et enfin ce film, pour véritablement renverser le regard et faire basculer l’idée reçue. Aujourd’hui Fanny a ses propres « précieuses » : elle cite Virginie Despentes, Michelle Perrot.

FGN : J'ai découvert qu'en fait ces Précieuses, c'étaient des féministes, des femmes qui cherchaient à s'émanciper, et qu'elles étaient nettement plus intéressantes que ce que la pièce de Molière retranscrit. Moi-même, j'étais restée sur le fait que les précieuses étaient ridicules. Et je pense qu'aujourd'hui, on continue d'aborder les femmes savantes avec toujours le même angle. Et je me dis qu’il y a une nécessité de rendre justice : il faut absolument réhabiliter ces femmes. Il fallait en parler, ça rentrait dans un moment de ma vie où c'était explosif, c'était impossible de faire autrement. C'est difficile de ne pas regarder tout à travers ce prisme-là. Tout à coup, il y a tellement de choses qui prennent sens. Tout à coup ça me paraît insupportable, la domination quelle qu'elle soit. Je suis arrivée à un stade de ma vie où je réalise que pendant trop d'années j'ai été malgré moi soumise, parce que je ne le voyais même pas. Le patriarcat, il n’a pas seulement soumis les femmes, il a soumis les hommes, il a soumis les enfants. En fait, on vit quand même dans une société qui est construite comme ça sur la domination de quelques-uns sur le plus grand nombre et c'est insupportable.

Fanny Guiard-Norel se forme aujourd’hui à la psychanalyse. Elle a pour projet d’ouvrir un cabinet. En réalisant Précieuse(s), elle n’a pas vraiment de public cible en tête, mais nous, en le voyant, nous réalisons à quel point il peut parler à toutes les générations. C’est un documentaire qui a autant sa place dans le milieu scolaire que face à un public plus âgé qui baigne encore dans une conception du monde du siècle dernier.

FGN : Quand je fais un film, je ne vise personne, je fais le film qui me parle et qui me semble juste. Mais j'ai l'impression en tout cas qu’il y a beaucoup de femmes de mon âge qui sont très concernées par ce sujet. […] Je n'ai pas de solution, moi, mais le simple fait de questionner, c'est déjà un début de solution. Le documentaire ouvre un questionnement pour qu'à la fin les gens sortent et en parlent.

Propos recueillis par Ethel Bouleux & Marie Boudon

©Wayna Pitch

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L’importance de l’enseignement

Précieuse(s) est ainsi un documentaire qui se déploie comme un éventail, qui vient toucher à une multitude de strates de vie, que ce soit dans l’intimité de Cécile, dans la collectivité de son groupe d’élèves, dans les discussions animées et dans les silences partagés. C’est un film qui fait réfléchir aux conditions-mêmes de ce renouveau des mentalités.

FGN : Ce serait bien dans les lycées d’avoir ces questions sur les œuvres patrimoniales. Comment les fait-on entrer dans notre présent ? Comment leur donne-t-on une place ? Comment on arrive à se construire tout en étant aussi dans l’opposition ? Moi, je sais que j'ai mis toutes ces années-là à accepter que je n'étais pas d'accord avec cette vision-là des femmes savantes du 16ème. Ce qui est terrible, c'est qu’on fige les choses dans des mythes qu’on a créés, et qu’après on ne les questionne plus.

Pour ça, la question de l’enseignement et le rapport à l’éducation semble plus important que jamais. Fanny Guiard-Norel en parle avec passion : très attachée aux combats pour les droits et la protection de l’enfance, elle accorde une grande place aux relations tissées entre jeunes et avec les adultes enseignants qui les accompagnent. Cela passe aussi par une réhabilitation du métier d’enseignant.e : être professeur.e, c’est être une figure adulte alternative aux parents, et ça compte énormément dans la vie d’un enfant.

FGN : Tous les profs arrivent avec leur vie avec leur histoire, ils sont dans cette salle de classe avec leurs élèves. Et Cécile, c'est fou parce qu'elle transmet énormément. Il y a beaucoup [d’élèves], même des anciens, qui me disent qu'elle a changé leur vie. Il y en a une qui m’a dit : « C'est la première adulte qui m'a vue. » Je pense que les profs c’est justement ce deuxième regard qui va permettre aux élèves de réfléchir et de commencer à comprendre qu'il existe deux visions. Elle a une responsabilité énorme, l'école.

Précieuse(s) est ainsi le témoignage intime d’une jeune génération qui cherche le dialogue, la confrontation, le changement. A travers le prisme de ce petit microcosme littéraire, certes assez isolé, c’est un rapport universel au monde qui entre en question. Nous avons tous et toutes à apprendre d’un petit atelier de théâtre mis en place quelque part dans Paris. Le féminisme se construit à la croisée de cette attention portée à l’intime et son approche collective, sociale, sorore, universelle.

©Wayna Pitch

Article rédigé par Marie Boudon